GODEAU
«Hôtelier de messieurs les mousquetaires.»
— A la bonne heure! s'écria d'Artagnan, ils pensent à moi dans leurs plaisirs comme je pensais à eux dans mon 20 ennui. Bien certainement que je boirai à leur santé et de grand cœur; mais je ne boirai pas seul.
Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait plus amitié qu'avec les autres, afin de les inviter à boire avec lui le charmant petit vin d'Anjou qui 25 venait d'arriver et envoya Flanchet pour tout préparer.
Flanchet s'adjoignit le valet d'un des convives de son maître, nommé Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu
tuer d'Artagnan, et qui était entré au service de d'Artagnan, ou plutôt à celui de Flanchet, depuis que d'Artagnan lui avait sauvé la vie.
L'heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent place et les mets s'alignèrent sur la table. Plan- s chet servait, la serviette au bras; Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, c'était le nom du convalescent, transvasait dans des carafons de verre le vin, qui paraissait avoir déposé par les secousses de la route. De ce vin, la première bouteille était un peu trouble vers la lo fin. Brisemont versa cette lie dans un verre, et d'Artagnan lui permit de la boire ; car le pauvre diable n'avait pas encore beaucoup de forces.
Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le premier verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup 15 le canon retentit; aussitôt les gardes sautèrent sur leurs épées ; mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouvèrent fixés sur la cause de ce grand bruit: les cris de Vive le roi! Vive M. le cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours battaient dans toutes les 20 directions.
En effet, le roi arrivait à l'instant même; ses mousquetaires le précédaient et le suivaient. D'Artagnan, placé en haie avec sa compagnie, salua d'un geste expressif ses amis qui le suivaient des yeux, et M. de Tréville qui le 25 reconnut tout d'abord.
La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt dans les bras l'un de l'autre.
— Pardieu! s'écria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux arriver, et les viandes n'auront pas encore eu le 30 temps de refroidir ! n'est-ce pas, messieurs ? ajouta le jeune
homme en se tournant vers les deux gardes, qu'il présenta à ses amis.
— Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos.
— Est-ce qu'il y a du vin potable, dans votre bicoque ? S demanda Athos.
— Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d'Artagnan.
— Notre vin ? fit Athos étonné.
— Oui, celui que vous m'avez envoyé.
lo — Nous vous avons envoyé du vin?
— Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou?
— Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin ?
15 — Non, et vous, Porthos?
— Non, et vous, Athos?
— Non.
— Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre hôtelier.
20 — Notre hôtelier?
— Eh oui ! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.
— Ma foi, qu'il vienne d'où il voudra, n'importe, dit Porthos, goûtons-le, et, s'il est bon, buvons-le.
25 — Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue.
— Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan, Personne de vous n'a chargé l'hôtelier Godeau de m'envoyer du vin ?
— Non ! et cependant il vous en a envoyé de notre part ? 30 — Voici la lettre! dit d'Artagnan.
Et il présenta le billet à ses camarades.
— Ce n'est pas son écriture! dit Athos.
— Fausse lettre, dit Porthos; nous n'avons pas e'te' consignés.
— Courons, courons, mes amis! s'écria d'Artagnan, un horrible soupçon me traverse l'esprit! serait-ce encore 5 une vengeance de cette femme?
D'Artagnan s'élança vers la buvette, les trois mousquetaires et les deux gardes l'y suivirent.
Le premier objet qui frappa la vue de d'Artagnan en entrant dans la salle à manger, fut Brisemont étendu par 10 terre et se roulant dans d'atroces convulsions.
Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui porter secours; mais il était évident que tout secours était inutile: tous les traits du moribond étaient crispés par l'agonie. 15
— Ah! s'écria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah! c'est affreux, vous avez l'air de me faire grâce et vous m'empoisonnez !
— Moi! s'écria d'Artagnan, moi, malheureux! mais que dis-tu donc là? 20
— Je dis que c'est vous qui m'avez donné ce vin, je dis que c'est vous qui m'avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de moi, je dis que c'est affreux!
— N'en croyez rien, Brisemont, dit d'Artagnan, n'en croyez rien; je vous jure, je vous proteste. . . 25
— Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu, qu'il souffre un jour ce que je souffre!
— Sur l'Évangile, s'écria d'Artagnan en se précipitant vers le moribond, je vous jure que j'ignorais que ce vin fût empoisonné et que j'allais en boire comme vous. 30
— Je ne vous crois pas, dit le soldat.
Et il expira dans un redoublement de tortures.
— Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les bouteilles et qu'Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu'on allât chercher un confesseur.
5 — O mes amis! dit d'Artagnan, vous venez de me sauver la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs.
— Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah, monsieur! que je l'ai échappé belle!
— Comment, drôle, s'écria d'Artagnan, tu allais donc 10 boire mon vin?
— A la santé du roi, monsieur, j'allais en boire un pauvre verre, si Fourreau ne m'avait pas dit qu'on m'appelait.
— Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais l'éloigner pour boire tout seul!
15 — Messieurs, dit d'Artagnan en s'adressant aux gardes, vous comprenez qu'un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses et remettez la partie à un autre jour, je vous prie.
20 Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d'Artagnan, et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se retirèrent.
Lorsque le jeûne garde et les trois mousquetaires furent sans témoins, ils se regardèrent d'un air qui voulait dire
25 que chacun comprenait la gravité de la situation.
— D'abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c'est mauvaise compagnie qu'un mort, mort de mort violente,
— Planchet, dit d'Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre diable. Qu'il soit enterré en terre
30 sainte. Il avait commis un crime, c'est vrai, mais il s'en est repenti.
Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchât et à Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.
l'auberge du colombier rouge
Les mousquetaires qui n'avaient pas grand'chose à faire au siège, n'e'taient pas tenus sévèrement et menaient s joyeuse vie.
Or, un soir que d'Artagnan n'avait pu les accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pistolets, revenaient tous trois d'une lo buvette qu'on appelait le Colombier Rouge, ils crurent entendre le pas d'une cavalcade qui venait à eux. Aussitôt tous trois s'arrêtèrent, serrés l'un contre l'autre, et attendirent, tenant le milieu de la route. Au bout d'un instant, et comme la lune sortait justement d'un nuage, 15 ils virent apparaître au détour d'un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s'arrêtèrent à leur tour, paraissant délibérer s'ils devaient continuer leur route ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux trois amis, et Athos, faisant quelques pas 20 en avant, cria de sa voix ferme:
— Qui vive ?
— Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.
— Ce n'est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? 25 Répondez, ou nous chargeons.
— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs!
dit alors une voix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.
— Mousquetaires du roi, dit Athos, convaincu que celui qui les interrogeait en avait le droit.
5 — Avancez à l'ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites ici, à cette heure.
Les trois compagnons s'avancèrent.
— Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions affaire, et vous pouvez voir que nous
10 faisions bonne garde.
— Votre nom ? dit l'officier, qui se couvrait une partie du visage avec son manteau.
— ■ Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter contre cette inquisition; donnez-moi, je 15 vous prie, la preuve que vous avez le droit de m'interroger.
— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.
— Monsieur le cardinal! s'écria le mousquetaire stupé- 20 fait.
— Votre nom ? reprit pour la troisième fois Son Éminence.
— Athos, dit le mousquetaire.
Le cardinal fit un signe à l'écuyer, qui se rapprocha. 25 — Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux pas qu'on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous serons sûrs qu'ils ne le diront à personne.
— Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit 30 Athos; demandez-nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons garder un secret.
Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
— Vous avez l'oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais maintenant, e'coutez ceci: ce n'est point par défiance que je vous prie de me suivre, c'est pour ma s sûreté; sans doute vos deux compagnons sont j\IM. Porthos et Aramis?
— Oui, Votre Éminence, dit Athos.
— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais; je sais que vous n'êtes pas tout à fait de mes lo amis, et j'en suis fâché, mais je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu'on peut se fier à vous. ^Monsieur Athos, faites-moi donc l'honneur de m'accompagner, vous et vos deux amis, jusqu'à l'auberge du Colombier Rouge et alors j'aurai une escorte à faire envie 15 à Sa Majesté si nous la^ rencontrons.
Les trois mousquetaires s'inclinèrent jusque sur le cou de leurs chevaux.
— Et maintenant, messieurs, c'est bien, continua Son Éminence, suivez-moi. 20
Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s'enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval au pas, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
On arriva bientôt à l'auberge silencieuse et solitaire. 25 Sans doute l'hôte savait quel illustre visiteur il attendait et en conséquence il avait renvoyé les importuns.
Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les trois mousquetaires attachèrent 30 les brides des leurs aux contrevents.
6o LES TROIS MOUSQUETAIRES
L'hôte se tenait sur le seuil de la porte.
— Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs puissent m'attendre près d'un bon feu? dit le cardinal.
5 L'hôte ouvrit alors la porte d'une grande salle, dans laquelle justement on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente chemine'e.
— J'ai celle-ci, dit-il.
— C'est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et 10 veuillez m'attendre; je ne serai pas plus d'une demi-heure.
Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements, monta l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on lui indique son chemin.
15 II était évident qu'il y avait dans cette auberge quelqu'un que le cardinal honorait de sa protection particulière.
Maintenant quel était ce quelqu'un? C'est la question que se firent d'abord les trois mousquetaires; puis, voyant
20 qu'aucune des réponses que pouvait leur faire leur intelligence n'était satisfaisante, Porthos appela l'hôte et demanda des dés.
Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer. Athos se promena en réfléchissant.
25 En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l'autre extrémité donnait dans la chambre supérieure ; et à chaque fois qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son attention.
30 Athos s'approcha, et il distingua quelques mots qui lui parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu'il fit
LES TROIS MOUSQUETAIRES 6l
signe à ses compagnons de se taire, restant lui-même courbe' l'oreille tendue à la hauteur de l'orifice infe'rieur.
— Écoutez, milady, disait le cardinal, l'affaire est importante; asseyez-vous là et causons.
— Milady! murmura Athos. 5
— J'écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.
— Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi, vous attend; il mettra à la voile 10 demain matin.
— Il faut alors que je m'y rende cette nuit?
— A l'instant même, c'est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes instructions. Deux hommes que vous trouverez
à la porte en sortant vous serviront d'escorte; vous me 15 laisserez sortir le premier, puis une demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.
— Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous voulez bien me charger; et, comme je tiens à continuer de mériter la confiance de Votre Émi- 20 nence, daignez me l'exposer en termes clairs et précis, afin que je ne commette aucune erreur.
Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs; il était évident que le cardinal mesurait d'avance les termes dans lesquels il allait parler, et que 25 milady recueillait toutes ses facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu'il allait dire et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites.
Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de fermer la porte en dedans et pour leur faire 30 signe de venir écouter avec lui.
Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois s'assirent alors, leurs têtes rapprochées et l'oreille au guet.
S — Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à Londres, vous irez trouver Buckingham.
— Je ferai observer à Son Éminence,^ dit milady, que depuis l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a toujours soupçonnée. Sa Grâce se
lo défie de moi.
— Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de capter sa confiance, mais de se présenter franchement et loyalement à lui comme négociatrice.
— Franchement et loyalement, répéta milady avec une 15 indicible expression de duplicité.
— Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton; toute cette négociation doit être faite à découvert.
— Je suivrai à la lettre les instructions de Son Émi- 20 nence, et j'attends qu'EUe me les donne.
— Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que je sais tous les préparatifs qu'il fait, mais que je ne m'en inquiète guère, attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je perds la reine. 25 — Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d'accomplir la menace qu'elle lui fait?
— Oui, car j'ai des preuves.
— Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.
30 — Sans doute, et je vous les ferai tenir. S'il sait que cette guerre peut coûter l'honneur et peut-être la liberté
à la dame de ses pensées, comme il dit, je vous réponds qu'il y regardera à deux fois.
— Et cependant, dit milady, s'il persiste ?
— S'il persiste, dit le cardinal ... ce n'est pas probable. 5
— C'est possible, dit milady.
— S'il persiste. . , Son Éminence fit une pause et reprit: S'il persiste, eh bien! j'espérerai dans un de ces événements qui changent la face des États. Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays sont lo divisés de^ religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me revient^ à cette heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que leurs prédicateurs le désignent comme l'Antéchrist.^ 15
— Eh bien ? fit milady.
— Eh bien! continua le cardinal d'un air indifférent, il ne s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune, adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut se rencontrer. 20 Le duc a semé bien des amours par ses promesses de constance éternelle; il a dû semer bien des haines aussi par ses éternelles infidélités.
— Sans doute, dit froidement milady, une pareille femme peut se rencontrer. 25
— Eh bien ! une pareille femme, qui mettrait un couteau aux mains d'un fanatique sauverait la France.
— Elle est trouvée, dit milady.
— Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira d'instrument à la justice de Dieu. 30
— On le trouvera.
— C'est bien. Puis vous reviendrez attendre mes ordres au couvent des Carmélites de Béthune.
— Et maintenant, dit milady, maintenant que j'ai reçu les instructions de Votre Éminence à propos de ses en-
5 nemis, Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?
— Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.
— Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez tout votre appui, car je me les suis faits en série vant votre Eminence.
— Et lesquels ? répliqua le duc.
— Il y a d'abord une petite intrigante de Bonacieux qui a fait échouer l'affaire des ferrets.
— Elle est dans la prison de Mantes.
15 — C'est-à-dire qu'elle y était, reprit milady, mais la reine l'a fait transporter dans un couvent.
— Dans un couvent? dit le duc.
— Oui, dans un couvent.
— Et dans lequel ?
20 — Je l'ignore, le secret a été bien gardé.
— Je le saurai, moi!
— Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le cardinal.
25 — Bien; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour moi que cette petite madame Bonacieux.
— Et lequel ?
— Son ami.
30 — Comment s'appelle-t-il?
— Oh! Votre Éminence le connaît bien, s'écria milady
emportée par la colère, c'est notre mauvais ge'nie à tous deux;^ c'est celui qui, dans une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a de'cide' la victoire en faveur des mousquetaires du roi; c'est celui qui a rapporté les ferrets de Londres. S
— Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
— Je veux parler de ce misérable d'Artagnan.
— C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.
— Et c'est justement parce que c'est un hardi compa- lo gnon qu'il n'en est que plus à craindre.
— Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec Buckingham.
— Une preuve! s'écria milady, j'en aurai dix.
— Eh bien, alors! c'est la chose la plus simple du 15 monde, ayez-moi cette preuve et je l'envoie à la Bastille.
— Bien, Monseigneur! mais ensuite?
— Quand on est à la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le cardinal d'une voix sourde.
— Monseigneur, reprit milady, existence pour exis- 20 tence, homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne l'autre.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne veux même pas le savoir; mais j'ai le désir de vous être agréable et ne vois aucun inconvénient à vous don- 25 ner ce que vous demandez à l'égard d'une si infime créature; d'autant plus, comme vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un duelliste, un traître,
— Un infâme. Monsieur, un infâme!
— Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre 30 dit le cardinal.
— En voici, Monseigneur.
Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet, ou même à l'écrire. Athos, qui n'avait 5 pas perdu un mot de la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les conduisit à l'autre bout de la chambre.
— Eh bien ! dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas écouter la fin de la conversation?
10 — Chut ! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu tout ce qu'il est nécessaire que nous entendions; d'ailleurs je ne vous empêche pas d'écouter le reste, mais il faut que je sorte.
— Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal 15 te demande, que répondrons-nous?
— Vous lui direz simplement que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre hôte m'ont donné à penser que le chemin n'était pas sûr; j'en toucherai d'abord deux mots à l'écuyer du cardinal; le reste
20 me regarde, ne t'en inquiète pas.
— Soyez prudent, Athos, dit Aramis.
— Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-froid.
Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du 25 tuyau de poêle.
Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents, convainquit en quatre mots l'écuyer de la nécessité d'une avant-garde pour le retour, 30 visita avec affectation l'amorce de son pistolet, mit l'épée aux dents et suivit la route qui conduisait au camp.