NAPOLÉON A FINCKENSTEIN
grand Empereur, den grossen Mann, den grosfien Kaiser, et je regrette qu'il ne puisse me comprendre. » — « Ça ne fait rien, répliqua Napoléon, je sais un peu d'allemand )i, et il ajouta: « Pourquoi les Prussiens m'ont-ils déclaré la guerre ? Pour moi, combattre la Prusse, c'est comme si une de mes mains frappait l'autre. Je souhaite faire la paix avec votre roi, mais je ne veux pas la faire avec la Russie : elle a été gagnée par l'or de l'Angleterre et je ne puis me lier à elle. » Il était debout à la fenêtre; il avait pris Blûcher par un bouton de l'habit et Pavait amené tout contre lui. 11 dit ensuite au général quelques mots aimables, le chargea de répéter au roi de Prusse ses propres paroles, l'accompagna jusqu'à la porte et lui serra la main. Blûcher narra sur le champ l'entretien à son aide de camp Eisenhart. L'aide de camp se mit à rire. « Mon général, dit-il, l'Empereur a été si aimable que vous avez oublié un geste, un seul geste, et qui pouvait donner à l'histoire du monde un tour aussi heureux qu'imprévu. » — « Quoi donc ? » — « Eh, une bonne bourrade ; la fenêtre était ouverte, vous n'aviez qu'à le pousser ! » — « Malédiction ! s'écria Blûcher naïvement, je n'y ai pas pensé; par le ciel, savcz-vous que c'était possible ! » (1)
(1) On se rappelle le mot de Saliceti. Un jour, dans la rivière de Gènes, il se promenait avec Napoléon au bord
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Mais, malgré l'accueil de XajJoléon, Blûchcr ne désarma pas. 11 en voulait toujours aux Français et il disait aux députés de Silésie: « Eh bien, ils m'ont traîné ici, et j'ai le plaisir de causer, de manger avec ces gens-là ! Ah! chaque mot, chaque morceau me reste dans la gorge ! » Aussi, loin de conseiller la paix au roi de Prusse, il le pria de recommencer aussitôt les hostilités. Bennigsen, de son air froid et altier, éleva des objections. Bliicher fut outré de fureur : « Ah ! c'est ainsi, s'écriait-il, tout est donc perdu, nous sommes trahis, nous sommes vendus ! «
de la mer. « Napoléon, disait-il plus tard, marchait quelquefois en avant. Nous étions seuls, absolument seuls. A dix reprises me vint la pensée de le jeler à la mer ; un coup de poing, et le monde était changé. {Mémoires d'une Inconnue, p. 260).
II est maintes fois arrivé que certains personnages, profitant d'une circonstance favorable ou d'une ressemblance fortuite, se sont amusés à mystifier leurs cntours en se faisant passer pour un des puissants de ce monde. Les recueils d'anecdotes et les Mémoires des deux derniers siècles fourmillent de pareilles aventures.
Frénilly, par exemple, nous raconte dans ses réminiscences qu'il usurpa la figure, le nom et le rôle de Lafayette. C'était au mois d'octobre 1791, sur la route de Riom à Clermont-Ferrand; une foule de soldats et do citoyens bordait le chemin ; la population de l'Auvergne venait saluer et acclamer Lafayette, qui se retirait dans son pays natal après avoir déposé le commandement de la garde nationale parisienne et qui, sur son passage, reçut, de son propre témoignage, des couronnes civiques de quoi remplir sa voiture. Le jeune Frénilly n'avait pas fait un pas, qu'il entendit dire : « C'est lui; c'est Lafayette », et que des cris de Vive Lafayette retentirent de toutes parts. Il trouva plaisant de se don-
nerpour Lafayette, ne fût-ce qu'un moment ; il leva les glaces, il s'enfonça dans sa chaise de poste, il mit un mouchoir sur ses yeux comme un héros modeste qui désire éviter une ovation. Mais au jDrochain village, le maire se présenta pour débiter un compliment à l'illustre général, Frénilly dut s'arrêter, se montrer, et les gens faillirent le lapider. Toutefois, ce royaliste enragé s'était, selon son expression, fichu de l'armée et du peuple (1).
Quelques années plus tard, à Vienne, le prince de Ligne et le marquis de Bonnay imaginent de mystifier une comtesse Potocka, qui professe le culte le plus ardent pour la maison royale de France et qui reçoit chez elle tous les émigrés de distinction. Plusieurs semaines avant le jour fixé pour cette bonne plaisanterie, ils annoncent que le duc d'Angouléme a l'intention de faire un voyage à Vienne ; puis, ils assurent qu'il s'est mis en route, qu'il suit tel et tel chemin, qu'il arrivera d'un moment à l'autre ; et un matin, le marquis de Bonnay répand la nouvelle que le duc est à Vienne, cju'il ne peut rester plus de vingt-quatre heures dans la ville, mais qu'il viendra rendre visite à la comtesse le soir même et lui demandera souper. La comtesse, frémissante de joie, se hâte de préparer au jeune prince une réception magnifique. Elle avait une
(1) Frcnill}", Souvenirs, p. 155-15G.
nombreuse et brillante livrée ; elle prie ses parents et ses amis de lui prêter leurs domestiques, et quarante laquais, tenant des torches allumées, forment la haie dans les escaliers et les antichambres ; elle illumine ses appartements ; elle les orne de fleurs à foison ; elle y réunit la société la plus élégante, la crème de Vienne de ce temps-là. Le duc d'Angoulème se présente. C'est un officier du régiment du prince de Ligne, INL de Mussey. Il avait belle figure et belle tournure, il portait un cordon bleu que le duc de Lorraine lui avait prêté, et il sut jouer si bien son rôle qu'il finit, comme il l'avoua depuis, par se persuader qu'il était réellement un personnage du plus haut rang. Son entrée fut une entrée de prince ; il accueillit avec grâce et avec autant de dignité que de grâce les effusions de respect et d'attendrissement de la comtesse ; il fit le tour de l'assistance rangée en cercle dans le principal salon et il dit à chacun un mot aimable. Au souper, un gentilhomme s'agenouilla devant lui pour lui offrir à boire; d'un geste vraiment noble, il s'empressa de le relever. Quelques Polonais, séduits, lui proposèrent de le placer un jour sur le trône de Pologne et il répondit gravement à leur confidence. De grands seigneurs l'accablèrent des plus vives protestations de dévouement. Les femmes étaient sous le charme et ne cachaient pas leur enthousiasme. Bref, il déploya tant de sérieux et
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de convenance et l'illusion fut telle que le prince de Ligne et le marquis de Bonnay se roulaient de rire sur un canapé. Mais l'aventure eut des suites fâcheuses pour M. de Mussey. Le ministre Thugut, averti, le réprimanda et le punit. INIussey n'eut pas d'avancement et il quitta le service (1).
Une mystification plus curieuse, plus habile peut-être est celle dont le marquis de Jumilhac fut victime en 1812 pendant la campagne de Russie. Chef d'état-major de Grouchy, qui commandait le 3'^ corps de la réserve de cavalerie, Jumilhac — qui devint lieutenant-général en 1814 et mourut à Lille en 182G — était alors dans sa quarante-huitième année et il paraissait encore plus âgé ; mais il avait les goûts et les manières d'un jeune homme, l'esprit très cultivé, le ton et les façons de l'ancien régime. Major de hussards avant la Révolution, lieutenant-colonel de cavalerie dans la garde constitutionnelle du roi en 1792, il avait émigré. Kfut blessé dans les rangs des royalistes qui combattirent à Quiberon; il vécut misérablement à Londres où il était, avec Charles de Damas, le pensionnaire de M"*" de Lage; il voyagea longtemps en Pologne et en Russie. Enfin, en 1808, il demanda de l'emploi à Napoléon qui l'envoya servir comme major de cavalerie dans la légion portugaise.
(1) M'"8 du Monlel, Souvenirs, p. 3.2-31.
Il était à Kalisch au commencement de juin 1812, lorsqu'il obtint de Grouchy la permission d'aller pour quelques jours à Varsovie où il avait des amis. Au nombre des personnes qu'il voulait voir, était une grande dame, la princesse Radziwill, qui, par son esprit, sa naissance et ses relations, avait alors une influence considérable sur les affaires de Pologne. Mais la princesse venait justement de quitter Varsovie pour se rendre, non loin de la ville, dans une de ses terres qu'on nommait l'Arcadie, à cause de la beauté pittoresque du site et des jardins.
Jumilhac passa vingt-quatre heures à l'Arcadie. Le soir de son arrivée, il sortait de table avec la princesse lorsqu'un valet de chambre, prenant un air de mystère, annonça que Napoléon se promenait dans les jardins. « L'Empereur, dit ce valet, est déguisé ainsi que l'officier qui l'accompagne, et il semble vouloir garder l'incognito; mais je l'ai vu si souvent dans la dernière campagne de Pologne que je l'ai facilement reconnu, bien qu'il n'ait qu'une redingote grise sans décorations. — Vous vous trompez, répondit Jumilhac, l'Empereur n'est pas encore à r Varsovie. » Mais le valet de chambre répliqua qu'il était sûr de son fait, qu'il avait vu de ses propres yeux l'empereur des Français en chair et en os. Jumilhac et la princesse Radziwill réfléchirent que Napoléon désirait peut-être explorer le pays, sonder seul à l'insu de tous les intentions de la no- GuuQUET. Épisodes et Portraits. 9
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blesse polonaise, savoir ce que Varsovie pensait de la guerre, que d'ailleurs rien d'extraordinaire ne devait étonner d'un homme tel que lui.
La princesse, Jumilliac et les autres personnes de la société se rendirent dans les jardins. Ils reconnurent l'Empereur, et l'Empereur, abordant d'un air aisé la maîtresse du château : « Madame, dit-il, je viens ici pour la première fois et je n'ai pu résister à Fcnvic de parcourir ces jardins dont l'aspect m'a paru si beau ; vous voudrez bien m'excuser de n'être pas allé auparavant vous demander la permission et vous présenter mes salutations. — Je suis flattée, répondit la princesse, que mon parc puisse attirer l'attention des voyageurs; mais je n'agrée vos excuses que si vous consentez à passer la nuit au château, et nous avons quelques instants encore pour le visiter en détail. »
L'Empereur fit des façons; puis, cédant auxprières de la princesse, il déclara qu'il acceptait l'hospitalité qui lui était si gracieusement offerte et qu'il resterait au château jusqu'au lendemain matin. La princesse lui montra les jardins et tout ce que la maison renfermait de curieux. La conversation fut banale et rien ne trahissait l'Empereur, sinon la déférence que lui témoignait son compagnon et le tic qu'il avait de prendre à chaque minute du tabac à priser dans la poche de son gilet.
La nuit vint. On entra dans le salon, cl la prin-
cesse, assise près de l'Empereur sur un canapé, amena l'entretien sur la Pologne. Elle était, disait-elle, bonne patriote ; elle déplorait la situation d'un pays qui ne comptait plus au nombre des Etats, et ce pays, ajoutait-elle, méritait pourtant un autre sort puisqu'il brillait jadis d'un si vif éclat ; ah 1 pourquoi la France victorieuse ne soutenait-elle pas les efforts de la malheureuse nation polonaise et ne l'aidait-elle pas à recouvrer l'indépendance? — « J'aime votre patrie, répondit l'empereur, et je vous félicite de plaider ses intérêts avec tant dechalcur; mais peut-être l'esprit national n'est-il pas aussi répandu dans votre pays que vous le croyez ; c'est à des personnes comme vous à le propager, et j'avoue que le rétablissement du royaume de Pologne entre dans mes vues, convient à ma politique. » Aucun des assistants n'avait osé se mêler à cette discussion; sans renoncer à son incognito, l'Empereur, par le ton qu'il prenait avec la princesse, indiquait assez qu'il étaitTEmpereur et qu'il se savait reconnu. L'heure avançait. Napoléon semblait avoir besoin de repos. La princesse le conduisit au pavillon qu'elle lui avait réservé et lui fit les honneurs du logis avec le profond respect et les attentions délicates que méritait un pareil hôte. Puis, avec Juniilhac,cllc continua sa promenade dans le parc en commentant cette bizarre aventure. Tous deux repassaient devant le pavillon dont les croisées était ouvertes, lorsqu'ils aperçurent l'Empereur
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qui causait familièrement avec son compagnon. La princesse tenait une orange dans la main ; rapidement, elle crayonne ces trois mots ù noire héros sur un papier qu'elle attache à l'orange, et elle lance le fruit dans la chambre ; TEmpereur le ramasse et court à la fenêtre ; mais la princesse s'était cachée derrière un buisson.
Peu d'instants après Jumilhac gagnait son logement dans le môme pavillon. L'Empereur n'avait pas fermé sa porte. Quand il vit Jumilhac, il le pria d'entrer. Il fut encore plus affable et, comme Jumilhac s'exprimait plus tard, meilleur enfant qu'à la promenade et au salon. Tout en allant et venant à travers la pièce, il parlait de la jDrin cesse Radziwillet disait combien il était sensible aux honnêtetés dont elle l'avait comblé. Selon sa coutume, ilposait à Jumilhac question sur question. Depuis quand connaissait-il la princesse ? Comment lui-même s'appelait-il ? Quelles étaient ses fonctions ? « Ah ! vous êtes sous les ordres deGrouchy. C'est un excellent officier de cavalerie. Je fais grand cas de lui, et je ne doute pas que vous n'ayez à vous féliciter d'être son chef d'état-major. Vous n'êtes encore qu'adjudantcommandant. Mais vos services et le nom que vous portez vous donnent des droits à un grade plus élevé. L']"]mpereur aime à s'entourer de noms historiques, et il ne vous perdra pas de vue. Avant peu, vous serez, j'en réponds, officier général. Il est Uud ; adieu, Monsieur de Jumilhac. »
Jumilhac prit congé, et, rentré clans sa chambre, il ne put dormir : il se remémorait tous les événements de cette journée et se représentait le brillant avenir qui l'attendait. Le lendemain, l'Empereur avait disparu. Jumilhac rejoignit à Segny le 3* corps de réserve de cavalerie. Il avait l'air plus gai que d'habitude, et il raconta joyeusement à son ami, le colonel d'artillerie Griois, ce qui lui était arrivé. Griois lui fit son compliment : dans quelques jours, Jumilhac serait général de brigade ! Mais rien ne vint. Grouchy fut mandé au grand quartier général et IF mpereur ne lui parla pas de Jumilhac. « Avez-vous des nouvelles ? » dit une fois Griois au chef d'état-major. Tristement, Jumilhac confessa qu'il avait été dupé, de même que la princesse Radzi- ■\vill, par un aventurier qui ressemblait à l'Empereur et qui singeait merveilleusement ses manières et sa mise (1).
Cet homme était, paraît-il, sous-officier dans un régiment de chasseurs et il dut, par ordre de l'Empereur, quitter l'armée et rentrer en France. C'est sans doute ce Latouche qui venait des provinces illyrienneset que le chef d'état-major Dessolle signalait ainsi le 25 juin 1812 dans une situation sommaire du 4® corps: «Le sieur Latouche, afTectant de jouer la ressemblance avec l'Empereur et de provoquer des méprises ridicules, a
(1) Griois, Mémoires, II, p. G-II.
été arrêté et envoyé au grand quartier général. » On sait, du reste, que plusieurs personnes ressemblaient à Napoléon et savaient augmenter cette ressemblance par leur façon de s'habiller et surtout de se coiffer. Griois rapporte dans ses Mémoires qu'à Vérone, où il tenait garnison, un officier supérieur d'un régiment italien aurait pu facilement passer pour l'Empereur.