LE BAL DE LA REINE
Le lendemain il n'était bruit dans tout Paris que du bal où Leurs Majestés devaient danser.
Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l'hôtel de ville pour cette solennelle soirée. Le menui- 15 sier de la ville avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées; vingt violons avaient été prévenus, et le prix qu'on leur accordait avait été fixé au double du prix ordinaire, attendu qu'ils devaient sonner toute la nuit. 20
A minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations: c'était le roi qui s'avançait à travers les rues qui conduisent du Louvre à l'hôtel de ville, qui étaient toutes illuminées avec des lanternes de couleur.
Une demi-heure après l'entrée du roi, de nouvelles ac- 25 clamations retentirent: celles-là annonçaient l'arrivée de la reine.
Elle entra dans la salle: on remarqua qu'elle avait l'air triste et surtout fatigué.
Au moment où elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s'ouvrit, et l'on vit 5 apparaître la tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres: la reine n'avait pas ses ferrets de diamants.
Le roi fendit la foule et, très pâle, s'approcha de la lo reine, et d'une voix altérée:
— Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaît, n'avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eût été agréable de les voir?
— Sire, répondit la reine, parce qu'au milieu de cette 15 grande foule, j'ai craint qu'il ne leur arrivât malheur.
— Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau, c'était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.
Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun 20 regardait et écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.
— Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
25 — Faites, madame, faites, et cela au plus tôt.
Le cardinal qui avait suivi le roi, s'approcha et lui remit une boîte. Le roi l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.
— Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.
30 — Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, sire, et si vous n'en
trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir de'robé les deux ferrets que voici.
Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration sortit de toutes les bouches. S
Sur l'épaule gauche de la reine étincelaient les ferrets soutenus par un nœud de couleur bleue.
Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant, distants comme ils étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets. La reine les avait; seule- lo ment en avait-elle dix ou en avait-elle douze ?
Le roi s'avança vivement vers la reine.
— Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte. 15
A ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal.
— Comment, sire! s'écria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en donnez encore deux autres? Mais alors cela m'en fera donc quatorze ? 20
En effet le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur l'épaule de Sa Majesté.
Le roi appela le cardinal:
— Eh bien! que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi d'un ton sévère. 25
— Cela signifie, sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n'osant les lui offrir moi-même, j'ai adopté ce moyen.
— Et j'en suis d'autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d'Autriche avec un sourire qui 30 prouvait qu'elle n'était pas dupe de cette ingénieuse ga-
lanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi chers à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté. .
sous LES MURS DE LA ROCHELLE
L'affaire des ferrets avait donc été conclue au grand 5 honneur de d'Artagnan. Athos, Porthos et Aramis avaient su se tirer d'affaire chacun de son côté, et étaient rentrés à Paris où les quatre amis avaient repris leur vie en commun. Seulement, au grand désespoir de d'Artagnan, madame Bonacieux avait disparu comme par enchantement. 10 Impossible d'en retrouver la moindre trace, et notre jeune héros ne s'en consolait pas.
Sur ces entrefaites les régiments des gardes et des mousquetaires reçurent l'ordre de partir pour le siège de la Rochelle.
15 Ce siège fut un des grands événements politiques du règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du cardinal.
Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots ^ comme places de sûreté, il ne restait plus que 20 La Rochelle. Il s'agissait donc de détruire ce dernier boulevard du calvinisme.
Son port était la dernière porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France.
De plus, Richelieu, comme chacun sait, avait été amou- 25 reux de la reine; mais on a vu que Buckingham l'avait emporté sur lui, et, dans deux ou trois circonstances et particulièrement dans celle des ferrets, l'avait cruellement mystifié.
Il s'agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la France d'un ennemi, mais de se venger d'un rival.
Il savait qu'en combattant l'Angleterre il combattait Buckingham, et pour ces deux raisons avait fait filer vers c le théâtre de la guerre toutes les troupes dont il avait pu disposer.
C'était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie notre ami d'Artagnan.
Le roi devait suivre; mais il s'était senti pris par la lo fièvre et avait été forcé de s'arrêter en route.
Or, où s'arrêtait le roi s'arrêtaient les mousquetaires; il en résultait que d'Artagnan, qui était purement et simplement dans les gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses bons amis Athos, Porthos et Aramis ; i c cette séparation, qui n'était pour lui qu'une contrariété, fût certes devenue '^ une inquiétude sérieuse s'il eût pu deviner de quels dangers inconnus il était entouré.
Il n'en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La Rochelle, vers le lo du mois de septembre de 20 l'année 1627.
D'Artagnan, préoccupé de l'ambition de passer aux mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades ; il se trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions. 25
Ses réflexions n'étaient pas riantes: depuis deux ans qu'il était arrivé à Paris, ses affaires privées n'avaient pas fait grand chemin comme amour et comme fortune.
Comme amour, la seule femme qu'il eût aimée était madame Bonacieux, et madame Bonacieux avait disparu 30 sans qu'il pût découvrir encore ce qu'elle était devenue.
Comme fortune, il s'était fait, lui chétif, ennemi du cardinal, c'est-à-dire d'un homme devant lequel tremblaient les plus grands du royaume, à commencer-^ par le roi.
Puis, il s'était fait encore un autre ennemi moins à S craindre, pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n'être pas à mépriser: cet ennemi, c'était milady, comtesse de Winter.
En échange de tout cela il avait acquis la protection et la bienveillance de la reine; mais la bienveillance de la 10 reine était, par le temps qui courait,^ une cause de plus de persécutions.
D'Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement; or ces réflexions l'avaient conduit plus loin qu'il ne croyait, et le jour commençait à baisser, lorsqu'au 15 dernier rayon du soleil couchant il lui sembla voir briller derrière une haie le canon d'un mousquet.
Il résolut donc de gagner le large, lorsque de l'autre côté de la route, derrière un rocher, il aperçut l'extrémité d'un second mousquet.
20 C'était évidemment une embuscade.
Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit avec une certaine inquiétude qu'il s'abaissait dans sa direction, mais aussitôt qu'il vit l'orifice du canon immobile il se jeta ventre à terre. En même temps 25 le coup partit ; il entendit le sifflement d'une balle qui passait au-dessus de sa tête.
Il n'y avait pas de temps à perdre: d'Artagnan se redressa d'un bond, et au même moment la balle de l'autre mousquet fit voler les cailloux à l'endroit même du chemin 30 où il s'était jeté la face contre terre.
D'Artagnan n'était pas un de ces hommes inutilement
LES TROIS MOUSQURTAIRES 47
braves qui cherchent une mort ridicule pour qu'on dise d'eux qu'ils n'ont pas reculé d'un pas; d'ailleurs il ne s'agissait plus de courage ici, d'Artagnan e'tait tombé dans un guet-apens.
— S'il y a un troisième coup, se dit-il à lui-même, je 5 suis un homme perdu!
Et aussitôt prenant ses jambes à son cou,^ il s'enfuit dans la direction du camp; mais le premier qui avait tiré, ayant eu le temps de recharger son arme, lui tira un second coup si bien ajusté, cette fois, que la balle tra- 10 versa son feutre et le fit voler à dix pas de lui.
Cependant, comme d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il ramassa le sien tout en courant, arriva fort essoufié et fort pâle dans son logis s'assit sans rien dire à personne et se mit à réfléchir. 15
Cet événement pouvait avoir trois causes:
La première et la plus naturelle: ce pouvait être une embuscade des Rochelais, qui n'eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de Sa Majesté.
D'Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la 20 balle, et secoua la tête. La balle n'était pas une balle de mousquet: ce n'était donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n'était pas de calibre.^
Ce pouvait être un bon souvenir de monsieur le cardinal. 25
Mais d'Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle n'avait qu'à étendre la main,^ Son Éminence recourait rarement à de pareils moyens.
Ce pouvait être une vengeance de milady.
Ceci, c'était plus probable. 30
Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le
costume des assassins; il s'était éloigné d'eux si rapidement, qu'il n'avait eu le loisir de rien remarquer.
— Ah, mes pauvres amis! murmura d'Artagnan, où êtes-vous? et que vous me faites faute!
5 Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs.^ Les gardes coururent aux armes, d'Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.
Les Rochelais avaient fait une sortie pendant la nuit
et avaient repris un bastion dont l'armée royaliste s'était
10 emparée deux jours auparavant; il s'agissait de pousser
une reconnaissance perdue pour voir comment l'armée
gardait ce bastion.
Une voix s'éleva et dit:
— Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre 15 volontaires conduits par un homme sûr.
— Quant à l'homme sûr, je l'ai sous la main, dit M. des Essarts en montrant d'Artagnan ; et quant aux quatre ou cinq volontaires, les hommes ne lui manqueront pas.
— Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire 20 tuer avec moi! dit d'Artagnan en levant son épée.
Deux de ses camarades aux gardes s'élancèrent aussitôt, et deux soldats s'étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé était suffisant.
On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelais 25 l'avaient évacué ou s'ils y avaient laissé garnison ; il fallait donc examiner le lieu indiqué d'assez près pour vérifier la chose.
D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranchée: les deux gardes marchaient au même rang 30 que lui et les soldats venaient par derrière.
Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant des revêtements,
jusqu'à une centaine de pas du bastion. Là d'Artagnan, en se retournant, s'aperçut que les deux soldats avaient disparu. Il crut qu'ayant eu peur ils e'taient restés en arrière et continua d'avancer.
Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à s soixante pas à peu près du bastion.
On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.
Les trois délibéraient s'ils iraient plus avant, lorsque tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de lo pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de d'Artagnan et de ses deux compagnons.
Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir: le bastion était gardé. D'Artagnan et les deux gardes tournèrent le dos et commencèrent une retraite qui ressemblait à une 15 fuite.
En arrivant à l'angle de la tranchée qui allait leur servir de rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la poitrine. L'autre, qui était sain et sauf, continua sa course vers le camp. 20
D'Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et s'inclina vers lui pour le relever et l'aider à rejoindre les lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle cassa la tête au garde déjà blessé, et l'autre vint s'aplatir sur le roc après avoir passé 25 à deux pouces de d'xlrtagnan.
Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir du bastion, qui était masqué par l'angle de la tranchée. L'idée des deux soldats qui l'avaient abandonné lui revint à l'esprit et lui rappela ses assassins 30 de la surveille. Il résolut donc cette fois de savoir à quoi
s'en tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme s'il était mort.
Il vit aussitôt deux têtes qui s'élevaient au-dessus d'un ouvrage abandonné qui était à trente pas de là: c'étaient 5 celles de nos deux soldats. D'Artagnan ne s'était pas trompé, ces deux hommes ne l'avaient suivi que pour l'assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait mise sur le compte de l'ennemi.
Seulement, comme il pouvait n'être que blessé et dé-
lo noncer leur crime, ils s'approchèrent pour l'achever; heureusement, trompés par la ruse de d'Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils.
Lorsqu'ils furent à dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant avait eu grand soin de ne pas lâcher son
15 épée, se releva tout à coup et d'un bond se trouva près d'eux.
L'un des assassins prit son fusil par le canon, et s'en servit comme d'une massue: il en porta un coup terrible à d'Artagnan, qui l'évita en se jetant de côté; mais par-
20 ce mouvement d'Artagnan livra passage au bandit, qui s'élança aussitôt vers le bastion. Comme les Rochelais qui le gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui, et il tomba frappé d'une balle qui lui brisa l'épaule.
25 Pendant ce temps, d'Artagnan s'était jeté sur le second soldat, l'attaquant avec son épée. La lutte ne fut pas longue; l'épée du garde alla traverser la cuisse de l'assassin, qui tomba. D'Artagnan lui mit aussitôt la pointe du fer sur la gorge.
30 — Oh! ne me tuez pas! s'écria le bandit; grâce, grâce, mon officier! et je vous dirai tout.
— Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins? demanda le jeune homme en retenant son bras.
— Oui; si vous estimez que l'existence soit quelque chose quand on a vingt-deux ans comme vous et qu'on peut arriver à tout, e'tant beau et brave comme vous l'êtes. 5
— Mise'rable ! dit d'Artagnan, voyons, parle vite, qui t'a chargé de m'assassiner ?
— Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelait milady.
— Et combien vous a-t-elle donne' pour cette belle ex- 10 pédition?
— Cent louis.
— Eh bien! à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime que je vaux quelque chose. Cent louis, c'est une somme pour deux misérables comme vous: aussi 15 je comprends que tu aies accepté, et je te fais grâce. Appuie-toi sur moi, et retournons au camp.
— Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité, mais n'est-ce point pour me faire pendre ?
— Tu as ma parole, dit-il, et je te donne la vie. 20 Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa les pieds
de son sauveur; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de rester si près de l'ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa reconnaissance.
La belle action de d'Artagnan eut pour résultat de lui 25 rendre la tranquillité qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan croyait pouvoir être tranquille, puisque de ses deux ennemis, l'un était tué et l'autre dévoué à ses intérêts.
Cette tranquillité prouvait une chose, c'est qu'il ne 30 connaissait pas encore milady.
LE VIN d'aNJOU^
Il ne restait à d'Artagnan qu'une inquiétude, c'était de n'apprendre aucune nouvelle de ses amis.
Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut expliqué par cette lettre: 5 « Monsieur d'Artagnan,
))MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie chez moi, et s'être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour quelques jours; mais 10 j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donnés, de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d'Anjou, dont ils ont fait grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin favori.
))Je l'ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect, 15 «Votre serviteur très humble et très obéissant,