‹ Episodes from Alexander Dumas' Les Trois MousquetairesChapitre 14 sur 19 · MACHINATIONS · texte numérisé non relu

MACHINATIONS

— Ah ! s'écrièrent ensemble Rochefort et milady, c'est VOUS !

— Oui, c'est moi.

— Et vous arrivez? demanda milady.

— De La Rochelle, et vous ? " S

— D'Angleterre.

— Buckingham?

— Mort ou blessé dangereusement; comme je partais, un fanatique venait de l'assassiner.

— Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard lo bien heureux! et qui satisfera fort Son Éminence! L'avezvous prévenue ?

— Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?

— Son Éminence, inquiète, m'a envoyé à votre re- 15 cherche.

— Je suis arrivée d'hier seulement.

— Et qu'avez-vous fait depuis hier ?

— Je n'ai pas perdu mon temps.

— Oh! je m'en doute bien! 20

— Savez-vous qui j'ai rencontré ici?

— Non.

— Devinez.

— Comment voulez-vous ? . • .

— Madame Bonacieux, dont le cardinal ignorait la 25 retraite !

— Eh bien! dit Rochefort, voilà encore un hasard qui

peut aller de pair avec l'autre; M. le cardinal est en ve'rité un homme privilégié !

— Comprenez-vous mon étonnement, continua milady, quand je me suis trouvée face à face avec cette femme?

S — Vous connaît-elle ? Là ftKjt^

— Non.

— Alors elle vous regarde comme une étrangère? Milady sourit.

— Je suis sa meilleure amie!

10 — Sur mon honneur, dit Rochefort, il n'y a que vous, ma chère comtesse, pour faire de ces miracles-là.

— Et bien m'en a pris,^ comte, dit milady, car savezvous ce qui se passe ?

— Non.

15 — On va la venir chercher demain ou après-demain.

— Vraiment! et qui cela?

— D'Artagnan et ses amis.

— En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer à la Bastille.

20 — Pourquoi n'est-ce point déjà fait?

— Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une faiblesse que je ne comprends pas.

— Vraiment ?

— Oui.

25 — Eh bien! dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation à l'auberge du Colombier Rouge a été entendue par ces quatre hommes; dites-lui qu'après son départ l'un d'eux est monté et m'a arraché par violence le sauf -conduit qu'il m'avait donné; dites-lui qu'ils avaient

30 fait prévenir mon beau-frère lord de Winter de mon passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli

faire échouer ma mission, comme ils ont fait échouer celle desferrets; dites-lui que, parmi ces quatre hommes, deux seulement sont à craindre, d'Artagnan et Athos.

— Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La Rochelle. 5

— Je le croyais comme vous; mais une lettre que madame Bonacieux a reçue, et qu'elle a eu l'imprudence de me communiquer, me porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne^ pour la venir enlever. 10

— Diable! comment faire?

— Que vous a dit le cardinal à mon égard?

— De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et, quand il saura ce que vous avez fait,

il avisera ce que vous devez faire. 15

— Je dois donc rester ici?

■ — Ici ou dans les environs.

— Vous ne pouvez m'emmener avec vous?

— Non, l'ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez être reconnue, et votre présence, vous le com- 20 prenez, compromettrait Son Éminence.

— Allons, je dois attendre ici ou dans les environs.

— Seulement, dites-moi d'avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je sache toujours où vous retrouver. 25

— Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.

— Pourquoi ?

— Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d'un moment à l'autre. H^fYh»!^

— C'est vrai; mais alors cette petite femme va échap- 30 per à Son Éminence,

— Bah! dit milady avec un sourire qui n'appartenaif qu'à elle, vous oubliez que je suis sa meilleure amie.

— Ah! c'est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l'endroit de cette femme. . .

5 — Qu'il soit tranquille.

— Voilà tout.?

— Il saura ce que cela veut dire.

— Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire ?

10 — Repartir à l'instant même;4l me semble que les nouvelles que vous reportez valent bien la peine que l'on fasse diligence. Laissez-moi votre chaise et votre domestique.

— Et comment partirai-je alors ?

— A franc étrier.

15 — Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.

— Qu'est-ce que cela?

— On les fera. Seulement que je sache où vous retrouver, que je n'aille pas courir inutilement dans les

20 environs.

— C'est juste, attendez.

— Voulez-vous une carte?

— Oh! je connais ce pays à merveille.

— Vous? quand donc y êtes-vous venue?

25 — J'y ai été élevée.

— Vous m'attendrez donc?. . .

— Laissez-moi réfléchir un instant; eh ! tenez, à Armentières.

— Qu'est-ce que cela, Armentières ?

30 — Une petite ville sur la Lys; je n'aurai qu'à traverser la rivière et je suis en pays étranger.^

— A merveille! Et vous dites que vous m'attendez à Armentières?

— A Armentières.

— Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je l'oublie; ce n'est pas compromettant, un nom s de ville, n'est-ce pas?

— Eh, qui sait? N'importe, dit milady en écrivant le nom sur une demi-feuille de papier, je me compromets.

— Bien ! dit Rochefort en prenant des mains de milady

le papier, qu'il plia et qu'il enfonça dans la coiffe de son lo feutre; d'ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant, est-ce tout?

— Je le crois. 15

— Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; lord de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d'Artagnan et Athos à la Bastille; madame Bonacieux retrouvée; vous laisser ma chaise et mon la- 20 quais; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela?

— En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. A propos, vous oubliez une chose. . .

— Laquelle ?

— C'est de me demander si j'ai besoin d'argent. 25

— C'est juste, combien voulez-vous?

— Tout ce que vous aurez d'or.

— J'ai cinq cents pistoles à peu près.

— J'en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout. Videz vos poches. 30

— Voilà.

Il6 LES TROIS MOUSQUETAIRES

Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval : cinq heures après il passait à Arras.

LA GOUTTE d'eAU

A peine Rochefort fut-il sorti, que madame Bonacieux rentra. Elle trouva milady le visage souriant. ^ — Venez vous asseoir ici près de moi, dit milady.

— Me voici.

— Attendez que je m'assure si personne ne nous écoute.

— Pourquoi toutes ses précautions.'*

— Vous allez savoir.

'° Milady se leva et alla à la porte, l'ouvrit, regarda dans le corridor, et revint se rasseoir près de madame Bonacieux.

— Celui qui s'est présenté à l'abbesse comme l'envoyé du cardinal, dit milady en baissant la voix, c'est mon frère.

— Votre frère ! s'écria madame Bonacieux.

15 — Eh bien ! il n'y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi peut-être.

— Oh! mon Dieu!

— Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait 20 à mon secours pour m'enlever ici de force, s'il le fallait, a

rencontré l'émissaire du cardinal qui venait me chercher; il l'a suivi. Arrivé à un endroit du chemin solitaire et écarté, il a mis l'épée à la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont il était porteur; le messa- 25 ger a voulu se défendre, mon frère l'a tué.

— Oh ! fit madame Bonacieux en frissonnant.

— C'était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de substituer la ruse à la force : il a pris les papiers.

il s'est présenté ici comme l'émissaire du cardinal luimême, et une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence.

— Je comprends; cette voiture, c'est votre frère qui vous l'envoie. 5

— Justement; mais ce n'est pas tout: cette lettre que vous avez reçue , . .

— Eh bien ?

— Elle est fausse.

' — Comment cela ? lo

— Oui, fausse: c'est un piège pour que vous ne fassiez pas de résistance quand on viendra vous chercher.

— Mais c'est d'Artagnan qui viendra.

— Détrompez-vous, d'Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La Rochelle. 15

— Comment savez-vous cela?

— Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris. 20

— Oh ! mon Dieu ! ma tête se perd au milieu de ce chaos d'iniquités. Je sens que si cela durait, continua madame Bonacieux en portant ses mains à son front, je deviendrais folle!

— Que me conseillez-vous de faire ? mon Dieu ! Vous 25 avez plus d'expérience que moi, parlez, je vous écoute.

— D'abord, dit milady, il se peut que je me trompe et que d'Artagnan et ses amis viennent véritablement à votre secours.

— Oh! c'eût été trop beau! s'écria madame Bonacieux, 30 et tant de bonheur n'est pas fait pour moi!

— Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de temps, une espèce de course à qui^ arrivera le premier. Si ce sont vos amis qui l'emportent en rapidité', vous êtes sauve'e; si ce sont les satellites du car-

5 dinal, vous êtes perdue.

— Oh ! oui, oui, perdue sans miséricorde ? Que faire donc? que faire?

— Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel. . .

— Lequel, dites?

10 — Ce serait d'attendre, cachée dans les environs, et de s'assurer ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander. Je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous attendons ensemble.

La voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous

15 montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.

Tout est prêt, l'abbesse ne se doute de rien et croit

20 qu'on me vient chercher de la part du cardinal. Prenez la moindre chose,^ buvez un doigt de vin et partons.

— Oui, dit machinalement madame BonacieuK, oui, partons.

Milady lui fit signe de s'asseoir devant elle, et lui versa 25 un petit verre de vin d'Espagne.

Mais au moment oli elle l'approchait de sa bouche, sa

main resta suspendue: elle venait d'entendre sur la route

comme le roulement lointain d'un galop qui va s'appro-

chant ; puis, presque en même temps, il lui sembla enten-

30 dre des hennissements de chevaux.

Milady pâlit et courut à la fenêtre, tandis que madame Bonacieux, se levant toute tremblante, s'appuyait sur sa chaise pour ne point tomber.

On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait toujours se rapprochant. 5

— Oh ! mon Dieu, dit madame Bonacieux, qu'est-ce que ce bruit?

— Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit milady avec son sang-froid terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire. lo

Madame Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une statue.

Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c'est que la route faisait un coude. Toute- 15 fois, le bruit devenait si distinct, qu'on eût pu compter les chevaux par le bruit saccade' de leurs fers.

Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait juste assez clair pour qu'elle pût reconnaître ceux qui venaient. 20

Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq, puis huit cavaliers; l'un d'eux précédait tous les autres de deux longueurs de cheval.

Milady poussa un gémissement étouffé. Dans celui qui 25 tenait la tête elle reconnut d'Artagnan.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria madame Bonacieux, qu'y a-t-il donc ?

— C'est l'uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à perdre! s'écria milady. Fuyons, fuyons! 30

— Oui, oui, fuyons! répéta madame Bonacieux, mais sans pouvoir faire un pas, clouée qu'elle était à sa place par la terreur.

On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.

S — Venez donc! mais venez donc! s'écriait milady en

essayant de traîner la jeune femme par le bras. Grâce au

jardin, nous pouvons fuir encore; mais hâtons-nous, dans

cinq minutes il serait trop tard.

Madame Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et lo tomba sur ses genoux.

Milady essaya de la soulever et de l'emporter, mais elle ne put en venir à bout.

En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui, à la vue des mousquetaires, partait au galop. Puis, 15 trois ou quatre coups de feu retentirent.

— Une dernière fois, voulez-vous venir? s'écria milady.

— Oh! mon Dieul mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.

20 — Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais, s'écria milady.

Tout à coup elle resta debout, un éclair livide jaillit de ses yeux; elle courut à la table, versa dans le verre de madame Bonacieux le contenu d'un chaton^ de bague 25 qu'elle ouvrit avec une promptitude singulière.

C'était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt. Puis, prenant le verre d'une main ferme:

— Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez. Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme,

30 qui but machinalement.

— Ah! ce n'est pas ainsi que je voulais me venger, dit

milady en reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi! on fait ce qu'on peut.

Et elle s'élança hors de l'appartement.

Madame Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle e'tait comme ces gens qui rêvent qu'on les 5 poursuit et qui essayent vainement de marcher.

Enfin elle entendit le grincement des grilles qu'on ouvrait, le bruit des bottes et des e'perons retentit par les escaliers; il se faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu desquelles il lui 10 semblait entendre prononcer son nom.

Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s'élança vers la porte, elle avait reconnu la voix de d'Artagnan.

— D'Artagnan! d'Artagnan! s'écria-t-elle, est-ce vous.'' Par ici, par ici ! 15

— Constance ! Constance ! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon Dieu!

Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu'elle ne s'ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; madame Bonacieux était tombée 20 dans un fauteuil sans pouvoir faire un mouvement.

D'Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu'il tenait à la main, et tomba à genoux devant elle. Athos repassa le sien à sa ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les remirent au fourreau. 25

— Oh! d'Artagnan! mon bien-aimé d'Artagnan! tu viens donc enfin, c'est bien toi!

— Oui, oui. Constance! réunis!

— Oh! elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j'espérais sourdement; je n'ai pas voulu fuir: oh! comme 30 j'ai bien fait, comme je suis heureuse!

A ce mot elle, Athos, qui s'était assis tranquillement, se leva tout à coup.

— Elle! qui ellel demanda d'Artagnan.

— Mais ma compagne, celle qui, par amitié pour moi, 5 voulait me soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous

prenant pour des gardes du cardinal, vient de s'enfuir.

— Votre compagne! s'écria d'Artagnan devenant plus pâle que le voile blanc de son amie, de quelle compagne voulez-vous donc parler .-' 10 — De celle dont la voiture était à la porte, d'une femme qui se dit votre amie, d'Artagnan; d'une femme à qui vous avez tout raconté.

— Son nom, son nom! s'écria d'Artagnan; mon Dieu! ne savez- vous donc pas son nom?

15 — Si fait, on l'a prononcé devant moi; attendez... mais c'est étrange. . . oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n'y vois plus.

— A moi, mes amis, à moi ! ses mains sont glacées, s'écria d'Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle

20 perd connaissance!

Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d'eau; mais il s'arrêta en voyant l'horrible altération du visage d'Athos, qui, debout devant la table, les

25 cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, regardait l'un des verres et semblait en proie au doute le plus horrible.

— Oh ! disait Athos, oh! non, c'est impossible! Dieu ne permettra pas un pareil crime.

— De l'eau, de l'eau, criait d'Artagnan, de l'eau!

30 — O pauvre femme, pauvre femme! murmurait Athos d'une voix brisée.

Madame Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d'Artagnan.

— Elle revient à elle ! s'écria le jeune homme. Oh ! mon Dieu, mon Dieu! je te remercie!

— Madame, dit Athos, madame, au nom du ciel ! à qui 5 ce verre vide?

— A moi, monsieur. .. répondit la jeune femme d'une voix mourante.

— Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre ?

— Elle. 10

— Mais, qui donc elîe'i

— Ah ! je me souviens, dit madame Bonacieux, la comtesse de Winter. . .

Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d' Athos dominait tous les autres. 15

En ce moment, le visage de madame Bonacieux devint livide, une douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et d'Aramis.

D'Artagnan saisit la main d'Athos avec une angoisse difficile à décrire. 20

— Eh quoi! dit-il, tu crois. . .

Sa voix s'éteignit dans un sanglot.

— Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu'au sang pour ne pas soupirer.

— D'Artagnan, d'Artagnan! s'écria madame Bona- 25 cieux, où es-tu? Ne me quitte pas! Tu vois bien que je vais mourir.

D'Artagnan lâcha les mains d'Athos, qu'il tenait encore entre ses mains crispées, et courut à elle.

Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux 30 vitreux n'avaient déjà plus de regard, un tremblement

convulsif agitait son corps, la sueur coulait sur son front.

— Au nom du ciel! courez, appelez; Porthos, Aramis, demandez du secours!

5 — Inutile, dit Athos, inutile! Au poison qu'elle verse il n'y a pas de contre-poison.

Un soupir s'échappa de la bouche de madame Bonacieux; ce soupir, c'était cette âme si chaste et si aimante qui remontait au ciel, 10 D'Artagnan ne serrait plus qu'un cadavre entre ses bras.

Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de la croix.

En ce moment un homme parut sur la porte, presque 15 aussi pâle que ceux qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit madame Bonacieux morte et d'Artagnan évanoui.

Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes catastrophes.

20 — Je ne m'étais pas trompé, dit-il, voilà monsieur d'Artagnan, et vous êtes ses trois amis, messieurs Athos, Porthos et Aramis. Messieurs, vous êtes comme moi à la recherche d'une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par ici, car j'y vois un cadavre! 25 Messieurs, continua l'étranger, je suis lord de Winter, le beau-frère de cette femme.

Les trois amis jetèrent un cri de surprise. Athos se leva et lui tendit la main.

— Soyez le bienvenu, milord, dit-il.

30 — Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit lord de Winter, je suis arrivé trois heures après elle

à Boulogne; enfin, j'ai perdu sa trace. J'allais au hasard, m'informant à tout le monde, quand je vous ai vus passer au galop; j'ai reconnu M. d'Artagnan. Je vous ai appele's, vous ne m'avez pas re'pondu; j'ai voulu vous suivre, mais mon cheval e'tait trop fatigue' pour aller du même train 5 que les vôtres. Et cependant il paraît que maigre' la diligence que vous avez faite, vous êtes encore arrive's trop tard!

— Vous voyez, dit Athos en montrant à lord de Winter madame Bonacieux morte. 10

Puis il marcha vers d'Artagnan d'un pas lent et solennel, l'embrassa tendrement, et, comme il e'clatait en sanglots, il lui dit de sa voix si noble et si persuasive:

— Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les vengent! 15

— Oh ! oui, dit d'Artagnan, oui ! si c'est pour la venger, je suis prêt à te suivre ! . . .

Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride, s'avancèrent vers la ville de Be'thune et s'arrêtèrent devant la première auberge qu'ils rencon- 20 trèrent.

— Mais, dit d'Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme ?

— Plus tard, dit Athos, j'ai des mesures à prendre. Je me charge de tout, soyez tranquilles. 25

— Il me semble cependant, dit lord de Winter, que s'il y a quelque mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde: c'est ma belle-sœur.

— Et moi, dit Athos, c'est ma femme.

D'Artagnan sourit, car il comprit qu' Athos était sûr de 30 sa vengeance, puisqu'il re've'lait un pareil secret; Porthos

et Aramis se regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu'Athos e'tait fou.

— Retirez-vous donc chacun chez vous, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien qu'en qualité de mari

5 cela me regarde. Seulement, d'Artagnan, si vous ne l'avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s'est échappe' du chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom du village. . .

— Ah! dit d'Artagnan, je comprends, ce nom écrit de lo sa main. . .

— Tu vois bien, dit Athos, qu'il y a un Dieu dans le ciel!

l'homme au manteau rouge Le désespoir d'Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui rendait plus lucides encore les brillantes 15 facultés d'esprit de cet homme.

Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu'il avait faite et de la responsabilité qu'il avait prise, il se retira le dernier dans sa chambre, pria l'hôte de lui procurer une carte de la province, se courba dessus, in- 20 terrogea les lignes tracées, reconnut que quatre chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et fît appeler les valets.

Flanchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les ordres clairs, ponctuels et graves 25 d'Athos.

Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à Armentières, chacun par une route différente. Flanchet, le plus intelligent des quatre, devait suivre celle

par laquelle avait disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré.

Athos mettait les valets en campagne d'abord, parce que des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de 5 sympathie chez ceux auxquels ils s'adressent.

Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain, à onze heures; s'ils avaient découvert la retraite de milady, trois resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour prévenir Athos et servir de guide aux quatre 10 amis.

Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.

Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s'enveloppa dans son manteau et sortit de l'hôtel. Il était dix 15 heures du soir à peu près. Enfin il rencontra un passant attardé, s'approcha de lui, lui dit quelques paroles; l'homme auquel il s'adressait recula avec terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos off^rit à cet homme une demi-pistole pour 20 l'accompagner, mais l'homme refusa.

Athos s'enfonça dans la rue que l'indicateur avait désignée du doigt; mais, arrivé à un carrefour, il s'arrêta de nouveau, visiblement embarrassé.

Heureusement un mendiant passa, qui s'approcha 25 d'Athos pour lui demander l'aumône. Athos lui proposa un écu pour l'accompagner où il allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce d'argent qui brillait dans l'obscurité, il se décida et marcha devant Athos. 30

Arrivé à l'angle d'une rue, il lui montra de loin une

petite maison isolée, solitaire, triste; Athos s'en approcha, tandis que le mendiant, qui avait reçu son salaire, s'en éloignait à toutes jambes.

Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au 5 milieu de la couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; elle était sombre et muette comme un tombeau.

Trois fois Athos frappa sans qu'on lui répondît. Au troisième coup cependant des pas intérieurs se rapprochèrent; enfin la porte s'entre-bâilla, et un homme de haute

lo taille, au teint pâle, aux cheveux et à la barbe noirs, parut.

Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse,

puis l'homme à haute taille fit signe au mousquetaire

qu'il pouvait entrer. Athos profita à l'instant même de la

permission, et la porte se referma derrière lui.

15 L'homme qu'Athos était venu chercher si loin et qu'il avait trouvé avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, oii il était occupé à retenir avec des fils de fer les os cliquetants d'un squelette. Tout le corps était déjà rajusté: la tête seule était posée sur une table.

20 Du reste, pas de famille, pas de serviteurs: l'homme à la haute taille habitait seul cette maison.

Athos jeta un coup d'œil froid et indifférent autour de lui, et, sur l'invitation de celui qu'il venait chercher, il s'assit.

25 Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu'il réclamait de lui. Mais à peine eut-il exposé sa demande, que l'inconnu, qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient écrites

30 deux lignes^ accompagnées d'une signature et d'un sceau, et les présenta à celui qui donnait trop prématurément

ces signes de répugnance. L'homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le sceau, qu'il s'inclina en signe qu'il n'avait plus aucune objection à faire, et qu'il e'tait prêt à obéir.

Athos n'en demanda pas davantage; il se leva, salua, 5 sortit, reprit en s'en allant le chemin qu'il avait suivi pour venir, entra dans l'hôtel et s'enferma chez lui.

Au point du jour, d'Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu'il fallait faire.

— Attendre, répondit Athos. 10

Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les mousquetaires que l'enterrement aurait lieu à midi. Quant à l'empoisonneuse, on n'en avait pas eu de nouvelles; seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas. 15

A l'heure indiquée, lord de Winter et les quatre amis se rendirent au couvent.

A la porte de la chapelle, d'Artagnan sentit son courage qui fuyait de nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu. 20

Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s'était fait conduire au jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme, il s'avança jusqu'à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et s'enfonça dans la forêt. 25

Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la voiture avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin quelque temps les yeux fixés sur le sol; de légères taches de sang, qui provenaient d'une blessure faite ou à l'homme qui accompagnait la voiture en cour- 30 rier, ou à l'un des chevaux, piquetaient le chemin. Au

bout de trois quarts de lieue à peu près, à cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large apparaissait; le sol était pie'tiné par les chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, on retrouvait la même trace de 5 petits pas que dans le jardin ; la voiture s'était arrêtée. En cet endroit milady était sortie du bois et était montée dans la voiture.

Satisfait de cette découverte, Athos revint à l'hôtel et trouva Flanchet qui l'attendait avec impatience.

ïo Tout était comme l'avait prévu Athos.

Flanchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les taches de sang, comme Athos il avait reconnu l'endroit où les chevaux s'étaient arrêtés; mais il avait poussé plus loin qu'Athos, de sorte qu'au village de Fes-

ï5 tubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste, avait été obligé de s'arrêter, ne pouvant aller plus

20 loin. L'accident avait été mis sur le compte de voleurs qui auraient arrêté la chaise dans le bois. L'homme était resté dans le village, la femme avait relayé et continué son chemin.

Flanchet se mit en quête du postillon qui avait conduit

25 la chaise, et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu'à Armentières. Flanchet prit la traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières.

Il n'y avait qu'un seul hôtel, celui delà Poste. Flanchet alla se présenter comme un laquais sans place qui cher-

30 chait une condition. Il n'avait pas causé dix minutes avec les gens de l'auberge, qu'il savait qu'une femme

seule e'tait arrivée à onze heures du soir, avait pris une chambre.

Planchet n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Il courut au rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en sentinelles à toutes les issues de s l'hôtel, et vint trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis rentrèrent.

Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage d'Aramis. lo

— Que faut-il faire? demanda d'Artagnan.

— Attendre, répondit Athos.

Chacun se retira chez soi.

A huit heures du soir, Athos donna l'ordre de seller les chevaux, et fit prévenir lord de Winter et ses amis 15 qu'ils eussent à se préparer pour l'expédition.

En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les mit en état. Athos descendit le dernier et trouva d'Artagnan déjà à cheval et s'impatientant.

— Patience, dit Athos, il nous manque encore quel- 20 qu'un.

Les quatre cavaliers regardèrent autour d'eux avec étonnement, car ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu'un qui pouvait leur manquer.

En ce moment Planchet amena le cheval d'Athos, le 25 mousquetaire sauta légèrement en selle.

— Attendez-moi, dit-il, je reviens.

Et il partit au galop.

Un quart d'heure après, il revint effectivement accompagné d'un homme masqué et enveloppé d'un grand 30 manteau rouge.

Lord de Winter et les trois mousquetaires s'interrogeaient du regard. Nul d'entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce qu'e'tait cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi, puis- 5 que la chose se faisait par l'ordre d'Athos.

A neuf heures, guidée par Flanchet, la petite cavalcade se mit en route, prenant le chemin qu'avait suivi la voiture.

C'e'tait un triste aspect que celui de ces six hommes 10 courant en silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir, sombres comme le châtiment.

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