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LE CHEF D'ESCADRON GRABOWSKI

Noble comme son compatriote et compagnon d'armes Chlapowski (1), fils d'Adam Grabowski qui fut staroste de Lipno et chambellan du roi, Joseph, comte de Grabowski, naquit en 1791. Il perdit son père Tannée suivante. Mais sa mère, Louise de Turno, fille d'un général-major, Téleva avec le plus grand soin. C'était une femme très intelligente et très bonne ; Grabowski lui voua une affection profonde, et il assure que c'est grâce aux prières de sa mère qu'il a dans les aiïaires les plus sanglantes échappé aux balles et aux boulets. Elle lui donna les meilleurs maîtres. Un prêtre émigré lui enseigna le français : c'était un Champenois, l'abbé Méchou, qui logea jusqu'en 1807 chez M™"^ Grabowski, et son élève le revit avec une joyeuse surprise dans la campagne de 1814 à Troycs. Après avoir achevé ses études à l'Université et voyagé à travers ITùirope, Gra-

(1) Cf. sur Chlapowski nos Episodes el porlrails. I, p. 186-209.

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boAvski, à l'âge de vingt ans, entra dans l'armée polonaise et il était sous-lieutenant quand les Français envahirent la Russie en 1812. 11 servit au 5® corps commandé par le prince Poniatowski, mais il n'eut pas l'occasion de se distinguer. Il était, comme il dit modestement, un subalterne, perdu dans la foule. Pourtant, à la fin de cette désastreuse expédition, lorsqu'il était lieutenant et aide-de-camp du général Sokolnicki, il fut appelé, comme oflicier d'ordonnance, à l'état-major de Berthier. « Vous m'enverrez, avait écrit Napoléon au prince PoniatoAVski, six officiers possédant le français, l'allemand, le polonais, et s'il est possible, le russe ; ce devront être des jeunes gens de bonne famille et duue éducation soignée ». Capitaine après Liitzen, chef d'escadron après Hanau, Grabowski eut un brillant avancement, et, si l'Empereur n'avait pas abdiqué, il aurait monté plus haut encore ; mais, selon son expression, il était jeune et déjà content des récompenses cpi'il avait reçues. II revint en 1814 vivre sur ses biens à Lakow dans le pays dePosen. L'insurrection de la Pologne en 1831 lui fit reprendre les aruies ; il fut alors lieutenant-colonel du 3" régiment de chasseurs à cheval. Membre à vie de la Chambre des seigneurs, maréchal de la diète et directeur général du Crédit agricole du duché de Posen, il mourut en 1880.

Ghuuuet. KpiïiuJes et Poiirails. 10

Ses Mémoires (1), publiés en 1903 par Waclaw Gasiorowski et récemment traduits du polonais, offrent de rares qualités. L'auteur a commis plusieurs erreurs et il attribue de grands événements à des causes insignifiantes : selon lui, par exemple, Napoléon se serait aliéné la cour de Vienne parce qu'il ne donna ni décorations ni cadeaux aux diplomates et parce qu'il humilia l'impératrice Béatrice qui dut aux fêtes de Dresde céder le pas à Marie-Louise. Mais Grabowski ne raconte que ce qu'il a vu et ce qu'il tient de source sùrc. Il ajoute souvent de nouveaux détails à ce qu'on sait déjà et il commence son récit au moment où il a quelque chose d'intéressant à dire, en janvier 1813, lorsque les débris de la grande Armée trouvent enfin à Posen un peu de rcpos (2).

(1) Mémoires mililaires de Joseph Grabowski, officier à rétal-major général de Napoléon I, 1812-1814, publiés par Waclaw Gasiorowski, traduits du polonais par Jean V. Chalminski et le commandant A. Malibran.

(2) C'est ainsi qu'il faut lire p. 25, Corner et Labauiue au lieu de Cornero et Lahaune, p. 85, Planât, p. 86-87 Wonsowicz, p. 148 Mervcldt, p. 173 Lamboywald, p. 237 et ailleurs Allix, p. 294 Dubouzct au lieu de Planol, Wasowicz, Meerfeld, Lambagwald, Alix, Dubouzaij. P, 41 il s'agit de Torgau et non de Troppau; p. 200 de Bordesoulle clj non de Jlalier (?) ; p. 212 de Bclly de Bussy et non de

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11 n'eut du reste dans les premiers mois de Tannée 1813 que des missions de peu d'importance. Mais il remarqua sur son passage le patriotisme surexcité des populations prussiennes ; le paysan assommait les traînards : les femmes mêmes osaient les tuer et les dépouiller, et lorsque Grabo-vvski alla porter vers le milieu de mars des dépêches à Breslau, à notre ambassadeur Saint-Marsan, il entendit la jeunesse ciui prenait les armes, pousser des cris de mort contrôles Français.

L'armée était alors à Magdebourg, sous les ordres du prince Eugène, vice-roi d'Italie, et GraboAvski qui resta presque toujours dans cette ville jusqu'à la bataille de Lùtzen, avait dans ses attributions, comme on dirait aujourd'hui, le service de la presse et de la poste. 11 traduisait en français tout ce qu'il jugeait intéressant dans les gazettes et les lettres interceptées, et il signale à ce propos le mal que les journaux font en temps de guerre, lorsqu'ils ne sont pas soumis à la censure, parce qu'ils donnent sur les marches et les mouvements des troupes, sur les

Bussy de Belly; p. 158 Lauriston fut pris dans Leipzig et ne rejoignit pas l'armée après avoir passé l'Elster à la nage. De nombreuses fautes dans la transcription des mots allemands : p. 20 an meinen Volk, p. ASfeichlschrein, p. 74 forwerlz, p. 132 Grilnegeivelbe, p. 159 durch seine toile Streicke so bekanleni au lieu de an mein Volk, Fechlereien, vorwœrls, grune Gewœlbe, durch seine tollen Streiche so bekannten.

oariiisons des places, sur les détails de l'orfranisation militaire une foule de renseignements dont profite l'ennemi. C'est ainsi, témoigne Grabowski, que le Courrier de la petite ville deBerg, le Bergscher Kurier, publiait des nouvelles très exactes et très utiles. C'est ainsi, qu'en 1831, durant la campagne de Pologne, le feld-maré" chai Diebitscli savait quotidiennement par les feuilles de Varsovie tout ce qui se passait dans l'armée des insurgés.

Le l^r mai, à Lùtzen, à l'endroit même où s'élève le monument de Gustave-Adolphe, l'Empereur qui venait diriger en personne les opérations, rencontrait le prince Eugène; il remercia, félicita son beau-fils de son énergie et de sa prudence : « Nous avons tous fait des erreurs, dit-il à ses maréchaux, Eugène, jamais » (1).

La campagne de Saxe commençait, et Napoléon remarquait justement que ce serait la môme cliose qu'en Egypte, cjue l'infanterie et l'artillerie seules auraient un rôle. Grabowski noie, en ciïet, que leurs feux mirent en fuite à Liitzen la cavalerie prussienne et qu'à Bautzcn les canons de la garde décidèrent la victoire. Mais, si nos pièces avaient criblé rennemi

(1) On sait que Napoléon rcgrelLail de n'avoir pas confie en dcccnibre 1812 le commandemenl de la Grande Armée au prince Eugène: « Je me llalle, lui avail-il écrit le 22 janvier 1813, que vous seriez revenu plus doucement et que je n'aurais paséprouvé d'aussi immenses pertes».

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d'olius et de mitraille, si nos conscrits s'étaient bravement conduits, l'unique avantage de Lûtzen et de Bautzen, assure Grabowski, c'était de nous rendre maîtres du champ de bataille.

Il pense d'ailleurs que l'armistice du 4 juin fut une faute, et une faute grave. Sans doute l'armée se reposa, et elle reçut des renforts, surtout en cavalerie; mais ces renforts consistaient en recrues incapables de supporter les rudes fatigues de la guerre. Les gardes d'honneur, — les gardedouleur, comme les nommait la vieille garde — avaient de beaux uniformes, ils montaient de beaux chevaux ; mais ces cavaliers improvisés pouvaient à peine se tenir en selle et la moitié périrent parce qu'ils furent employés trop tôt ; l'Empereur aurait mieux fait de les laisser en France où, à son retour, il les aurait trouvés solides et instruits.

Pour cacher sa « fâcheuse situation «, Napoléon donnait des fêtes, et ses ministres l'imitaient. Les bals, dit GraboAvski, étaient les plus magnifiques du monde et on aurait pu se croire à l'époque la plus ])rillante de l'Empire. Mais il ajoute, non sans raison, que les alliés gagnaient du temps pour rassembler leurs armées encore disséminées et attaquer les Français avec des forces supérieures. Il vit Metternich entrer le 28 juillet dans le salon du palais Marcolini où eut lieu la célèbre conversation entre le diplomate et l'Empereur ; il était dans la pièce voisine, Chi-quet. Épisodes et Portraits. 10.

il entendit des éclats de voix, il revit IMettcrnich sortir, au bout d'une heure, « pâle, troublé, mais droit et digne. »

La guerre recommença, et maréchaux, généraux étaient mécontents : ils espéraient la jjaix, ils désiraient garder leurs dotations et jouir tranquillement de la fortune qu'ils avaient amassée. Aussi, lorsqu'il fallut, à cause de la rupture de l'armistice, célébrer la fête de l'Empereur le 10, et non le 15 août, si splendide que fut cette solennité, » une certaine tristesse planait sur elle. »

Pourtant, Napoléon remporte la victoire de Dresde, il met l'armée autrichienne en déroute, il la poursuit. Mais, pendant la nuit, à Pirna, le quartier-général est en rumeur; les officiers ont la mine inquiète ; Constant dit à Grabowski que l'Empereur souffre de maux de ventre et que la douleur l'empêche de dormir; Napoléon rentre à Dresde et sa maladie, bien que de courte durée, influe sur lissue de la campagne : Gouvion Saint-Cyrne bouge pas, Vandamme est battu à Kulm et fait prisonnier. Presque au même instant, Macdonald perd sur la Katzbach presque tout son corps d'armée. Oudinot et Ney ont le dessous à Grossbeeren et à Dennewitz.

L'Emjjereur abandonne la ligne de l'Elbe et concentre ses forces à Leipzig. Mais il laisse dans les places plus de 100.000 hommes qui ne feront pas grand mal à l'ennemi. Il ne peut plus compter sur ses alliés, sur les Bavarois, Saxons

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et autres. Tous les officiers allemands qui s'entretiennent avec Grabowski, assurent que leur honneur et leur conscience leur défendent de se battre désormais contre leurs compatriotes. Enfin, les coalisés sont deux fois plus nombreux que l'armée française, et les Prussiens « déploient une bravoure extraordinaire ».

La bataille de Leipzig fut donc perdue. Durant la retraite Grabowski suivit l'Empereur ol traversa derrière lui le pont de l'Rlster. A peine était-on à une lieue de la ville, sur le chemin de l Weissenfels, qu'un officier apportait au galop la terrible nouvelle que le pont avait sauté. L'armée continua sa marche par étapes, sans incident. Les Cosaques l'escortaient sur ses flancs. Wrcde, ce ^Yrède que Napoléon avait fait comte et n'avait pas fait général, tenta de lui barrer la route près de Hanau dans la forêt de Lamboy. Lorsqu'arriva l'avant-garde française, les boulets bavarois tombèrent sur elle en brisant les grosses branches des arbres. [Niais le bois fut franchi, la garde culbuta les Bavarois, et le l*^'" novembre, l'armée entrait à Mayence, c'est-à-dire en France.

Grabowski avait été fréquemment employé dans cette campagne de 1813. L'Empereur ne

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recourait plus que rarement aux officiers français de son état-major. 11 avait remarqué qu'ils s'égaraient et se laissaient prendre par l'ennemi, ou bien qu'ils revenaient sur leur pas en alléguant que la route était coupée par les Cosaques. Les officiers polonais, au contraire, exécutaient toujours leur commission ; ils ne se fourvoyaient pas et ils échappaient aux Cosaques. C'est qu'ils savaient la langue du pays. Aussi, Berthier les chargeait-il des messages importants, et Grabowski raconte qu'il passait en Prusse, en Saxe, en Westphalie pour un officier allemand ou russe. Et bien lui en prit, car les maîtres de poste étaient, pour la plupart, hostiles aux Français. Une fois, entre BrunsAvick et Celle, pendant qu'il dormait, il perdit son chapeau, et au relai suivant, il acheta une casquette bleue au passepoil rouge. C'était la casquette des Russes et des Allemands. Le postillon qui le tenait pour un officier de l'armée des alliés, lui narra qu'il avait servi jadis dans les hussards de Brunswick et naguère dans le corps de Schill, qu'il avait même à l'occasion tué dos officiers français qui portaient des dépêches, et, ce disant, il montrait un couteau de cuisine qu'il tirait de la tige de sa botte.

Grabowski a donc fait nombre de courses dans la campagne de 1813.

C'est ainsi qu'on l'envoie à Macdonald après le combat de Bischofswcrda, et à la lueur lointaine

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de l'incendie ^i) il avance péniblement snr la route au milieu d'une épaisse foret : des morts, des blessés, des caissons et fourgons renversés jonchent le chemin, remplissent les fossés^ et les blessés, en différentes langues, gémissent, implorent du secours, supplient qu'on les achève, qu'on mette fin à leurs souffrances : « Camarade, aidez-moi, sauvez-moi, tuez-moi ». Que faire ? Comment assister ces malheureux ? Grabowski passe sans dire mot, et quelques-uns, exaspérés, trouvent la force de tirer sur lui ; des balles sifflent à ses oreilles.

A Lùtzen, il traverse plusieurs fois le cliamp de bataille, et, à 2 heures, il est près de Napoléon qui ne cesse de regarder avec inquiétude vers son aile gauche et, avec une longue vue qu'il appuie sur l'épaule d'un officier, d'interroger l'horizon. Enfin, l'Empereur s'écrie gaiment : « Voici Ney qui débouche ! ». Au loin grossit peu à peu une ligne étincelantc de baïonnettes, et Napoléon, sur de l'approche du maréchal, ordonne à Drouot d'aller chercher l'artillerie de réserve qui vient au grand galop en faisant trembler la terre.

x\près la bataille de Bautzen, Grabowski porte des dépèches au prince Poniatowski qui com-

(1) Stendhal a vu cet incendie 'Corr. I, p. 399: « Bischofswei'da, petite ville brûlée à fond »... tout est exactement brùlc... maisons entièrement détruites par le feu ».

mande ses Polonais entre Cracovie et Prague; mais il a ordre de passer par Dresde et de remettre au roi de Saxe et au général Durosnel une lettre de l'Empereur, Partout, à Dresde, à Teplitz, à Prague, il débite un récit fantastique de la victoire en ayant soin de « mentir comme un bulletin » et d'enfler démesurément les pertes de l'ennemi, et il observe avec joie que les Autrichiens hochent tristement la tête et soupirent lorsqu'ils entendent ses nouvelles. 11 rencontre Poniatowski à Austerlitz, lui dit la vérité sur Bautzen, prend ses lettres, regagne Dresde par le même chemin qu'à l'aller, échappe deux fois aux partisans prussiens et rejoint Napoléon à Liegnitz. L'Empereur s'entretient avec lui pendant une demi-heure, et Grabowski raconte son voyage par le menu, que le corps du prince Poniatowski a manœuvré devant lui sur le champ de bataille d'Austerlitz

— « c'est très à propos, remarque l'Empereur, c'est bien trouvé ! » — que le prince a formé un régiment de cavalerie qu'on nomme les Krakus

— « les Krakus, reprend l'Empereur, qu'est-ce que c'est ?» — que ces Krakus sont des habitants de Cracovie et des environs, forts, adroits, pleins de courage, montés sur des petits chevaux de paysans — « ah ! des konias ! s'écrie l'Empereur, j'en ai toujours désiré, c'est excellent, il m'aurait fallu dix mille konias en Russie pour les opposer aux Cosaques, notre cavalerie est tro]) lourde pour les Cosaques. » Il se promenait.

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les bras croisés derrière le clos, et par intervalles il puisait dans sa tabatière ouverte sur la table ; mais il avait, ajoute Grabowski, une mauvaise habitude ; il faisait de temps en temps « hein ! », son interlocuteur s'imaginait c{u"il fallait recommencer, cjue l'Empereur n'avait pas compris, et, lorsciu'il recommençait. Napoléon l'interrompait avec impatience : « Eh ! je comprends, continuez ! » Grabowski termina son rapport en disant tout ce qu'il savait sur l'armée polonaise et sur les préparatifs de l'Autriche, que cette puissance avait sûrement l'intention de rentrer dans la lice, que les généraux et les officiers supérieurs annonçaient publiquement que le moment était venu de secouer le joug des Français et de les rejeter derrière le Rhin. L'Empereur écoutait Graljowski en le fixant du regard : « Je sais tout cela, conclut-il, mais quelles troupes avez-vous rencontrées à Brùnn et entre Prague et Teplitz ? » Et sur la réponse de Grabowski : « C'est bien, je suis content de vous, allez-vous reposer. Quel âge avez-vous ? — 22 ans. Sire. — C'est bien jeune. » Grabowski sortit fièrement du salon : l'Empereur avait dit : c'est hie7i.je suis content de vous, et il ne prodiguait pas les compliments (1).

(1) Cf. ce que disait Stendtial-Beyle à Mérimée: » Nous avions le feu sacré, et moi aussi quoique indigne <« (Làdessus il racontait qu'il avait levé à Brunswicic une con-

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Avant l'armistice de Plâswitz, Grabowski se rendit auprès du maréchal Ney qui s'était emparé de Breslau. La ville, cette ville où il avait vu naguère sur les murs la pi'oclamation du roi de Prusse « à mon peuple » an mein Volk, tremblait de peur: beaucoup d'habitants s'étaient enfuis au delà de l'Oder; tout le monde croyait que les Français pousseraient plus loin et que les provinces polonaises, se soulevant, menaceraient les arrière-gardes russes.

Après l'armistice, Grabowski porta des dépêches à Davout. Il juge le prince d'Eckmùhl un homme extrêmement sévère, mais très juste et impartial; voilà le souverain qu'il fallait à la Pologne, et GraboAvski regrette que le maréchal n'ait pas reçu des mains de Napoléon le royaume des Jagellons lorsqu'il commandait en 1808 les troupes d'occupation dans le grand-duché de Varsovie. « Davout, dit notre officier, nourissait cet espoir ambitieux et accueillait avec plaisir les compliments que lui faisait maint flatteur pour cette future élévation. «

A Dresde, durant les deux journées, il parcourut plusieurs fois le champ de bataille au milieu des obus, et il vit les ennemis chargés ])ar la cavalerie de Murât, leur artillerie prenant la fuite, leur infanterie se formant en carrés,

tribulion extraordinaire). L'Empereur demanda quel était l'audilcur (jui avait fait cela, cl dit c'est bien ».

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mais ne pouvant tirer à cause de la pluie qui mouillait les amorces, le roi de Naples vêtu d'une tunique bleue à brandebourgs d'or, coiffé d'un chapeau à plumes, armé simplement d'une canne, galopant en tête de ses escadrons et refoulant les Autrichiens comme un troupeau de moutons.

A Leipzig, il porte des ordres de tous côtés, et il se rappelle l'ambulance de Larrey établie dans une briqueterie à mille pas de l'endroit où se tenait l'Empereur; au soir, il aperçut près de là, non sans frémir, un immense tas de jambes et de bras coupés.

A Hanau, un boulet qui venait d'un ricochet — brisa deux jambes, une de devant et une de derrière, à son cheval.

Durant la campagne de 1814, Grabowski eut de nouveau des missions dangereuses à remplir.

Après la bataille du 29 janvier, Berthier l'envoya préparer au château de Brienne le quartier de l'Empereur. Les escaliers étaient pleins de cadavres, les vitres brisées, les chambres criblées de balles. Grabowski entra dans la bibliothèque qui servait de cabinet d'histoire naturelle. Sur le parquet, sur les tables gisaient les livres, les cartes, les gravures, les instruments de physique, Chuqcet. Épisodes et Portraits. 11

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et, infandum ! des animaux empaillés, des grenouilles, des serpents, des aigles. Une violente odeur d'alcool et de camphre était répandue dans la pièce : les Russes avaient bu ou emporté dans leurs gourdes l'alcool des bocaux! « Les cochons! Les cochons! » s'écria l'Empereur à plusieurs reprises.

Grabowski assistait aux belles batailles que Napoléon gagna coup sur coup en Champagne dans la première moitié du mois de février. Les chemins étaient épouvantables à cause des pluies et du sol mou et crayeux; les chevaux pouvaient à peine se traîner dans la boue ; les fantassins allaient pieds nus ; mais l'armée battait les alliés partout où elle les rencontrait, et elle crut un instant qu'elle finirait avec l'aide des paysans par rejeter l'envahisseur au delà de la frontière.

Le patriotisme de nos paysans de Champagne a frappé Grabowski. Il rapporte qu'après chaque combat, ils sortaient de l'endroit où ils s'étaient réfugiés et poursuivaient l'ennemi à coups de fusil. Un jour, l'ofïicier d'ordonnance arrive dans une grande ferme; il voit sur le seuil quelques hommes vêtus d'une blouse bleue ; ils l'invitent à se rafraîchir; puis l'un d'eux qui semblait un ancien soldat et portait, outre les cheveux coupés court, une tresse à la hussarde, le conduit derrière un hangar; là, il enlève un peu de terre avec une pelle, il écarte une planche qui recouvre un puits, et Grabowski aperçoit des

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jambes qui sortent du trou. « Ce sont des Cosaques, lui dit le paysan, ils sont venus chez nous avant-hier, nous les avons fait boire et ensuite... » A ce dernier mot, avec un claquement de langue, il passe la main sur son cou, comme pour marquer qu'il les avait égorgés. Grabowski écrit que de pareilles scènes se produisaient partout, et des officiers prussiens lui ont assuré depuis qu'en entrant dans leurs quartiers, ils se tenaient toujours loin des fenêtres pour éviter les coups qu'on tirait sur eux par les croisées, qu'ils aimaient mieux bivouaquer dans les champs que dans les fermes.

Mais si les paysans étaient attachés à IKmpereur, les maréchaux et les chefs de corps n'avaient plus ni ardeur ni dévouement. Grabowski alla porter un ordre à Marmont qui lut la dépèche et la jeta sur la table avec un geste de mépris en disant : « C'est bon ». 11 se joignit pendant une demi-journée à l'état-major du maréchal, et son ami, le capitaine Grabinski, lui confia que le duc de Raguse était fatigué de la guerre. Marmont, selon Grabinski, ne cachait pas sa lassitude ; on l'avait entendu s'écrier : « L'Empereur ne sera content que lorsqu'il nous aura fait tuer jusqu'au dernier ! » ; il répétait que la fin de l'Empire approchait, que toute bataille, toute effusion de sang était inutile, qu'il fallait ménager les hommes ; il recevait souvent des lettres de Paris ; il accueillait des inconnus

vêtus en civil ; il tournera mal, concluait Grabinski (1),

Grabowski conte encore d'autres anecdotes.

Ce fut lui qui vint chercher le maire de Beaurieux, Belly de Bussy, l'ancien camarade de Napoléon, lequel fut nommé d'emblée colonel et aide-de-camp de l'Empereur.

A Epernay, il logea chez Moët, et Moët lui narra qu'il avait offert aux Prussiens, pour se soustraire à la réquisition, cent mille bouteilles de Champagne : « j'ai préféré les offrir, disait Moët, et j'ai ainsi sauvé le reste; ils me les paieront plus tard. »

A la bataille d'Arcis-sur-Aube il vit la fuite des dragons qui vinrent se jeter dans l'escorte impé-

(1) Cf. Méneval, Napoléon el Marie-Louise, XVI : « Laffilte, pressé par la maison La Sabalhie de Bordeaux, avait dépêché au maréchal son beau-frère Perregaux, pour l'engager à abandonner les drapeaux de l'empereur. » Marmont, dans ses Mém. (livre XX) fait allusion à cet épisode. « Un soir, vers neuf heures, dit-il, je reçus la visite de quelques amis venant de Paris, au nombre desquels était Alphonse Perregaux, mon beau-frère II s'exprimait très haut sur la nécessité de se débarrasser de Napoléon, et, en cela, il me semblait lécho de Paris; il parlait du retour des Bourbons comme du salut de la France. Je combattis ses idées. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de l'armée, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait notre gloire et composait nos souvenirs serait pris à crime auprès de gens dont les intérêts avaient toujours été contraires. Il me répondit : « Dans tous les cas, Macdonald el toi, vous serez certainement dans l'cxceplion. »

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riale et qui se rallièrent à la voix et au geste de Napoléon tirant son épée. La nuit tombait; les charges se succédaient confusément ; on ne distinguait plus ni les uniformes ni les visages, et lorsque les trompettes des deux partis sonnèrent la retraite, tout le monde, sans plus songer à sabrer, à pointer ou à tirer, obéit à la sonnerie ; mais, suivant Grabowski, si les ennemis avaient déployé plus de vigueur dans leur attaque, ils auraient défait complètement l'armée française.

Quelques jours plus tard, à Saint-Dizier, les troupes russes furent mises en déroute et on prit leur caisse et leurs voitures chargées de tonneaux. Ces tonneaux qui contenaient du tabac à priser, furent défoncés, et le tabac couvrait le chemin. La caisse fut également brisée et des liasses de billets de banque de toutes couleurs se répandirent sur la chaussée. Grabowski essaya vainement de piquer un de ces précieux paquets avec la pointe de son sabre, et durant plus de mille pas, il marcha sur le tabac et les banknotes.

Sa dernière mission fut la plus périlleuse. Il eut ordre de porter des dépêches au général Allix qui défendait Auxerrc et qui devait se replier sur la Loire en couvrant la marche de l'Impératrice et de son fils. Grabowski partit de Fontainebleau sur un bidet de poste. La nuit, non loin de Joigny, il fut surpris par des dragons de La Tour; il sauta de cheval et courut

vers un bois qui bordait la route ; il fut rattrapé et il n'eut que le temps de jeter à terre près d'une borne blanche carrée ses dépêches enveloppées dans un foulard de soie rouge. On le mena dans le village voisin chez le maire ; on le dépouilla de son argent, de sa montre, de son uniforme; on ne lui laissa que son caleçon et son tricot. 11 fît alors de tristes réflexions : quel malheur d'être ainsi capturé par une patrouille d'Autrichiens lorsque la campagne finissait et après s'être tiré de tant d'aventures ! Heureusement le maire était patriote. Il vint dans la chambre où était Grabowski; les dragons qui gardaient le prisonnier, dormaient profondément ; le maire eut beau fermer bruyamment la porte, briseravec fracas un grand plat en faïence ; nul ne bougea, nul ne s'éveilla. Grabowski s'esquiva; il gagna la forêt et de là Joigny. Mais le vieux capitaine retraité qui commandait à Joigny, lui demanda ses papiers et le traita d'espion. Un jeune lieutenant qui sortait de Saint- Cyr fut plus accommodant et plus perspicace ; il donna à Grabowski qui n'avait plus ni habit ni chapeau, un vieux manteau et un bonnet de police; il le mena jusqu'à l'endroit où les dragons l'avaient arrêté ; le foulard rouge qui contenait les dépêches fut retrouvé près de la borne ; le vieux capitaine s'excusa et il fournit une voiture à Grabowski qui courut à Auxerre et remit ses lettres au général AUix. A son retour à Fontaine-

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bleau, il reçut la croix de la Légion criionneur. C'était, disait Berthier, un bon officier qui avait beaucoup de zèle, beaucoup d'intelligence, et qui venait de remplir une mission importante et de recueillir des renseignements intéressants. Mais déjà Napoléon abdiquait, et Grabowski vit avec une impression de colère et de douleur les personnages dont s'entourait l'Empereur, faire défection les uns après les autres. Ceux-ci partaient de leur chef, ceux-là demandaient un passeport, et personne ne revenait, tous quittaient lâchement celui qui les avait investis de sa confiance et accablés de ses faveurs. Grabowski s'irrite particulièrement contre les descendants des anciennes familles qui servaient Napoléon, non dans les rangs de Farmée, mais dans les antichambres et les salons. Ce furent eux qui s'éloignèrent les premiers, et Grabowski ne comprend pas qu'ils aient montré si peu de reconnaissance et de dignité, que des gens si fiers de leur fidélité, si soucieux de leur honneur, aient démenti le mot noblesse oblige qu'ils prononçaient à chaque instant.

Il assistait à l'entrée de Louis XYIII dans Paris et rien ne lui sembla plus comique. Ce roi qui datait sa proclamation de la dix-huitième année de son règne, comme si les glorieuses et triomphales années du Consulat et de l'Empire n'avaient pas existé, ce roi pouvait à peine marcher; deuxhommes vigoureux le soutenaient

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presque ; il avait une tête énorme et chauve, une perruque poudrée qui rappelait 1790, un gros ventre pendant sur lequel flottait, de même qu'une loque, l'uniforme de garde national, des jambes courtes, gonflées, infirmes, couvertes de guêtres noires ! Et quelles caricatures autour de lui! La duchesse d'Angoulême avait une voix de virago, le grand nez des Bourbons, le visage désagréable, laid, rouge, semé de boutons. Le duc d'Angoulême, à moitié endormi et incajDable de prononcer une phrase, avait l'air d'un imbécile. Pourtant le comte d'Artois faisait une meilleure imjjression et le duc de Berry, quoique vulgaire et absolument ignorant du service militaire, était un bel homme et le seul de tous ces Bourbons qui sût monter à cheval et se présenter devant l'armée. Grabowski décrit le cortège, les équipages, les grenadiers de la garde impériale, la garde nationale formant la haie. Mais vainement éclatent des Vive le roi. Vainement, aux fenêtres, des femmes vêtues de blanc arborent des cocardes blanches, exhibent des bouquets blancs. La foule crie à Berthier qui chevauche à côté du carrosse royal : « à Vîle d'Elbe » ! Elle se moque des voitures d'où les gamins ont arraché les lis de papier collés sur les armes impériales. Les grenadiers marchent les yeux baissés et la tète penchée ; lorsque Priant qui les commande, les exhorte à crier Vive le roi, ils gardent le silence, et soudain, quand passe un

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riche marchand de vin du faubourg de la Courtille, Desnager, major de la garde nationale, ils l'acclament à diverses reprises ; Desnager, enchanté, leur répond, au milieu des rires : « Merci, Messieurs, infiniment obligé » ; sur quoi. Priant fait rentrer les soldats à la caserne fl).

Grabowski consacre dans ses Mémoires quelques pages à l'état-major où il servait. Il nous présente ses camarades, les officiers français et polonais ; mais il nous dit que les officiers français ne cessaient de demander, d'exiger de l'avancement et des décorations, qu'ils se jalousaient les uns les autres, qu'ils s'insultaient, se dénonçaient même. « Quand nous causions entre nous en polonais, et surtout lorsqu'ils entendaient le mot Francuze ou u Français », ils s'imaginaient que nous parlions d'eux ; c'est pourquoi

(1) Rapprocher de ce tableau la description des Méin. d une Inconnue {^."iùA-ZfKi) : « Quel successeurde Napoléon, bon Dieu! Cette masse de chair informe, plutôt jetée qu'assise dans sa voiture ; .. les ducs dAngouléme et de Berry, tous deux également repoussants ;... la duchesse d'Angoulcme laissant voir sur sa figure toute la haine qu'elle nous portait ;... la garde impériale, triste, morne, silencieuse, les yeux et le front baissés, marchait comme à un convoi. »

Chl'wlet, Episodes et Portraits. 11.

nous avions pris le parti, lorsqu'il était question d'eux ou des Français dans nos conversations, de dire les Varsoviens, « Masiiry. «

Il trace le portrait de Berthier et de son souschef le général comte Monthion. Ce dernier est de haute stature, il a du tact et une grande distinction. Berthier, par contre, est un homme petit aux traits communs et aux façons vulgaires ; il nasille; il a les mains dans les poches ou le doigt dans le nez ; il porte des vêtements mal ajustés; il manque de talents militaires et d'intelligence. Pourtant, Grabowski n'est pas encore aussi sévère pour Berthier que l'a été Stendhal. Dans son Napoléon, Henri Beyle nous dépeint à la même époque le major général comme un homme fatigué, totalement usé, qui répondait à toutes les demandes en sifflant et qui détestait les généraux énergiques et les maréchaux qui valaient mieux que lui. Grabowski reconnaît que Berthier exécutait les instructions de Napoléon avec autant de précision que de diligence, donnait clairement les ordres, calculait exactement les heures. Jamais aucun retard ne se produisait. Berthier était un bourreau de travail, il dormait peu, et fort avant dans la nuit il grilîonnait encore (1^.

(1) Cf. A. Chuquel. Sfendhal-Beyle, p. 381 et Dedem, Mém. 262 ; selon Dedem, Berthier « commençait à se faire vieux; Monthion était un vaniteux personnage et toute celte boutique était mal organisée. »

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Mais, dit Grabowski, Berthier a « quitté l'Empereur d'une manière honteuse ». C'est que Grabowski aime Napoléon ; il l'aime « presque comme un dieu », et il exalte son génie militaire : Napoléon est le premier des généraux connus dans l'histoire ; Napoléon a su en 1813, avec des soldats jeunes, faibles et découragés, combattre et vaincre ses adversaires supérieurs en nombre ; Napoléon a, en 1814, dans tous ses plans et ses ordres, montré les plus grands talents et l'on admirera toujours son obstination et l'extraoï'dinaire rapidité qu'il mettait à « faire la navette entre les deux routes de Troyes et de Chàlons ».

La plupart des Polonais qui servaient dans l'armée impériale, mêlaient à leur dévouement pour Napoléon une dose de scepticisme ; ils sentaient que l'Empereur les exploitait, qu'ils n'étaient que ses instruments, et ils lui en voulaient de n'avoir pas rétabli la Pologne. L'auteur de ces Mémoires croit sincèrement que Napoléon désirait reconstituer le royaume de Pologne. Mais — et lui-même nous fournit cet argument — Napoléon n'avait-il pas promis la Gallicie à l'empereur d'Autriche? Et Grabowski'plaide avec chaleur et non sans habileté les circonstancesatténuantes. Napoléon pouvait-il en 1812, au fort de sa lutte contre la Russie, affirmer sa volonté ? S'il avait alors restauré le royaume de Pologne, qu'aurait été le roi qu'il eût nommé, sinon un roi in partibus infidelium ? Cet acte n'au-

rait-il pas été un puissant obstacle ù la conclusion de la paix ? Napoléon avait abaisse l'Autriche, abaissé la Prusse; était-il sûr d'abaisser la Russie ? Avait-il l'espoir d'écarter le tsar des affaires de l'Europe ? N'était-il pas enfin et avant tout empereur des Français, et l'intérêt des Français ne primait-il pas, ne devait-il pas primer à ses yeux l'intérêt des Polonais ?

Quelques pages curieuses de ces Mémoires concernent la vie intime de Napoléon dans les camps et les marches. Après avoir bu de grand matin une tasse de café noir, sans rien manger, l'Empereur se mettait en route avec son état-major : Berthier, aides-de-camp, officiers de l'étatmajor général, officiers d'ordonnance. Deux de ses officiers d'ordonnance allaient à cinquante pas en avant de lui, et ils étaient précédés d'une douzaine de cavaliers pris dans l'escadron de service. En arrière, venait l'escorte commandée par un aide-de-camp et composée de quatre escadrons de la garde impériale, chasseurs, chevau-légers polonais, dragons, grenadiers à cheval. La voiture de l'Empereur, les fourgons, les chevaux, les mulets de bât qui portaient son lit et sa tente de toile à raies bleues et blanches, suivaient l'escorte. L'Empereur avait trois chevaux favoris, tous trois arabes, petits, mais sûrs et courageux, l'un noir, l'autre blanc, le troisième gris. Une redingote grise, un habit vert avec col et pattes rouges, un

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Ijfilet de piqué blanc, une culotte blanche, de grandes bottes aux éperons d'argent, un bicorne garni d'une petite cocarde à ganse noire, tel était son costume. 11 allait au pas ou au galop, rarement au trot. Vers 10 heures du matin, il faisait halte et il prenait un peu de pain et de fromage avec un verre de vin ou de cognac ; parfois il déjeunait en marchant. Quand il s'arrêtait, tout le monde s'arrêtait, et six à huit cavaliers de l'escadron de service, armés d'une carabine à baïonnette, l'entouraient à quelque distance et nul ne pouvait l'approcher. Chaque soir, dans la chambre où il couchait ou bien dans la chambre voisine, on étalait sur des tables les cartes piquées d'épingles à têtes rouges et noires qui marquaient les emplacements de l'armée et ceux de l'ennemi. Il dinait à 6 heures, ou plus tard, avec Duroc, Caulaincourt, Berthier, les maréchaux présents ; il mangeait peu et vite ; dix minutes lui suffisaient ; on lui servait un potage, un plat de viande, des légumes, un rôti, du fromage, du vin de Chambertin et du café noir. Après les repas, il se promenait de long en large et il dictait quelques ordres. Il se déshabillait ensuite et se mettait dans son lit de fer aux rideaux blancs. Ses officiers, ses secrétaires s'étendaient dans les pièces attenantes sur des matelas, sur des bancs et même sur le plancher, selon les circonstances. Vers minuit on le réveillait pour lui donner connaissance des dépêches

et des rapports, et, après avoir consulté les cartes, il envoyait ses instructions ; elles étaient confiées à ceux-là mêmes qui venaient d'apporter les dépêches. Sitôt couché, il s'endormait et à quelque moment qu'il fût tiré de son sommeil, il avait l'esprit clair et dispos.

Polonais dans l'âme, Grabowski loue volontiers les Polonais. Il vante leur courage, leur activité. Jl ne cesse de dire, comme Chlapowski, que l'état-major usait d'eux sans relâche. Il assure qu'à Reichenbach, dans le combat où pour la première fois depuis la retraite de Russie la cavalerie française se mesurait avec celle des alliés, les chevau-légers polonais de la garde exécutèrent de superbes attaques et que sans eux l'affaire aurait tourné très mal il). Il rectifie les erreurs de Thiers qu'il accuse d'attribuer aux Français les actions d'éclat des Polonais et il affirme, en sa qualité de témoin oculaire, que les chevau-légers, et non les lanciers rouges, ont quelques jours après Kulm, mis en déroute les hussards prussiens et capturé le fils de Blùcher; que Sokolnicki avec ses lanciers polonais, et non Lefebvre-Desnôettes, surprit à

(1) Episodes el portraits, I, p. 201.

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Altenbourg les Cosaques de la garde aux tuniques rouges et enleva leur étendard brodé par la tsarine Catherine ; que les lanciers de Poniatowski, et non, comme prétend Thiers, les grenadiers de la garde, firent prisonnier à Wachau le général Merveldt ; que les chevau-légers, commandés par le brave prince Dominique Radziwill, fournirent à Hanau de brillantes charges contre les batteries bavaroises. Il insiste sur la belle conduite du petit corps polonais, aussi fidèle qu'intrépide, qui suivit en bon ordre la retraite de l'armée française après la bataille de Leipzig. Nombre d'officiers avaient quitté les rangs, d'autres ne voulaient accompagner l'Empereur que jusqu'au bord du Rhin. Le 28 octobre, sur la chaussée, non loin de Schlûttern, Napoléon les assembla et les harangua : ils ne devaient pas se séparer de lui; ils feraient mieux de venir en France où ils seraient reçus en frères et en amis ; il promettait de les récompenser, de les équiper, de les réorganiser complètement, et de ne pas signer la paix sans garantir leur rentrée honorable dans leur patrie. Il parlait, dit Grabowski, avec bienveillance et « son visage était plein de ce charme qu'il savait si bien employer » ; les Polonais crièrent Vive l'Em2)ereur et jurèrent de ne pas l'abandonner. (1)

(1) On trouvera le texte du discours prononcé par Napoléon dans le tome XXVI de la Correspondance,

En toute circonstance Grabowski cite ses compatriotes et il rappelle avec orgueil qu'il a connu Wonsowicz, Skarzynski, Klicki, Poniatowski et Kosciuszko.

Wonsowicz, beau, intelligent, bien élevé, aimé, estimé de l'entourage impérial, avait servi de guide et d'interprète à Napoléon de Smorgoni à la frontière française durant le voyage du mois de décembre 1812 ; il était sur le siège de la voiture et ce fut lui qui commanda les chevaux aux relais, qui avertit l'Empereur de la présence des Cosaques; il fît même le cuisinier et Napoléon mangea des omelettes que Wonsowicz avait préparées. Aussi, en un an, devint-il, de lieutenant, colonel et jusqu'au bout il resta dévoué à son maître (1).

Skarzynski, capitaine en 1812 et chef d'escadron en 1814, était réputé pour son courage et sa vigueur extraordinaire. Pendant la retraite de Leipzig à Ilanau, un officier de Cosaques qui

pp. 385 387 ; mais on fera mieux de lire sur ce point le Précis historique dû au prince Suliiowski ou à l'un des officiers de son étal-major ; rallocution de Napoléon, tirée de ce Précis, a été reproduite dans une excellente brochure de M. Adam Skalkowski, Supplément à la Correspondance de Napoléon I. L'Empereur et la Pologne (1908, Paris, Bureau de l'agence polonaise de presse), pp. 42-47.

(1) Voir sur ce Wonsowicz les Mémoires de la comtesse Polocka qui Ta épousé en secondes noces (Mém. Casimir Stryienski, p. 334-337) et les Souvenirs de Paul de Bourgoing, p. 229-253.

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paradait sur un cheval magnifique, vint provoquer les officiers des chevau-légers polonais en combat singulier. Skarzynski accepta le défi; il asséna sur la tête de son adversaire un coup de sabre qui le renversa et, au milieu des acclamations de tout le régiment, il ramena la bête du i Cosaque qu'il vendit à très haut prix. Une autre fois il poursuivait un officier qui montait un cheval rapide et qu'il ne pouvait atteindre ; enfin, il le frappa de sa lance, et avec une telle force que le malheureux, percé de part en part, tomba raide mort. Ses prouesses à Berry-au-Bac lui valurent le titre de baron de l'Empire.

Klicki, chargé du service des renseignements au 2" corps dans la campagne de Russie, sauva le prince Eugène grâce à sa connaissance de la langue russe. Il conduisit durant la nuit les débris du 4® corps il travers l'avant-gardc des ennemis. Sans Klicki, écrit justement Grabowski, le prince Eugène aurait le lendemain mis bas les armes (1). En revanche, dans la campagne

(1) Cf. là-dessus le récit de Ségur, celui de Labaurac, p. 353, qui loue lintiépidilé de Klicki et sa présence desprit, celui de Giiois II, p. 134 : « Une vedette nous adressa un« Qui-vive » en langue russe ; Klicki s'avança ; après un pourparler dont le bruit venait jusqu'à nous, il nous rejoignit ; il parlait parfaitement le russe et il s'était fait passer pour un officier russe qui conduisait une colonne. »). Voir également l'étude de Martinien, Les généraux du grand-duché de Varsovie, p. 27 et les Tableaux du même, p. 23-24, Stanislas Klicki, déjà colonel du 1"

de Saxe, près de Mockern, le Polonais dut la vie au vice-roi ; d'un coup de pistolet Eugène abattit un Cosaque qui de sa lance allait percer Klicki. Mais aux yeux de Grabowski, le plus brave, le plus loyal, le plus chevaleresque des Polonais, et le plus digne de régner sur eux, c'est le prince Joseph Poniatowski, « Nous l'adorions tous », dit Grabowski, et il assure que le prince n'accepta qu'avec douleur le grade de maréchal de France qui « signifiait la fin de la Pologne. » Il nous montre Poniatowski au 18 octobre 1813, à Leipzig, portant toujours l'uniforme de général polonais, le czapzka, la pelisse garnie de fourrure, le pantalon gris à passepoil rouge. Il l'a vu quelques instants avant la catastrophe. Napoléon, après avoir traversé l'Elster, était entré dans une petite maison à gauche du pont. A peine venait-il de franchir le seuil que Poniatowski, suivi d'un ofïicier et d'un ordonnance, arrivait sur son cheval noir. Il demanda à Grabowski où était l'Empereur et monta au premier étage de la maisonnette. Au bout d'un moment il reparut ; il prit sa pipe des mains de son ordonnance et chercha du feu ; Grabowski courut à la cuisine et saisit avec les pincettes un morceau de charbon incandescent qu'il posa sur la pipe du prince. « Merci bien, dit Poniatowski, adieu et soyez heureux. » Il se remit

régiment des lanciers de la Vislulc et baron de l'Empire (20 mars 1812), fut promu général de brigade le 22 Juillet 1813.

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en selle et il repassa le pont pour diriger les mouvements de l'arrière-garde ; il était pâle et : son visage fier et résolu avait une expression de tristesse.

En 1814, pendant son séjour à Fontainebleau, Grabowski vit de près Kosciuszko. Des chevaulégers avaient trouvé du foin dans le village de Berville sous un hangar et ils le bottelaicnt pour l'emporter lorsqu'un petit vieillard aux cheveux blancs et en habit gris vint à eux et leur dit en polonais que ce foin appartenait à de pauvres gens. « Qui ctes-vous ?, lui demanda un cavalier. — Kosciuszko. — Nous ne pouvons rentrer sans foin. — Vous en aurez ailleurs ; mais ne le prenez pas dans ce village où j'habite. — Et où pourrons-nous avoir du fourrage? — Je ne sais pas. » Les chevau-légers s'éloignèrent sans emporter le foin et après avoir accepté de Kosciuszko un verre de vin. Quelques jours plus tard, les officiers du régiment, conduits par le général Krasinski, se rendaient à Berville pour offrir leurs hommages au défenseur de l'indépendance polonaise. Krasinski les présenta. Lorsque Kosciuszko entendit le nom de Madalinski : « Ah ! dit-il, j'ai bien connu ton père, c'était un excellent Polonais, un soldat irréprochable », et il se prit à pleurer. Il était déjà, remarque Grabowski, en état d'enfance, car il ne pouvait que pleurer et il avait peine à prononcer un mot.

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