LE HARON DE COMEAU
reçoit sa première mission : il est envoyé à Paris auprès de Bonaparte. Et ici, Comeau trace un parallèle entre le Consul et... lui-même : « Nous étions de même âge. Nous avions eu chacun quatre frères et trois sœurs. Après qu'on nous eut destinés à l'état ecclésiastique, nous entrâmes dans la même année au corps royal de l'artillerie. C'est ainsi que sans nous connaître, les canons de bronze et leur pénible étude préliminaire ont affranchi des études latines, préliminaires des canons de l'Eglise, un pauvre gentilhomme corse et un gentilhomme, pas riche, de Bourgogne. Ces deux vocations se manifestèrent en 1784. Celle du Corse fut aidée joar la générosité du roi et celle du Bourguignon par les gênes et les privations de son père. A Brienne, il s'intrigua fort secrètement et adroitement pour être envoyé à l'Ecole militaire de Paris et entrer ensuite dans l'artillerie. A cause du privilège de cette Ecole, il pouvait être nommé d'emblée lieutenant en subissant l'examen sur tout le cours de mathématiques en une fois ; ce qu'il fît en se livrant avec ardeur à cette seule étude et négligeant tout le reste. Il eut sa lieutenance en 178(5. A âge et savoir égal, les élèves de l'école spéciale de Metz ne pouvaient obtenir que la souslieutenance, ce qui fut mon cas. Mais il y avait si peu de rangs entre nous, parce qu'il avait un des derniers numéros, et moi un des premiers de ma promotion, qu'en 1791 nous obtînmes en
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même temps le grade cle lieutenant en premier ou capitaine en second, comme on disait alors dans l'artillerie. «
Je demande la permission d'ouvrir ici une parenthèse et de reprendre ligne par ligne tout ce qu2 vient de dire Comeau. Le brave homme se trompe sur bien des points. Bonaparte n'avait pas été destiné à l'état ecclésiastique. Il entra dans l'artillerie en 1785, et Comeau, en 1786. Il n'intrigua pas pour être envoyé à l'Ecole militaire de Paris, et cette Ecole n'avait pas le privilège dont parle Comeau. Lorsque Comeau se présenta devant l'examinateur Laplace en 178C, il pouvait être, comme Bonaparte l'année précédente, admis officier, et dix-sept sujets qui, ainsi que lui, n'étaient qu'aspirants, obtinrent ce grade d'em])lce; mais il ne connaissait qu'une partie du programme et il fut reçu élève. Le concours n'eut pas lieu en 1787 et en 1788 (ce dont Comeau ne s'est pas souvenu, et en 1789, à une seconde épreuve, il fut reçu officier le 10® sur 41. Il y avait donc, quoi qu'il en dise, beaucoup de rangs entre Bonaparte et lui, puisque Bonaparte était dans la promotion de 1785 le 42" sur 58 et qu'il y eut ensuite la promotion de 1786 qui compta 61 ofiicicrs : sur la liste des sous-lieutenants, Bonaparte avait conséquemment plus de quatre-vingts rangs d'avance sur Comeau. Si tous deux eurent en même temps, au 1'''' avril 1701, le grade de liculcnanl en pre-
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mier (que Comeaii a tort de confondre avec le grade de capitaine en second), c'est que la réorganisation ou, comme disaient les royalistes, le maquillage de l'armée entraîna nécessairement une promotion considérable de lieutenants en premier. Je ferme la parenthèse et poursuis aussi rapidement cjue possible le récit de la vie militaire de Comeau. 11 continue ainsi : « Donc, à dixneuf ans, Bonaparte et moi, nous pouvions bien nous comparer sans vanité. Il était laid, et moi, sinon beau, au moins joli garçon, puisque, lorsqu'on m'envoya à Lyon, je défilai sous les fenêtres d'un chapitre de chanoinesscs, et une exclamation de « Mesdames, Mesdames, venez donc voir un joli officier», garnit comme par enchantement les vingt croisées de figures de dames qui deux à deux penchaient la tetc pour mieux voir, disant : « Ah ! qu'il marche bien ! Qu'il est frais! ». Or il est certain (|ue si, au lieu du jeune Bourguignon blond et rose, ces dames avaient vu défiler le triste Corse, jaune et trapu, elles auraient ajourné leurs exclamations... au moins jusciu'au pont d'Arcole. INIais j'ai mon pont, aussi, Constance : cela compte, et qu'on ne dise pas qu'Arcole c'était en avant, toujours battant, et Constance en arrière, toujours en retraite. Nous, de l'armée de Condé, avec noire cocarde blanche et nos drapeaux fleurdelysés, nous étions toujours battants, jamais battus, et nul n'a jamais vu notre dos ! »
EPISODES ET POUTRAITS
Ce passage donne une idée du ton de Comeau et de sa suffisance. Qu'il ait eu plus belle mine que Bonaparte, soit, et permis à lui d'en tirer vanité, encore que notre Corse, au sortir de l'Ecole militaire, n'ait pas semblé déplaisant aux dames de Valence. Mais comparer le pont d'Arcole et le pont de Constance, affirmer que les émigrés n'ont jamais tourné le dos, avouons-le, c'est de la gasconnade. Et que d'erreurs dans le reste de ce singulier parallèle! « Quand l'avancement nous arriva, il le reçut, et j'y renonçai ^ pour émigrer ; près du prince de Condé, je me plaçai comme simple soldat; le Corse devint en peu de temps lieutenant-colonel d'aitillerie, mais sans emploi, presque sans appointements à cause des assignats. Repoussé dans cette arme parce qu'il était noble, les clubs, les émeutes furent ses ressources; il en dirigea plusieurs à Paris. » Bonaparte n'a jamais été lieutenantcolonel ; de capitaine il devint chef de bataillon, puis général de brigade ; il a eu de l'emploi, il a eu des appointements, il n'a pas été repoussé comme noble, il n'a pas dirigé plusieurs émeutes à Paris.
Mais venons à la mission de 1800. Comeau porte à Paris une dépèche cachetée cl rapporte de jnème à Munich une dépècjie cachetée; ce serait un traité d'alliance, et un soir, après un dîner chez Tallcyrand, pendant qu'il cause avec le diplomate, il croil que le jjrcmier Consul