‹ Episodes from Sans famille. Selected and edited, with notes by W.E. RussellChapitre 2 sur 30 · LA TROUPE DU SIGNOR VITALTS · texte numérisé non relu

LA TROUPE DU SIGNOR VITALTS

Pendant toute la matinée, Barberin ne me dit rien, et je commençai à croire que le projet de m'envoyer à l'hospice était abandonné. Sans doute mère Barberin avait parlé ; elle l'avait décidé à me garder. 5

Mais comme midi sonnait, Barberin me dit de mettre ma casquette et de le suivre.

Effrayé, je tournai les yeux vers mère Barberin pour implorer son secours. Mais, à la dérobée, elle me fit un signe qui disait que je devais obéir ; en 10 même temps un mouvement de sa main me rassura : il n'y avait rien à craindre.

Alors, sans répliquer, je me mis en route derrière Barberin.

La distance est longue de notre maison au village : 15 il y en a bien pour une heure de marche. Cette heure s'écoula sans qu'il m'adressât une seule fois la parole. Il marchait devant, doucement, en clopinant,

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sans que sa tête fît un seul mouvement, et de temps 20 en temps il se retournait tout d'une pièce pour voir si je le suivais.

Oii me conduisait-il ?

Cette question m'inquiétait, malgré le signe rassurant que m'avait fait mère Barberin, et pour me 25 soustraire à un danger que je pressentais sans le connaître, je pensais à me sauver.

Dans ce but, je tâchais de rester en arrière ; quand je serais assez loin, je me jetterais dans le fossé, et il ne pourrait pas me rejoindre.

30 Tout d'abord, il se contenta de me dire de marcher sur ses talons ; mais bientôt, il devina sans doute mon intention et me prit par le poignet.

Je n'avais plus qu'à le suivre, ce que je fis. Ce fut ainsi que nous entrâmes dans le village, et 35 tout le monde sur notre passage se retourna pour nous voir passer, car j'avais l'air d'un chien hargneux qu'on mène en laisse.

Comme nous passions devant le café, un homme qui se trouvait sur le seuil appela Barberin et l'en- 40 gagea à entrer.

Celui-ci me prenant par l'oreille me fit passer devant lui, et quand nous fumes entrés il referma la porte.

Tandis que Barberin se plaçait à une table avec le 45 maître du café qui l'avait engagé à entrer, j'allai m'asseoir près de la cheminée et regardai autour de moi.

Ch. IL] LA TROUPE DU SIGNOR VI TA LIS. 13

Dans le coin opposé à celui que j'occupais, se trouvait un grand vieillard à barbe blanche, qui portait un costume bizarre et tel que je n'en avais 50 jamais vu.

Sur ses cheveux qui tombaient en longues mèches sur ses épaules, était posé un haut chapeau de feutre gris orné de plumes vertes et rouges. Une peau de mouton, dont la laine était en dedans, le serrait à la 55 taille. Cette peau n'avait pas de manches, et, par deux trous ouverts aux épaules sortaient les bras vêtus d'une étoffe de velours qui autrefois avait dû être bleue. De grandes guêtres en laine lui montaient jusqu'aux genoux, et elles étaient serrées par 60 des rubans rouges qui s'entre-croisaient plusieurs fois autour des jambes.

Il se tenait allongé sur sa chaise, le menton appuyé dans sa main droite; son coude reposait sur son genou ployé. 65

Jamais je n'avais vu une personne vivante dans une attitude si calme ; il ressemblait à l'un des saints en bois de notre église.

Auprès de lui trois chiens tassés sous sa chaise se chauffaient sans remuer. Un caniche blanc, un 70 barbet noir, et une petite chienne grise à la mine futée et douce ; le caniche était coiffé d'un vieux bonnet de police retenu sous son menton par une lanière de cuir.

Pendant que je regardais le vieillard avec une 75 curiosité étonnée, Barberin et le maître du café

14 SANS FAMILLE. [Ch. IL

causaient à demi-voix et j'entendais qu'il était question de moi.

Barberin racontait qu'il était venu au village pour

80 me conduire au maire, afin que celui-ci demandât

aux hospices de lui payer une pension pour me garder.

C'était donc là ce que mère Barberin avait pu

obtenir de son mari, et je compris tout de suite que

si Barberin trouvait avantage à me garder près de

85 lui, je n'avais plus rien à craindre.

Le vieillard, sans en avoir l'air, écoutait aussi ce qui se disait ; tout à coup il étendit la main droite vers moi, et s'adressant à Barberin :

— C'est cet enfant-là qui vous gêne ? dit-il avec 90 un accent étranger.

— Lui-même.

— Il y aurait peut-être un moyen de vous en débarrasser tout de suite, dit le vieillard après un moment de réflexion, et même de gagner à cela

95 quelque chose.

Le vieillard quittant sa chaise, vint s'asseoir vis-àvis de Barberin. Chose étrange, au moment où il se leva, sa peau de mouton fut soulevée par un mouvement que je ne m'expliquai pas : c'était à 100 croire qu'il avait un chien dans le bras gauche. Qu'allait-il dire ? Qu'allait-il se passer ? Je l'avais suivi des yeux avec une émotion cruelle.

— Ce que vous voulez, n'est-ce pas, dit-il, c'est que cet enfant ne mange pas plus longtemps votre

105 pain ; donnez-le-moi, je m'en charge.

Ch.IL] LA TROUPE DU S1GN0R VITALIS. 15

— Vous le donner !

— Dame, ne voulez-vous pas vous en débarrasser ?

— Vous donner un enfant comme celui-là, un si bel enfant, car il est bel enfant, regardez-le. 110

— Je l'ai regardé.

— Rémi ! viens ici.

Je m'approchai de la table en tremblant

— Allons, n'aie pas peur, petit, dit le vieillard.

— Regardez, continua Barberin. H5

— Je ne dis pas que c'est un vilain enfant. Si c'était un vilain enfant, je n'en voudrais pas, les monstres ce n'est pas mon affaire.

— Ah ! si c'était un monstre à deux têtes, ou seulement un nain... 120

— Vous ne parleriez pas de l'envoyer à l'hospice. Vous savez qu'un monstre a de la valeur et qu'on peut en tirer profit, soit en le louant, soit en l'exploitant soi-même. Mais celui-là n'est ni nain ni monstre ; bâti comme tout le monde il n'est bon à 125 rien.

— Il est bon pour travailler.

— Il est bien faible. C'est un enfant comme il y en a beaucoup, dit le vieillard, voilà la vérité, mais

un enfant des villes ; aussi esril bien certain qu'il ne 130 sera jamais bon à rien pour le travail de la terre ; mettez-le un peu devant la charrue à piquer les bœufs, vous verrez combien il durera.

— Enfin, dit le vieillard, tel qu'il est je le prends.

i6 SANS FAMILLE. [Ch. II.

135 Seulement, bien entendu, je ne vous Tacheté pas, je vous le loue. Je vous en donne vingt francs par an.

— Vingt francs !

— C'est un bon prix et je paye d'avance : vous 140 touchez quatre belles pièces de cent sous et vous

êtes débarrassé de l'enfant.

— Mais si je le garde, l'hospice me payera plus de dix francs par mois.

— Et si l'hospice au lieu de vous le laisser, le 145 donne à un autre, vous n'aurez rien du tout ; tandis

qu'avec moi, pas de chance à courir : toute votre peine consiste à allonger la main.

Il fouilla dans sa poche et en tira une bourse de cuir dans laquelle il prit quatre pièces d'argent qu'il 150 étala sur la table en les faisant sonner.

— Mettez-en quarante.

— Non pour les services qu'il me rendra, ce n'est pas possible.

— Et quels services voulez-vous qu'il vous rende, 155 à quoi le trouvez-vous propre ?

— Il prendra place dans la troupe du signor Vitalis.

— Et où est-elle votre troupe ?

— Le signor Vitalis c'est moi, comme vous devez vous en douter ; la troupe, je vais vous la montrer,

160 puisque vous désirez faire sa connaissance.

Disant cela il ouvrit sa peau de mouton, et prit dans sa main un animal étrange qu'il tenait sous son bras gauche serré contre sa poitrine.

Ch. IL] LA TROUPE DU SIGNOR VI TA LIS. 17

C'était cet animal qui plusieurs fois avait fait soulever la peau de mouton ; mais ce n'était pas un petit 165 chien comme je Pavais pensé.

Quelle pouvait être cette bête ?

Était-ce même une bête?

Je ne trouvais pas de nom à donner à cette créature bizarre que je voyais pour la première fois, 170 et que je regardais avec stupéfaction.

Elle était vêtue d'une blouse rouge bordée d'un galon doré, mais les bras et les jambes étaient nus, car c'étaient bien des bras et des jambes qu'elle avait et non des pattes ; seulement ces bras et ces jambes 175 étaient couverts d'une peau noire, et non blanche ou carnée.

Noire aussi était la tête grosse à peu près comme mon poing fermé; la face était large et courte, le nez était retroussé avec des narines écartées, les 180 lèvres étaient jaunes ; mais ce qui plus que tout le reste me frappa, ce furent deux yeux très-rapprochés l'un de l'autre, d'une mobilité extrême, brillants comme des miroirs.

— Ah ! le vilain singe ! s'écria Barberin. 185 Ce mot me tira de ma stupéfaction, car si je

n'avais jamais vu des singes j'en avais au moins entendu parler ; ce n'était donc pas un enfant noir que j'avais devant moi, c'était un singe.

— Voici le premier sujet de ma troupe, dit Vitalis, 190 c'est M. Joli-Coeur. Joli-Cœur, mon ami, saluez la société.

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Joli-Cœur porta sa main fermée à ses lèvres et nous envoya à tous un baiser.

195 — Maintenant, continua Vitalis étendant sa main vers le caniche blanc, à un autre : le signor Capi va avoir l'honneur de présenter ses amis à l'estimable société ici présente.

A ce commandement le caniche qui jusque-là

200 n'avait pas fait le plus petit mouvement, se leva vivement et se dressant sur ses pattes de derrière il croisa ses deux pattes de devant sur sa poitrine, puis ■ il salua son maître si bas que son bonnet de police toucha le sol.

205 Ce devoir de politesse accompli, il se tourna vers ses camarades, et d'une patte, tandis qu'il tenait toujours l'autre sur sa poitrine, il leur fit signe d'approcher.

Les deux chiens, qui avaient les yeux attachés sur

210 leur camarade, se dressèrent aussitôt, et se donnant chacun une patte de devant, comme on se donne la main dans le monde, ils firent gravement six pas en avant puis après trois pas en arrière, et saluèrent la société.

215 — Celui que j'appelle Capi, continua Vitalis, autrement dit Capitano en italien, est le chef des chiens, c'est lui qui, comme le plus intelligent, transmet mes ordres. Ce jeune élégant à poil noir est le signor Zerbino, ce qui signifie le galant, nom qu'il mérite à

220 tous les égards. Quant à cette jeune personne à l'air modeste, c'est la signora Dolce, une charmante

Ch. il] LA TROUPE DU SFGNOR VITALIS. 19

Anglaise qui n'a pas volé son nom de douce. C'est avec ces sujets remarquables à des titres différents que j'ai l'avantage de parcourir le monde en gagnant ma vie plus ou moins bien, suivant les hasards de la 225 bonne ou de la mauvaise fortune. Capi ! Le caniche croisa les pattes.

— Capi, venez ici, mon ami et soyez assez aimable, je vous prie, — ce sont des personnages bien élevés à qui je parle toujours poliment, — soyez assez 230 aimable pour dire à ce jeune garçon qui vous regarde avec des yeux ronds comme des billes, quelle heure

il est.

Capi décroisa les pattes, s'approcha de son maître, écarta la peau de mouton, fouilla dans la poche du 235 gilet, en tira une grosse montre en argent, regarda le cadran et jappa deux fois distinctement; puis après ces deux jappements bien accentués, d'une voix forte et nette, il en poussa trois autres plus faibles.

Il était en effet deux heures et trois quarts. 240

— C'est bien, dit Vitalis, je vous remercie, signor Capi ; et, maintenant, je vous prie d'inviter la signora Dolce à nous faire le plaisir de danser un peu à la corde.

Capi fouilla aussitôt dans la poche de la veste de 245 son maître et en tira une corde. Il fit un signe à Zerbino et celui-ci alla vivement lui faire vis-à-vis. Alors Capi lui jeta un bout de la corde, et tous deux se mirent gravement à la faire tourner.

Quand le mouvement fut régulier, Dolce s'élança 250

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dans le cercle et sauta légèrement en tenant ses beaux yeux tendres sur les yeux de son maître.

— Vous voyez, dit celui-ci, que mes élèves sont intelligents ; mais l'intelligence ne s'apprécie à toute sa

255 valeur que par la comparaison. Voilà pourquoi j'engage ce garçon dans ma troupe ; il fera le rôle d'une bête et l'esprit de mes élèves n'en sera que mieux apprécié.

— Oh ! pour faire la bête, interrompit Bar- 260 berin.

— Il faut avoir de l'esprit, continua Vitalis, et je crois que ce garçon n'en manquera pas quand il aura pris quelques leçons. Au reste nous verrons bien. Et pour commencer nous allons en avoir tout

265 de suite une preuve. S'il est intelligent il comprendra qu'avec le signor Vitalis on a la chance de se promener, de parcourir la France et dix autres pays, de mener une vie libre au lieu de rester derrière des bœufs, à marcher tous les jours dans le

270 même champ, du matin au soir. Tandis que s'il n'est pas intelligent, il pleurera, il criera, et comme le signor Vitalis n'aime pas les enfants méchants, il ne l'emmènera pas avec lui. Alors l'enfant méchant ira à l'hospice où il faut travailler dur et manger peu.

275 J'étais assez intelligent pour comprendre ces paroles, mais de la compréhension à l'exécution il y avait une terrible distance à franchir.

Assurément les élèves du signor Vitalis étaient bien drôles, bien amusants, et ce devait être bien

Ch. IL] LA TROUPE DU SIGNOR VIT ALI S. 21

amusant aussi de se promener toujours; mais pour 280 les suivre et se promener avec eux il fallait quitter mère Barberin.

Il est vrai que si je refusais, je ne resterais peutêtre pas avec mère Barberin, on m'enverrait à l'hospice. 285

Comme je demeurais troublé, les larmes dans les yeux, Vitalis me frappa doucement du bout du doigt sur la joue.

— Allons, dit-il, l'enfant comprend puisqu'il ne crie pas, la raison entrera dans cette petite tête, et 290 demain . . .

— Oh ! monsieur, m'écriai je ; laissez-moi à maman Barberin, je vous en prie !

Mais avant d'en avoir dit davantage, je fus interrompu par un formidable aboiement de 295 Capi.

En même temps le chien s'élança vers la table sur laquelle Joli-Cœur était resté assis.

Celui-ci, profitant d'un moment où tout le monde était tourné vers moi, avait doucement pris le verre 300 de son maître, qui était plein de vin, et il était en train de le vider. Mais Capi, qui faisait bonne garde, avait vu cette friponnerie du singe, et, en fidèle serviteur qu'il était, il avait voulu l'empêcher. 305

— Monsieur Joli-Cœur, dit Vitalis, d'une voix sévère, vous êtes un gourmand et un fripon ; allez vous mettre là-bas, dans le coin, le nez tourne' contre la

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muraille, et vous, Zerbino, montez la garde devant 310 lui ; s'il bouge, donnez-lui une bonne claque. Quant

à vous, monsieur Capi, vous êtes un bon chien ;

tendez-moi la patte que je vous la serre.

Tandis que le singe obéissait en poussant de

petits cris étouffés, le chien, heureux, fier, tendait la 315 patte à son maître.

— Maintenant, continua Vitalis, revenons à nos affaires. Je vous donne donc trente francs.

— Non, quarante.

Une discussion s'engagea; mais bientôt Vitalis 320 l'interrompit :

— Cet enfant doit s'ennuyer ici, dit-il ; qu'il aille donc se promener dans la cour de l'auberge et s'amuser.

En même temps il fit un signe à Barberin. 325 — Oui, c'est cela, dit celui-ci, va dans la cour, mais n'en bouge pas avant que je t'appelle, ou sinon je me fâche.

Je n'avais qu'à obéir, ce que je fis.

La discussion entre Vitalis et Barberin dura long- 330 temps, car il s'écoula plus d'une heure avant que celui-ci vînt dans la cour.

Enfin je le vis paraître : il était seul. Venait-il me chercher pour me remettre aux mains de Vitalis ?

335 — Allons, me dit-il, en route pour la maison.

La maison ! Je ne quitterais donc pas mère Barberin ?

Ch. IL] LA TROUPE DU SIGNOR VIT A LIS. 23

J'aurais voulu l'interroger, mais je n'osai pas, car

il paraissait de fort mauvaise humeur.

La route se fit silencieusement. 340

Mais environ dix minutes avant d'arriver, Barberin

qui marchait devant s'arrêta :

— Tu sais, me dit- il en me prenant rudement par l'oreille, que si tu racontes un seul mot de ce que tu

as entendu aujourd'hui, tu le payeras cher; ainsi, 345 attention !

Le lendemain, quand je me levai, je n'aperçus point mère Barberin.

Comme je la cherchais en rôdant autour de la maison, Barberin me demanda ce que je voulais. 350

— Maman.

— Elle est au village, elle ne reviendra qu'après midi.

Sans savoir pourquoi, cette absence m'inquiéta.. Elle n'avait pas dit la veille qu'elle irait au village. 355 Comment n'avait elle pas attendu pour nous accompagner, puisque nous devions y aller après midi? Serait-elle revenue quand nous partirions ?

Une crainte vague me serra le cœur; sans me rendre compte du danger qui me menaçait, j'eus 360 cependant le pressentiment d'un danger.

Barberin me regardait d'im air étrange, peu fait pour me rassurer.

Voulant échapper à ce regard, je m'en allai dans le jardin. 365

J'étais à deux genoux sur la terre, appuyé sur mes

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mains, le nez baissé dans mes topinambours, quand j'entendis crier mon nom d'une voix impatiente. C'était Barberin qui m'appelait.

370 Que me voulait-il ?

Je me hâtai de rentrer à la maison.

Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir devant la cheminée Vitalis et ses chiens.

Instantanément je compris ce que Barberin voulait 375 de moi.

Vitalis venait me chercher, et c'était pour que mère Barberin ne pût pas me défendre que le matin Barberin l'avait envoyée au village.

Sentant bien que je n'avais ni secours ni pitié à 380 attendre de Barberin, je courus à Vitalis :

— Oh ! monsieur, m'écriai-je, je vous en prie, ne m'emmenez pas.

Et j'éclatai en sanglots.

— Allons, mon garçon, me dit-il assez doucement, 385 tu ne seras pas malheureux avec moi, je ne bats

point les enfants, et puis tu auras la compagnie de mes élèves qui sont très-amusants. Qu'as-tu à regretter ?

— Mère Barberin ! mère Barberin !

390 — En tous cas, tu ne resteras pas ici, dit Barberin, en me prenant rudement par l'oreille ; monsieur ou l'hospice, choisis !

— Non ! mère Barberin !

— Ah ! tu m'ennuies à la fin, s'écria Barberin, 395 qui se mit dans une terrible colère ; s'il faut te

Ch. IL] LA TROUPE DU SIGNOR VITALIS. 25

chasser d'ici à coups de bâton, c'est ce que je vais faire.

— Cet enfant regrette sa mère Barberin, dit Vitalis; il ne faut pas le battre pour cela ; il a du cœur, c'est bon signe. 400

— Si vous le plaignez, il va hurler plus fort.

— Maintenant, aux affaires.

Disant cela, Vitalis étala sur la table huit pièces de cinq francs, que Barberin en un tour de main fit disparaître dans sa poche. 405

— Je n'ai pas le temps, dit Vitalis. Il faut se mettre en route. Allons, mon petit. Comment se nomme-t-il ?

— Rémi.

— Allons, Rémi, prends ton paquet, et passe devant Capi, en avant, marche !

Je tendis les mains vers lui, puis vers Barberin, mais tous deux détournèrent la tête, et je sentis que Vitalis me prenait par le poignet.

Il fallut marcher. 415

Ah! la pauvre maison, il me sembla, quand j'en franchis le seuil, que j'y laissais un morceau de ma peau.

Vivement, je regardai autour de moi, mes yeux obscurcis par les larmes ne virent personne à qui de- 420 mander secours : personne sur la route, personne dans les prés d'alentour.

Je me mis à appeler :

— Maman, mère Barberin !

26 SANS FAMILLE. [Ch. II.

425 Mais personne ne répondit à ma voix, qui s'éteignit dans un sanglot.

Il fallut suivre Vitalis, qui ne m'avait pas lâché le poignet.

— Bon voyage ! cria Barberin.

430 Et il rentra dans la maison.

Hélas ! c'était fini.

— Allons, Rémi, marchons, mon enfant, dit Vitalis. Et sa main tira mon bras.

Alors je me mis à marcher près de lui. Heureuse-

435 ment il ne pressa point son pas, et même je crois bien qu'il le régla sur le mien.

Le chemin que nous suivions s'élevait en lacets le long de la montagne, et, à chaque détour, j'apercevais la maison de mère Barberin qui diminuait, diminuait.

440 Bien souvent j'avais parcouru ce chemin et je savais que quand nous serions à son dernier détour, j'apercevrais la maison encore une fois, puis qu'aussitôt que nous aurions fait quelques pas sur le plateau, ce serait fini ; plus rien ; devant moi l'inconnu ; der-

445 rière moi la maison où j'avais vécu jusqu'à ce jour si heureux, et que sans doute je ne re verrais jamais.

Heureusement la montée était longue ; cependant à force de marcher, nous arrivâmes au haut.

450 Vitalis ne m'avait pas lâché le poignet.

— Voulez-vous me laisser reposer un peu ? lui dis-je.

— Volontiers, mon garçon.

Ch. IL] LA TROUPE DU SIGNOR VITALIS. 27

Et, pour la première fois, il desserra la main.

Mais, en même temps, je vis son regard se 455 diriger vers Capi, et faire un signe que celui-ci comprit.

Aussitôt, comme un chien de berger, Capi abandonna la tête de la troupe et vint se placer derrière moi. 460

Cette manœuvre acheva de me faire comprendre ce que le signe m'avait déjà indiqué : Capi était mon gardien ; si je faisais un mouvement pour me sauver, il devait me sauter aux jambes.

J'allai m'asseoir sur le parapet gazonné, et Capi me 465 suivit de près.

— Eh bien ? demanda Vitalis, nous mettons-nous en route ?

— Oh ! monsieur, je vous en prie.

— Pauvre petit, dit-il à demi-voix. 470

— Oh ! je vous en prie, m'écriai-je encouragé par ces mots de compassion, laissez-moi retourner.

Mais il me prit par le poignet et me fit descendre sur la route.

— Puisque tu es reposé, dit-il, en marche, mon 475 garçon.

Je voulus me dégager, mais il me tenait solidement.

— Capi, dit-il, Zerbino !

Et les deux chiens m'entourèrent : Capi derrière, 480 Zerbino devant.

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