‹ Episodes from Alexander Dumas' Les Trois MousquetairesChapitre 12 sur 19 · EN ROUTE POUR BÉTHUNE · texte numérisé non relu

EN ROUTE POUR BÉTHUNE

20 Le 23 août 1628 la nouvelle se répandit en Angleterre comme une traînée de poudre que le duc de Buckingham était tombé sous le poignard d'un assassin.

Le messager des mousquetaires avait eu beau prévenir lord de Winter de l'approche de sa belle-sœur ; celui-ci

25 avait eu beau enfermer dans un château-fort celle dont les sinistres projets lui étaient signalés: milady avait su, par ses charmes et par une feinte dévotion, captiver le

cœur et l'esprit de son geôlier Felton, jeune puritain fanatique, et Felton lui avait ouvert les portes de sa prison. Puis il avait frappe' de sa propre main l'ennemi de sa religion et de sa prisonnière.

Cependant le roi de France, ayant re'solu de quitter le 5 camp de la Rochelle pour aller passer à Paris les fêtes de Saint-Louis,^ demanda au cardinal de lui faire pre'parer une escorte de vingt mousquetaires seulement.

M. de Tréville, pre'venu par Son Éminence, fit son porte-manteau, et comme, sans en savoir la cause, il sa- 10 vait le vif désir que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans dire qu'il les de'signa pour faire partie de l'escorte.

Ce de'sir de remonter vers Paris avait une cause fort sérieuse. On se rappelle qu'au lendemain du bal où la 15 reine avait triomphé du cardinal, madame Bonacieux avait disparu, et que toutes les recherches de d'Artagnan s'étaient brisées contre le profond secret dont le cardinal savait envelopper ses vengeances.

Mais quelque temps après l'incident du bastion Saint- 20 Gervais une lettre vint apprendre à d'Artagnan que son amie avait été enfermée au couvent des Carmélites de Béthune. Or c'était précisément dans ce couvent que devait se rendre milady après l'exécution de sa sinistre mission en Angleterre: nos amis avaient entendu le cardinal 25 lui en intimer l'ordre.

Quel danger pour la jeune femme aimée de d'Artagnan, si elle s'y rencontrait avec l'ennemie jurée de d'Artagnan, cette milady qui, avec son infernale habileté, aurait tôt fait de la reconnaître ! 30

Aussi les quatre amis avaient-ils décidé qu'il fallait en-

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lever madame Bonacieux au plus tôt, et ce fut avec une joie extrême qu'ils apprirent la nouvelle du retour à Paris, qui les rapprochait de Béthune.

On envoya les valets devant avec les bagages, et l'on S partit le lendemain matin.

L'escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M. de Tre'ville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu public, sous peine de 10 la Bastille.

Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours au lieu de quatre et fît mettre dans ces six jours deux nuits de plus, car ils par- 15 tirent le 14, à cinq heures du soir, et par complaisance, M. de Tréville postdata le congé du^ 25 au matin.

— Eh, mon Dieu, disait d'Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien,^il me semble que nous faisons bien de l'embarras: en deux jours, et en crevant

20 deux ou trois chevaux nous sommes à Béthune ! A ceci Athos répondit tranquillement:

— Songez, d'Artagnan, que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n'aviez

25 affaire qu'à quatre hommes, d'Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu'avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!

— Vous m'épouvantez, Athos, s'écria d'Artagnan : que 30 craignez-vous donc, mon Dieu?

— Tout! répondit Athos.

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D'Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d'Athos, portaient l'empreinte d'une inquie'tude profonde, et l'on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole.

Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme 5 d'Artagnan venait de mettre pied à terre à l'auberge de la Herse d'Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Au moment où il passait de la grande porte 10 dans la rue, le vent entr'ouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu'on fût au mois d'août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête.

— Eh! monsieur! s'écria un garçon d'écurie courant 15 après l'inconnu, eh! monsieur! voilà un papier qui s'est échappé de votre chapeau! Eh! monsieur! eh!

— Mon ami, dit d'Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!

— Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici! 20 Le garçon d'écurie, enchanté de la bonne journée qu'il

avait faite, rentra dans la cour de l'hôtel; d'Artagnan déplia le papier.

— Eh bien? demandèrent ses amis en l'entourant.

— Rien qu'un mot! dit d'Artagnan. 25

— Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.

— (kArmentièresti, lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela !

— Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa^ 30 main! s'écria Athos.

— Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d'Artagnan, peut-être n'ai-je pas perdu ma demi-pistole. A cheval, mes amis, à cheval!

Et les quatre compagnons s'e'lancèrent au galop sur la 5 route de Béthune.

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