METTERNIGH ET MADAME DE LIEVEN
On avait longtemps soupçonné la liaison de Metternicli et de M"* de Lieven. Elle est aujourd'hui démontrée par les lettres que le chancelier de l'empire d'Autriche écrivit à Tambassadrice de Russie en 1818 et en 1819,
Metternich avait alors quarante-cinq ans, et il mettait sa coquetterie h mener de front les affaires de cœur et celles de l'Etat. C'était un don Juan, célèbre par d'innombrables conquêtes: on citait parmi elles M°'^deCaumont La Force, ce modèle exquis d'Hébé et de Psyché, la princesse Bagration que sa toilette décolletée avait fait surnommer le bel ange nu, Caroline Murât, la duchesse d'Abrantès, la duchesse de Sagan.
M"** de Lieven avait — du moins elle l'avoue dans une lettre intime à Metternich — de jolis mollets. Mais elle n'était pas belle. L'abondance de sa chevelure blonde, ainsi que l'éclat de ses yeux noirs, si profonds et caressants qu'ils pussent être à l'occasion, ne rachetait pas un nez pointu, un cou trop long, une bouche déplai-
METTERMCH ET MADAME DE LIEVEX 201
santé, de grandes oreilles et tout ce que son maintien avait parfois, lorsqu'elle ne s'observait pas, de sec, de raide et de peu avenant. M'"^ de Boigne jugeait sa maigreur désespérante, et INI. de Stockmar lui trouvait le buste d'un squelette. « On n'attire que par la grâce, disait la duchesse de Sagan, et elle n'avait que bel air, on n'attache que par le cœur, et il ne dominait pas chez elle. » Pourtant, elle imposait par la dignité — le mot est de Talleyrand — par la distinction suprême des manières, par l'extrême vivacité de son intelligence. Elle savait les langues; elle jouait du piano à merveille ; elle avait du tact et de la souplesse, l'esprit fin et perspicace, un langage bref, net, serré, aisé néanmoins et piquant, de promptes et heureuses réparties, et, suivant l'expression d'une contemporaine, le talent d'exciter la conversation, de soutenir la curiosité, de feuilleter les hommes comme les hommes feuillettent les livres. Enfin, elle écrivait bien, mieux qu'elle ne causait, ses lettres passaient pour des chefsd'œuvre, et c'est ainsi qu'elle mande à Metternich le 12 février 1820 : « Tout le but de ma soirée d'hier était d'aller encore avec lady Grenville qui m'a fait mourir de rire. Elle est bonne femme au possible; son esprit est de tous les genres; elle vous fait promener avec elle dans toutes les directions. Vingt fois, hier au soir, je me disais : s'il était là ! Mon Dieu, comme ce petit coin nous eût bien contenus tous les trois ! Comme tu y se-
rais resté et comme tu eusses peu fait attention à la belle Georgina, toute grande , toute rouge, toute gauche, à laquelle on trouve de la grâce, j^arce qu'elle baisse la tète en entrant dans le salon et qu'elle la lève beaucoup lorsqu'elle parle aux hommes, à cette lady Worcester établie dans un fauteuil jjour se faire adorer et de laquelle lady Grenville dit fort bien que si on la mettait en pièces, on trouverait un joli mécanisme, mais pas une personne! »
On connaît sa vie. Fille d'un général russe, Dorothée ou Darja de Benckendorf fut mise par la tsarine Marie Feodorovna à l'institut des demoiselles nobles de Smolna et mariée dans sa quinzième année h unLivonien,lecomte Christophe de Lieven, diplomate médiocre et insignifiant, qui ne se souciait guère que de sa coiffure et qui ^ne parlaitque pourdire parintermittences: «vraiment! »• Elle accompagna M. de Lieven à Berlin oîi il représenta le tsar durant quatre ans. Mais ce fut à Londres où son mari fut envoyé en 1812 qu'elle sut se faire un salon, et dès son arrivée, elle exerça sur la société anglaise un empire incontestable. Elle n'a pas de grandes visées; elle n'a plutôt qu'une insatiable curiosité. La politique n'est pour elle qu'affaire d'ambassade et que question de personnes. INIais ce fut sa passion, sa marotte, et en 1852, lorqu'elle ne se lève plus de son canapé, c'est la politique qui la soutient et la remonte, qui ranime ses forces languissantes ;