LE JOURNAL DE STEIXMÛLLEH
Les souvenirs du sergent-major badois Joseph Steinmûller qui fît la campagne de Russie, ont eu, comme on dit aujourd'hui, une bonne presse (1). Steinmûller nous parle d'abord des habitants de la Lithuanie et de leurs mœurs. Puis il nous raconte qu'il est allé, avec sa division, s'opposer à la marche de Wittgenstein et se joindre à la Grande Armée qui venait de Moscou et qu'il a trouvée dans l'état le plus lamentable. Il passe la Bérésina, et sa description de la retraite de Zembin à Kovno, de la Bérésina au Niémen, offre des endroits saisissants. A Vilna, il apprend le départ de Napoléon, et il n'a pas un mot de sympathie ou d'admiration pour l'Empereur. En revanche, il loue le maréchal Ney, « ce grand général qui ralluma toujours le courage des troupes et qui commanda l'avant-garde jusqu'à la frontière prussienne. »
(1) Ta/jebuch Joseph Sleinmiïllers liber seine Teilnahme am russischen Feldzug 1812, hrsg. von Karl W'ild. Ileidelberg, Winler. 1904. In-8% XI et 69 p.
Mais Steinmûller a composé son Journal en 1817, au plus tard en 1818, et il ne s'est pas contenté de reproduire les notes qu'il avait recueillies au jour le jour pendant la campagne. 11 a consulté l'ouvrage d'Eugène Labaume, Relation circonstanciée de la campagne de Russie — qui parut dès 1814 — et il s'est même approprié des passages entiers du livre de Labaume.
Ouvrez le Journal de Steinmûller et lisez le passage de la Bérésina ; il écrit que Napoléon est parti à 6 heures pour Zembin en laissant derrière lui une énorme cohue qui flotte çà et là sur l'autre rive de la Bérésina et qui représente l'image vivante mais effrayante des ombres malheureuses qui, selon l'idée des Grecs, errent dans l'enfer sur les bords du Styx pour atteindre la barque du nocher. L'imageest belle, et venantde ce Feldivcbel badois, elle étonne; mais Steinmûller savait assez de français pour traduire Labaume, et Labaume avait dit, en effet, avant Steinniûller: « Napoléon, étant allé vers Zembin, laissa derrière lui cette foule immense qui, placée sur l'autre rive delà Bérésina, présentait l'image animée, mais effrayante, de ces ombres malheureuses qui, selon la fable, errent sur les rives du Styx, et se pressent en tumulte pour approcher de la barque fatale. »
Lisez encore dans le Journal de Steinmûller la peinture de la retraite. 11 voit à chaque pas, sur son chemin, des hommes gelés, braves sol-
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dats et vaillants officiers, quelques-uns appuyés au tronc des pins, les cheveux et la barbe hérissés de glace. Il voit des malheureux, le visage tout noirci par la fumée et par le sang des chevaux qu'ils ont mangés, et qui glissent, comme des spectres, autour des maisons incendiées, qui regardent d'un œil fixe les cadavres de leurs camarades, et qui, ensuite, tombent et meurent. « Chaque bivouac, dit SteinmûUer — que nous traduisons littéralement — nous présentait le lendemain l'image d'un champ de bataille. Dès qu'un soldat succombait aux fatigues et tombait, son plus proche voisin courait à lui et le dépouillait, avant même qu'il ne fût mort, pour [se couvrir de ses haillons. La route était couverte de soldats qui n'avaient plus la forme humaine. Une partie d'entre eux avait perdu l'ouïe, une autre, la langue, et beaucoup étaient dans un état de stupidité insensée qui les poussait à voler et à manger des cadavres. Oui, cela est révoltant, mais vrai : ils rongeaient leurs propres mains et leurs propres bras ! Beaucoup s'asseyaient sur les corps morts de leurs frères et regardaient fixement les charbons allumés ; lorsque ceux-ci commençaient à s'éteindre, ils tombaient pour ne plus se relever. » Les traits de ce tableau qui laisse dans l'esprit une ineffaçable impression, sont empruntés à Labaume ou, pour mieux dire, tout ce tableau si tragique, |si déchirant appartient à l'auteur de la Relation Chuquet. Épisodes et Portraits: 9.
circonstanciée de la campagne de Russie ; le sergent-major Steinmûller n'a pris d'autre peine que de traduire Labaume. « Le chemin que nous suivions, rapporte Labaume, offrait à chaque pas de braves officiers couverts de haillons, appuyés sur des bâtons de pin (1), les cheveux et la barbe hérissée de glaçons ... Chaque bivouac nous présentait le lendemain l'image d'un champ de bataille. Toutes les fois qu'un soldat, succombant h la fatigue, venait à tomber, son plus proche voisin se précipitait sur lui, et, avant qu'il fût expiré, il le dépouillait pour se couvrir de ses vêtements... On voyait aussi des infortunés, noircis par la fumée et par le sang des chevaux qu'ils avaient dévorés, rôder comme des spectres autour de ces maisons incendiées ; ils regardaient les cadavres de leurs compagnons, et puis, venant à tomber, ils mouraient aussi de la môme manière .. La route était couverte de soldats qui n'avaient plus de forme humaine. Les uns avaient perdu l'ouïe, d'autres la parole, et beaucoup étaient réduits à un état de stupidité frénétique qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer, ou bien on les voyait se ronger leurs mains et leurs bras... Il y en avait de tellement faibles qu'ils s'asseyaient sur les
(1) Ici, Steinmûller commet un contre sens : il traduit « appuyés sur des bâtons de pins » par appuyés au tronc de? pins « an die Stamme der Kiefern gelehnt».
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corps morts de leurs frères ; ils regardaient fixement quelques charbons allumés, et bientôt, les charbons Aenant à s'éteindre, ces spectres livides, ne pouvant plus se relever, tombaient à côté de ceux sur lesquels ils s'étaient assis. »
Faut-il continuer la démonstration ? Trois courts exemples encore. Steinmûllerdit à la date du 8 décembre: « Enfin, vers le soir, nous atteignîmes le faubourgde Yilna, mais combien nous fûmes désappointés! Tout le faubourg était obstrué par une effrayante cohue de voitures, de chevaux et d'hommes; cette confusion nous fit vivement souvenir de la Bérésina. » De toute évidence, il copie la Relation circonstanciée. Que lisonsnous, en effet, dans Labaume? : «Enfin, nous touchâmes à ce faubourg tant désiré. Mais de quelle amertume ce bonheur ne fut-il pas empoisonné, en voyant que toute la longueur de cet immense faubourg était obstruée par une foule immense de voitures, d'hommes et de chevaux ! Cette confusion me rappela la Bérésina. «
A la même page, Steinmùller écrit ces lignes : « Ce ne fut qu'à Yilna que nous apprîmes que Napoléon était passé incognito. 11 quitta son armée comme en Egypte. » Ici encore, il se souvient de Labaume qui avait dit : « A Yilna, on nous apprit que Napoléon était passé incognito. Nous traitera-t-il comme l'armée d'Egypte ? «
Enfin, quatre pages plus loin, il termine le récit de la retraite par ces mots : « Ainsi s'ac-
complit la prophétie de Napoléon, avec cette différence que ce ne fut point la Russie, mais lui qui fut entraîné par la fatalité et brisé par un coup de la Providence ». Ce sont les dernières lignes de Labaume : « Ainsi s'accomplirent les prophéties que Napoléon avait prononcées, avec cette différence que ce ne fut point la Russie, mais bien lui qui, entraîné par la fatalité, fut frappé du coup inévitable de la Providence. »
Le Journal de Steinmûller ne mérite donc pas l'accueil que le public lui a fait. Il renferme sans doute d'instructifs détails sur la belle conduite des Badois pendant la campagne de 1812 et de curieuses particularités sur les aventures personnelles du sergent-major. ^lais les témoignages si véridiques, si émouvants, si poignants, qu'il contient sur la retraite, sont tirés de la Relation circonstanciée de ce Labaume qui, somme toute, n'est pas de beaucoup inférieur à Ségur (1).
(1) La relation de Lebaume eut un vif succès lorsquelle parut. M™» Fusil, dans ses Souvenirs de 1812, lui reproche de n'avoir pas rendu justice aux Françaises établies à Moscou ; mais elle lui reconnaît un très grand mérite et elle emploie, en parlant de lui et de son livre, des expressions comme « un écrivain aussi célèbre » et « un ouvrage aussi remarquable. »