Episodes from Sans famille. Selected and edited, with notes by W.E. Russell
Mais jusqu'à huit ans j'ai cru que, comme tous les autres enfants, j'avais une mère, car lorsque je pleurais, il y avait une femme qui me serrait si doucement dans ses bras, en me berçant, que mes larmes 5 s'arrêtaient de couler.
Voici comment j'appris qu'elle n'était que ma nourrice.
Jusqu'à huit ans je n'avais jamais vu d'homme dans la maison ; cependant mère Barberin n'était 10 pas veuve, mais son mari qui était tailleur de pierre, comme un grand nombre d'autres ouvriers de la contrée, travaillait à Paris, et il n'était pas revenu au pays depuis que j'étais en âge de voir ou de comprendre ce qui m'entourait. De temps en temps 15 seulement, il envoyait de ses nouvelles par un de ses camarades qui rentrait au village.
[By one of thèse comrades, who had occupied the next bed in the hospital, news is brought that Barberin has been crippled
2 SANS FAMILLE. [Ch. I.
by a fall of scaffolding in Paris. Some months later the man himself arrives, and brings sorrow to Mère Barberin and little Rémi, the foundling she had adopted. Mère Barberin lived in the Department of Creuse, nearly in the centre of France. Her husband had discovered the child one day in going to his work, and had consented to her nursing it as a baby, but he had bidden her send it to the workhouse when he went to Paris in search of employment. This she had not had the heart to do, and little Rémi had been brought up and cared for by her in her humble cottage.]
Un bâton heurta le seuil, puis aussitôt la porte s'ouvrit brusquement.
20 — Qui est-là ? demanda mère Barberin sans se retourner.
Un homme était entré, et la flamme qui l'avait éclairé en plein m'avait montré qu'il était vêtu d'une blouse blanche et qu'il tenait à la main un gros 25 bâton.
— On fait donc la fête ici ? Ne vous gênez pas, dit-il d'un ton rude.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria mère Barberin en posant vivement sa poêle à terre, c'est toi, Jérôme?
30 Puis me prenant par le bras elle me poussa vers Thomme qui s'était arrêté sur le seuil.
— C'est ton père.
Je m'étais approché pour l'embrasser à mon tour, mais du bout de son bâton il m'arrêta : 35 — Qu'est-ce que c'est que celui-ln ?
— C'est Rémi.
— Tu m'avais dit . . .
Ch. I.] UN PÈRE NOURRICIER. 3
— Eh bien oui, mais... ce n'était pas vrai, parce que...
— Ah ! pas vrai, pas vrai. 40 Il fit quelques pas vers moi son bâton levé et instinctivement je reculai.
Qu'avais-je fait? De quoi étais-je coupable? Pourquoi cet accueil lorsque j'allais à lui pour l'embrasser ? 45
Je n'eus pas le temps d'examiner ces diverses questions qui se pressaient dans mon esprit troublé.
— Je vois que vous faisiez mardi gras, dit-il, ça se trouve bien, car j'ai une solide faim. Qu'est-ce que 50 tu as pour souper ?
— Je faisais des crêpes.
— Je vois bien ; mais ce n'est pas des crêpes que tu vas donner à manger à un homme qui a dix lieues dans les jambes. 55
— C'est que je n'ai rien : nous ne t'attendions pas.
— Comment rien ; rien à souper?
Il regarda autour de lui.
— Voilà du beurre. 60 Il leva les yeux au plafond à l'endroit où l'on
accrochait le lard autrefois ; mais depuis longtemps le crochet était vide ; et à la poutre pendaient seulement maintenant quelques glanes d'ail et d'oignon.
— Voilà de l'oignon, dit-il, en faisant tomber une 65 glane avec son bâton ; quatre ou cinq oignons, un
4 SA.YS FAMILLE. [Ch. I.
morceau de beurre et nous aurons une bonne soupe.
Retire ta crêpe et fricasse-nous les oignons dans la
poêle.
70 Retirer la crêpe de la poêle ! mère Barberin ne
répliqua rien. Au contraire elle s'empressa de faire
ce que son homme demandait tandis que celui-ci
s'asseyait sur le banc qui était dans le coin de la
cheminée.
75 Je n'avais pas osé quitter la place où le bâton
m'avait amené, et, appuyé contre la table, je le
regardais.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années
environ, au visage rude, à l'air dur ; il portait la tête 80 inclinée sur l'épaule droite par suite de la blessure
qu'il avait reçue, et cette difformité contribuait à
rendre son aspect peu rassurant.
Mère Barberin avait replacé la poêle sur le feu.
— Est-ce que c'est avec ce petit morceau de beurre 85 que tu vas nous faire la soupe? dit-il.
Alors prenant lui-même l'assiette où se trouvait le beurre, il fit tomber la motte entière dans la poêle.
Plus de beurre, dès lors plus de crêpes.
En tout autre moment, il est certain que j'aurais
90 été profondément touché par cette catastrophe, mais
je ne pensais plus aux crêpes ni aux beignets et l'idée
qui occupait mon esprit, c'était que cet homme qui
paraissait si dur était mon père.
— Mon père, mon père ! C'était là le mot que je 95 me répétais machinalement.
Ch. t] UN PÈRE NOURRICIER. 5
Je ne m'étais jamais demandé d'une façon bien précise ce que c'était qu'un père, et vaguement, d'instinct, j'avais cru que c'était une mère à grosse voix, mais en regardant celui qui me tombait du ciel, je me sentis pris d'un effroi douloureux. 100
J'avais voulu l'embrasser, il m'avait repoussé du bout de son bâton, pourquoi ? Mère Barberin ne me repoussait jamais lorsque j'allais l'embrasser, bien au contraire, elle me prenait dans ses bras et me serrait contre elle. 105
— Au lieu de rester immobile comme si tu étais gelé, me dit-il, mets les assiettes sur la table.
Je me hâtai d'obéir. La soupe était faite. Mère Barberin la servit dans les assiettes.
Alors quittant le coin de la cheminée il vint 110 s'asseoir à table et commença à manger, s'arrêtant seulement de temps en temps pour me regarder.
J'étais si troublé, si inquiet, que je ne pouvais manger, et je le regardais aussi, mais à la dérobée, baissant les yeux quand je rencontrais les siens. 115
— Est-ce qu'il ne mange pas plus que ça d'ordinaire? dit-il tout à coup en tendant vers moi sa cuiller.
— Ah ! si, il mange bien.
— Tant pis ; si encore il ne mangeait pas. 120 Naturellement je n'avais pas envie de parler, et
mère Barberin n'était pas plus que moi disposée à la conversation : elle allait et venait autour de la table, attentive à servir son mari.
6 SANS FAMILLE. [Ch. I.
125 — Alors tu n'as pas faim ? me dit-il.
— Non.
— Eh bien, va te coucher, et tâche de dormir tout de suite ; sinon je me fâche.
Mère Barberin me lança un coup d'œil qui me 130 disait d'obéir sans répliquer. Mais cette recommandation était inutile, je ne pensais pas à me révolter.
Comme cela se rencontre dans un grand nombre de maisons de paysans, notre cuisine était en même 135 temps notre chambre à coucher. Auprès de la cheminée tout ce qui servait au manger, la table, la huche, le buffet ; à l'autre bout les meubles propres au coucher; dans un angle le lit de mère Barberin, dans le coin opposé le mien qui se trouvait dans une 140 sorte d'armoire entourée d'un lambrequin en toile rouge.
Je me dépêchai de me déshabiller et de me coucher. Mais dormir était une autre affaire.
On ne dort pas par ordre ; on dort parce qu'on a 145 sommeil et qu'on est tranquille.
Or je n'avais pas sommeil et n'étais pas tranquille.
Terriblement tourmenté au contraire, et de plus très-malheureux.
150 Comment cet homme était mon père ! Alors pourquoi me traitait-il si durement ?
Le nez collé contre la muraille je faisais effort pour chasser ces idées et m'endormir comme il me l'avait
Ch. I] UN PÈRE NOURRICIER. 7
ordonné ; mais citait impossible ; le sommeil ne venait pas ; je ne m'étais jamais senti si bien éveillé. 155
Au bout d'un certain temps, je ne saurais dire combien, j'entendis qu'on s'approchait de mon lit.
Au pas lent, traînant et lourd je reconnus tout de suite que ce n'était pas mère Barberin.
Un souffle chaud effleura mes cheveux. 160
— Dors-tu ? demanda une voix étouffée.
Je n'eus garde de répondre, car les terribles mots: 'je me fâche' retentissaient encore à mon oreille.
— Il dort, dit mère Barberin ; aussitôt couché, 165 aussitôt endormi, c'est son habitude ; tu peux parler sans craindre qu'il t'entende.
— M'expliqueras-tu, reprit-il bientôt ; pourquoi tu n'as pas fait comme je t'avais dit de faire?
— Parce que je n'ai pas pu. 170
— Tu n'as pas pu le porter aux Enfants trouvés ?
— On n'abandonne pas comme ça un enfant qu'on a nourri et qu'on aime.
— Quel âge a-t-il présentement ?
— Huit ans. 175
— Eh bien ! il ira à huit ans là où il aurait dû aller autrefois, et ça ne lui sera pas plus agréable : voilà ce qu'il y aura gagné.
— Ah ! Jérôme, tu ne feras pas ça.
— Je ne ferai pas ça! Et qui m'en empêchera? 180 Crois-tu que nous pouvons le garder toujours ?
Il y eut un moment de silence et je pus respirer;
8 SANS FAMILLE, [Ch. I.
l'émotion me serrait à la gorge au point de m'étouffer. Bientôt mère Barberin reprit :
185 — Ah ! comme Paris t'a changé ! tu n'aurais pa? parlé comme ça avant d'aller à Paris.
— Peut-être. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que si Paris m'a changé, il m'a aussi estropié. Comment gagner sa vie maintenant, la tienne, la mienne ? nous
190 n'avons plus d'argent.
— Je te dis que c'est un brave enfant. Il travaillera pour nous.
— En attendant, il faudra que nous travaillions pour lui, et moi je ne peux plus travailler.
195 — Et si ses parents le réclament, qu'est-ce que tu diras ?
— Ses parents ! Est-ce qu'il a des parents? S'il en avait, ils l'auraient cherché, et depuis huit ans trouvé, bien sûr. Ah ! j'ai fait une fameuse sottise de croire
200 qu'il avait des parents qui le réclameraient un jour, et nous payeraient notre peine pour l'avoir élevé. Je n'ai été qu'un nigaud, qu'un imbécile. Parce qu'il était enveloppé dans de beaux langes avec des dentelles, cela ne voulait pas dire que ses parents le
205 chercheraient. Ils sont peut-être morts, d'ailleurs.
— Et s'ils ne le sont pas? Si un jour ils viennent nous le demander ? J'ai dans l'idée qu'ils viendront.
— Que les femmes sont donc obstinées !
— Enfin, s'ils viennent?
210 — Eh bien ! nous les enverrons à l'hospice. Mais assez causé. Tout cela m'ennuie. Demain je le con-
Ch. t] UN PÈRE NOURRICIER. g
duirai au maire. Ce soir, je vais aller dire bonjour à
François. Dans une heure je reviendrai.
La porte s'ouvrit et se referma.
Il était parti. 215
Alors me redressant vivement, je me mis à appeler
mère Barberin.
— Ah ! maman.
Elle accourut près de mon lit :
— Est-ce que tu me laisseras aller à l'hospice ? 220
— Non, mon petit Rémi, non.
Et elle m'embrassa tendrement en me serrant dans ses bras.
— Oh ! pas à l'hospice, m'écriai-je en me cramponnant à elle ; mère Barberin, pas à l'hospice, je t'en 225 prie !
— Non, mon enfant, tu n'iras pas. J'arrangerai cela. Jérôme n'est pas un méchant homme, tu verras; c'est le chagrin, c'est la peur du besoin qui l'ont monté. Nous travaillerons, tu travailleras 230 aussi.
— Oui, tout ce que tu voudras. Mais pas l'hospice.
— Tu n'iras pas ; mais à une condition, c'est que tu vas tout de suite dormir. Il ne faut pas, quand il rentrera, qu'il te trouve éveillé. 235
Et, après m'avoir embrassé, elle me tourna le nez contre la muraille.
J'aurais voulu m'endormir; mais j'avais été trop rudement ébranlé, trop profondément ému pour trouver à volonté le calme et le sommeil. 240
io SANS FAMILLE. [Ch. I.
Ainsi, mère Barberin, si bonne, si douce pour moi n'était pas ma vraie mère ! mais alors qu'était donc une vraie mère ? Meilleure, plus douce encore ? Oh ! non, ce n'était pas possible.
245 Mais ce que je comprenais, ce quj je sentais parfaitement, c'est qu'un père eût été moins dur que Barberin, et ne m'eût pas regardé avec ces yeux froids, le bâton levé.
Il voulait m'envoyer à l'hospice ; mère Barberin 250 pourrait-elle l'en empêcher?
Qu'était-ce que l'hospice ?
Il y avait au village deux enfants qu'on appelait Mes enfants de l'hospice'; ils avaient une plaque de plomb au cou avec un numéro; ils étaient mal 255 habillés et sales; on se moquait d'eux ; on les battait ; les autres enfants les poursuivaient souvent comme on poursuit un chien perdu pour s'amuser, et aussi parce qu'un chien perdu n'a personne pour le défendre.
260 Ah ! je ne voulais pas être comme ces enfants ; je ne voulais pas avoir un numéro au cou, je ne voulais pas qu'on courût après moi en criant : ' A l'hospice ! à l'hospice ! '
Cette pensée seule me donnait froid et me faisait 265 claquer les dents.
Et je ne dormais pas.
Et Barberin allait rentrer.
Heureusement il ne revint pas aussitôt qu'il avait dit et le sommeil arriva pour moi avant lui.