‹ Episodes from Alexander Dumas' Les Trois MousquetairesChapitre 15 sur 19 · JUGEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT

C'était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel, voilant la clarté des étoiles; la lune ne 15 devait se lever qu'à minuit.

Plusieurs fois, lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient essayé d'adresser la parole à l'homme au manteau rouge; mais à chaque interrogation qui lui avait été faite, il s'était incliné sans répondre.

20 D'ailleurs l'orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre commençait à gronder, et le vent sifflait dans les plumes et dans les cheveux des cavaliers.

La cavalcade prit le grand trot.

Bientôt l'orage éclata; on déploya les manteaux; il 25 restait encore trois lieues à faire : on les fît sous des torrents de pluie.

Au moment où la petite troupe ruisselante et grave allait arriver, un homme, abrité sous un arbre, se dé-

tacha du tronc d'arbre avec lequel il était resté confondu dans l'obscurité, et s'avança jusqu'au milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres.

Athos reconnut Grimaud.

— Qu'y a-t-il donc? s'écria d'Artagnan, aurait-elle 5 quitté Armentières ?

Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif.

— OU est-elle ? demanda Athos.

Grimaud étendit les mains dans la direction de la Lys.

— Loin d'ici ? demanda Athos. 10 Grimaud présenta à son maître son index plié.

— Seule ? demanda Athos.

Grimaud fit signe que oui.

— Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d'ici, dans la direction de la rivière. 15

— C'est bien, dit d'Artagnan, conduis-nous, Grimaud. Grimaud prit à travers terres, et servit de guide à la

cavalcade.

Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau que l'on traversa à gué. 20

Un éclair brilla; Grimaud étendit le bras, et à la lueur bleuâtre du serpent de feu on distingua une petite maison isolée, au bord de la rivière, à cent pas d'un bac.

Une fenêtre était éclairée.

— Nous y sommes, dit Athos. 25 En ce moment, un homme couché dans un fossé se

leva, c'était Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée.

— Elle est là, dit-il. r

— Et Bazin? demanda Athos. 30

— Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.

— Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.

Athos sauta à bas de son cheval, parvint jusqu'à la

fenêtre monta sur le rebord de pierre et poussa la fenêtre

5 du genou et de la main. La fenêtre ce'da, les carreaux se

rompirent et Athos, pareil au spectre de la vengeance,

sauta dans la chambre.

Milady courut à la porte et l'ouvrit; plus pâle et plus menaçant encore qu' Athos, d'Artagnan était sur le seuil. lo Milady recula en poussant un cri. D'Artagnan, croyant qu'elle avait quelque moyen de fuir et craignant qu'elle ne leur échappât, tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.

— Remettez cette arme à sa place, d'Artagnan, dit-il, 15 il importe que cette femme soit jugée et non assassinée.

Entrez, messieurs.

Milady était tombée sur sa chaise, les mains étendues, comme pour conjurer cette terrible apparition: en apercevant son beau-frère, elle jeta un cri terrible. 20 — Que demandez-vous ? s'écria milady.

— Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s'est appelée d'abord Anne de Bueil, puis la comtesse de La Fère, ensuite lady de Winter.

— C'est moi, c'est moi! murmura-t-elle au comble de la 25 terreur, que me voulez-vous?

— Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos. Vous serez libre de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d'Artagnan, à vous^ d'accuser le premier.

30 D'Artagnan s'avança.

— Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse

cette femme d'avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.

Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.

— Nous attestons, dirent d'un seul mouvement les deux mousquetaires. 5

D'Artagnan continua.

— Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme d'avoir voulu m'empoisonner moi-même, dans du vin qu'elle m'avait envoyé, avec une fausse lettre, comme

si le vin venait de mes amis. Dieu m'a sauvé, mais un 10 homme est mort à ma place, qui s'appelait Brisemont.

— Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.

Et d'Artagnan passa de l'autre côté de la chambre avec Porthos et Aramis. 15

— A vous, milord ! dit Athos.

Le baron s'approcha à son tour.

— Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme d'avoir fait assassiner le duc de Buckingham.

— Le duc de Buckingham assassiné .-• s'écrièrent d'un 20 seul cri tous les assistants.

— Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d'avis que vous m'aviez écrite, j'avais fait arrêter cette femme, et je l'avais donnée en garde à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le poignard dans la 25 main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment peutêtre Felton paye de sa tête le crime de cette femme.

Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes encore inconnus.

— Ce n'est pas tout, reprit lord de Winter: mon frère, 30 qui vous avait fait son héritière, est mort en trois heures

d'une étrange maladie qui laisse des traces livides par tout le corps. Ma sœur, comment votre mari est-il mort ?

— Horreur! s'écrièrent Porthos et Aramis.

— Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assas- 5 sin de mon frère, je demande justice contre vous, et je

déclare que si on ne me la fait pas, je me la ferai.

Et lord de Winter alla se ranger près de d'Artagnan, laissant la place libre à un autre accusateur.

— A mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme 10 le lion tremble à l'aspect du serpent, à mon tour. J'épousai cette femme quand elle était jeune fille, je l'épousai malgré toute ma famille; je lui donnai mon bien, je lui donnai mon nom: et un jour je m'aperçus que cette femme était flétrie: cette femme était marquée d'une

15 fleur de lis sur l'épaule gauche.

— Oh ! dit milady en se levant, je défîe de retrouver le tribunal qui a prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui l'a exécutée.

— Silence, dit une voix. A ceci, c'est à moi de ré- 20 pondre!

Et l'homme au manteau rouge s'approcha à son tour.

— Je suis le bourreau de la ville de Lille, dit-il, et voici mon histoire.

Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi 25 belle qu'elle est belle aujourd'hui. Elle était religieuse au couvent des Bénédictines. Un jeune prêtre au cœur simple et croyant desservait l'église de ce couvent; elle entreprit de le séduire et y réussit, elle eût séduit un saint.

30 Elle obtint de lui qu'ils quitteraient le pays; mais pour quitter le pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre

partie de la France, où ils pussent vivre tranquilles parce qu'ils seraient inconnus, il fallait de l'argent; ni l'un ni l'autre n'en avait. Le prêtre vola les vases sacre's, les vendit; mais comme ils s'apprêtaient à partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux. 5

Huit jours après, elle avait gagne' le fils du geôlier et s'e'tait sauve'e. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. J'étais bourreau de la ville de Lille. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs, c'était mon frère! 10

Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu partagerait au moins le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même flétrissure que j'avais imprimée à mon frère. 15

Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s'échapper à son tour. On m'accusa de complicité, et l'on me condamna à rester en prison à sa place tant qu'il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon pauvre frère ignorait ce jugement. Il avait rejoint cette femme; ils 20 avaient fui ensemble dans le Berry;^ et là, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa sœur.

Le seigneur de la terre sur laquelle était située l'église du curé vit cette prétendue sœur et en devint amoureux au point qu'il lui proposa de l'épouser. Alors elle quitta 25 celui qu'elle avait perdu pour celui qu'elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère . . .

Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c'était le véritable nom, et qui fit signe de la tête que ce qu'avait dit le bourreau était vrai. 30

— Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se dé-

barrasser d'une existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et apprenant l'arrêt qui m'avait condamné à sa place, s'" constitua prisonnier et se pendit le même soir au soupi- 5 rail de son cachot.

Voilà le crime dont je l'accuse, voilà la cause pour laquelle elle a été marquée.

— Monsieur d'Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?

10 — La peine de mort, répondit d'Artagnan.

— Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?

— La peine de mort, reprit lord de Winter.

— Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, quelle 15 est la peine que vous portez contre cette femme?

— La peine de mort, répondirent d'une voix sourde les deux mousquetaires.

Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges en se traînant sur ses genoux. 20 Athos étendit la main vers elle.

— Charlotte Backson, comtesse de La Fère, milady de Winter, dit-il, vos crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez mourir.

25 A ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent; elle sentit qu'une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et l'entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne l'homme:

30 elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de la chaumière.

Lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre resta solitaire avec sa fenêtre brise'e, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui brûlait tristement sur la table. 5

l'exécution

Il était minuit à peu près; la lune se levait derrière la petite ville d'Armentières.

De temps en temps un large éclair couvrait l'horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait comme un effrayant cimeterre 10 couper le ciel et l'eau en deux parties. Pas un soufHe de vent ne glissait dans l'atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature. Le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d'énergie. 15

Deux valets entraînaient milady, qu'ils tenaient chacun par un bras; le bourreau marchait par derrière, et lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.

Planchet et Bazin venaient les derniers. 20

Les deux valets conduisaient milady du côté de la rivière. Sa bouche était muette; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux qu'elle regardait.

Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle 25 dit aux valets :

— Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma

fuite; mais si vous me livrez à vos maîtres, j'ai ici près des vengeurs qui vous feront payer cher ma mort.

Grimaud he'sitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.

5 Athos, qui avait entendu la voix de milady, s'approcha vivement, lord de Winter en fit autant.

— Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs.

On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de lo Grimaud et de Mousqueton.

Arrivés au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de milady et lui lia les pieds et les mains. Alors elle rompit le silence pour s'écrier:

— Vous êtes des lâches, vous êtes de misérables assas- 15 sins, vous vous mettez à dix pour égorger une femme;

prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée.

— Vous n'êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n'appartenez pas à l'espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l'enfer et que nous allons y faire

20 rentrer.

— Ah! messieurs les hommes vertueux! dit milady, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.

— Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assas- 25 sin, madame, dit l'homme au manteau rouge en frappant

sur sa large épée ; c'est le dernier juge, voilà tout.

Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux. Athos fit un pas vers milady.

— Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez 30 fait; je vous pardonne mon avenir brisé, mon honneur

perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compro-

mis par le désespoir où vous m'avez jeté'. Mourez en paix.

Lord de Winter s'avança à son tour.

— Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frère, l'assassinat de Sa Grâce lord Buckingham; je vous 5 pardonne la mort du pauvre Felton. Mourez en paix.

— Et moi, dit d'Artagnan, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix. 10

— / am lost! murmura en anglais milady, / 7nust die. OU vais-je mourir?

— Sur l'autre rive, re'pondit le bourreau.

Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le pied, Athos lui remit une somme d'argent. 15

— Tenez, dit-il, voici le prix de l'exécution; que l'on voie bien que nous agissons en juges.

— C'est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour, cette femme sache que je n'accomplis pas mon métier, mais mon devoir. 20

Et il jeta l'argent dans la rivière.

Le bateau s'éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l'exécuteur ; tous les autres demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux. 25

Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d'un nuage pâle qui surplombait l'eau en ce moment.

On le vit aborder sur l'autre rive; les personnages se dessinaient en noir sur l'horizon rougeâtre. 30

Milady, pendant le trajet, était parvenue à détachei la

corde qui liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.

Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomba sur ses genoux.

5 Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.

Alors on vit, de l'autre rive, le bourreau lever lentelo ment ses deux bras, un rayon de la lune se refléta sur la lame de sa large épée, les deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquée s'affaissa sous le coup.

Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l'étendit 15 à terre y coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le rechargea sur son épaule et remonta dans le bateau.

Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière: 20 — Laissez passer la justice de Dieu ! cria-t-il à haute voix.

Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se referma sur lui.

Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient 25 à Paris; ils étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.

— Eh bien ! messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes-vous bien amusés dans votre excursion ? 30 — Prodigieusement ! répondit Athos en son nom et en celui de ses camarades.

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