RICHELIEU
25 — En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les règles.
— Il faut déchirer ce papier, dit d'Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.
— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver 30 précieusement; et je ne donnerais pas ce papier quand on
le couvrirait de pièces d'or.
— J'ai une idée, dit d'Artagnan.
— Voyons, dirent les mousquetaires.
— Aux armes! cria Grimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils. 5
Cette fois, une petite troupe s'avançait, composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n'étaient plus des travailleurs, c'étaient des soldats de la garnison
— Si nous retournions au camp? dit Porthos; il me semble que la partie n'est pas égale. lo
— Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c'est que nous n'avons pas fini de déjeuner; la seconde, c'est que nous avons encore des choses d'importance à dire; la troisième, c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit écoulée. 15
— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
— Il est bien simple, dit Athos: aussitôt que l'ennemi est à portée du mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant 20 que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut alors monter à l'assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête un pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d'équilibre. 25
— Bravo! dit Porthos; décidément, Athos, tu étais né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de toi.
— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi,^ je vous prie; visez bien chacun votre homme. 30
— Je tiens le mien, dit d'Artagnan.
— Et moi le mien, dit Porthos.
— Et moi idem, dit Aramis.
— Alors feu! dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu'une détonation, 5 mais quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s'avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succe'dèrent sans régularité,
mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant,
10 comme s'ils eussent connu la faiblesse numérique des
amis, les Rochelais continuaient d'avancer au pas de
course.
Sur trois coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se 15 ralentissait pas. Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze: une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s'apprêtèrent à escalader la brèche.
— Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup: 20 à la muraille! à la muraille!
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s'inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans 25 le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
— Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu'au dernier? dit Athos.
— Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.
30 — Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c'e'tait tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre. 5
— Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagne'; mais il faut être beaux joueurs: d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idée.
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla 10 s'asseoir devant les restes du déjeuner.
— Mon idée? dit d'Artagnan.
— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, dit Athos.
— Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham. 15
— Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.
— Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait déjà?
— Oui, mais à cette époque nous n'étions pas en guerre ; à cette époque, M. de Buckingham était un allié 20 et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.
D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
— Ah! ah! que se passe- t-il donc dans la ville? dit 25 Athos.
— On bat la générale.
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu'à eux.
— Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un régiment 30 tout entier, dit Athos.
— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.
— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train, et je tiendrais devant une armée, si nous avions
5 seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles de plus.
— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d' Artagnan.
— Laissez-le se rapprocher, dit Athos ; il y a pour un 10 quart d'heure de chemin d'ici à la ville, et par conséquent
de la ville ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me 1$ vient.
— Dites alors.
— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.
Athos fit signe à son valet d'approcher. 20 — Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.
— O grand homme! dit d'Artagnan, je te comprends. 25 — Vous comprenez? dit Porthos.
— Et toi, comprends-tu, Grimaud? dit Aramis. Grimaud fit signe que oui.
— C'est tout ce qu'il faut, dit Athos; revenons à mon idée.
30 — Je voudrais pourtant bien comprendre, dit Porthos.
— C'est inutile.
— Oui, oui, l'idée d'Athos, dirent en même temps d'Artagnan et Aramis.
— Cette milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m'avez dit, d'Artagnan.
— Oui, et je crois aussi qu'il n'a pas une grande sym- 5 pathie pour sa belle-sœur.
— Il n'y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n'en vaudrait que mieux.
— Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud. 10
— Silence, Porthos! dit Aramis.
— Comment se nomme ce beau-frère ?
— Lord de Winter.
— Où est-il maintenant?
— Il était à Paris, mais est retourné à Londres au pre- 15 mier bruit de guerre.
— Eh bien! voilà justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos, c'est celui qu'il nous convient de prévenir. Nous lui ferons savoir que sa belle-sœur est sur le point d'assassiner quelqu'un, et nous le prierons de ne pas la 20 perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l'espère, quelque prison pour femmes; il y fait mettre sa sœur, et nous sommes tranquilles.
— Oui, dit d'Artagnan, jusqu'à ce qu'elle en sorte.
— Ah! ma foi, dit Athos, vous en demandez trop, 25 d'Artagnan. Je vous ai donné tout' ce que j'avais et je vous préviens que c'est le fond de mon sac.^
— Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis.
— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à 30 Londres ?
— Je réponds de Flanchet, dit d'Artagnan.
— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons quitter le camp, nos laquais peuvent le quitter.
— Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd'hui nous 5 écrivons la lettre et Planchet part.
— Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s'agitent là-bas ; que disiez-vous donc d'un régiment, Athos? c'est une véritable armée.
— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les lo sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah !
ah! tu as fini, Grimaud?
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d'armes,^ les autres ayant l'air 15 de mettre en joue, les autres l'épée à la main.
— Bravo, dit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
— C'est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
20 — Décampons d'abord, dit d'Artagnan, tu comprendras après.
— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.
— iVh! dit Aramis, voici les points noirs et les points 25 rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l'avis
de d'Artagnan; je crois que nous n'avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
— Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retraite: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés
30 une heure et demie; il n'y a rien à dire. Partons, messieurs, partons.
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
— Eh ! s'écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs .-* 5
— As-tu oublié quelque chose ? demanda Aramis.
— Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l'ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu'une serviette.
Et Athos s'élança dans le bastion, monta sur la plate- 10 forme, et enleva le drapeau; seulement comme les Rochelais étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.
]\Iais on eût dit qu'Athos avait un charme attaché à 15 sa personne: les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
Athos agita son drapeau en tournant le dos aux gardes de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d'un côté des cris de colère, de 20 l'autre des cris d'enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit des cris de tout le camp qui criaient:
— Descendez, descendez! 25 Athos descendit. Ses camarades, qui l'attendaient avec
anxiété, le virent paraître avec joie.
— Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons,^ allongeons; maintenant que nous avons tout achevé il serait stupide d'être tués. 30
Mais Athos continua de marcher majestueusement.
quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, re'glèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se 5 trouvaient tous deux hors de la portée des balles.
Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enrage'e.
— Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je n'entends pas sifïïer les balles et je ne vois
10 personne.
— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
— Mais nos morts ne répondront pas.
— Justement ; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand
15 ils s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant..
— Oh ! je comprends, dit Porthos émerveillé.
— C'est bien heureux ! ^ dit Athos en haussant les épaules. 20 De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre
amis au pas, poussaient des cris d'enthousiasme.
Enfin une nouvelle mousquetade se fît entendre, et cette fois les balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les 25 Rochelais venaient enfin de s'emparer du bastion.
— Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze?
— Ou quinze.
— Combien en avons-nous écra-sé?
30 — Huit ou dix.
— Et en échange de tout cela pas une égratignure.
La fusillade continuait, mais les amis e'taient hors de portée, et les Rochelais ne tiraient plus que pour l'acquit de leur conscience.
— Ma foi, nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur toute cette affaire. On nous observe, 5 on vient à notre rencontre, nous allons être porte's en triomphe.
En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp était en émoi. M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. C'étaient 10 des félicitations, des poignées de main ; des embrassades, des rires inextinguibles à l'endroit des Rochelais; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu'il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s'informer de ce qui se passait. 15
La chose fut racontée au messager avec toute l'efflorescence de l'enthousiasme.
— Eh bien.' demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
— Eh bien! Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois 20 mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l'ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelais.
— Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mous- 25 quetaires?
— Oui, Monseigneur.
— Comment les appelle-t-on ?
— Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et 30 le garde?
— M. d'Artagnan.
— Toujours mon jeune drôle! Décide'ment il faut que ces quatre hommes soient à moi.
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de 5 l'exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tre'ville, qui tenait le récit de l'aventure de la bouche même de ceux qui en e'taient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l'épisode de la serviette.
ïo — C'est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs de lis d'or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie,
— Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice 15 pour les gardes: M. d'Artagnan n'est pas à moi, mais à
M. des Essarts.
— Eh bien! prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie.^