MONSIEUR JOLI-CŒUR
— Il faut gagner un village, dit Vitalis en se levant, ou Joli-Cœur va mourir ici ; heureux nous serons, s'il ne meurt pas en route. Partons.
La couverture bien chauffée, Joli-Cœur fut enveloppé dedans, et mon maître le plaça sous sa veste 5 contre sa poitrine.
Nous étions prêts à partir.
— Voilà une auberge, dit Vitalis, qui nous a fait payer cher l'hospitalité qu'elle nous a vendue.
En disant cela, sa voix tremblait. 10
Il sortit le premier, et je marchai dans ses pas.
Il fallut appeler Capi, qui était resté sur le seuil de la hutte, le nez tourné vers l'endroit où ses camarades avait été surpris.
Dix minutes après être arrivés sur la grande route, 15 nous croisâmes une voiture dont le charretier nous apprit qu'avant une heure nous trouverions un village.
Cela nous donna des jambes, et cependant marcher
128 SANS FAMILLE. [Ch. VIII.
était difficile autant que pénible, au milieu de cette 20 neige, dans laquelle j'enfonçais jusqu'à mi-corps.
De temps en temps, je demandais à Vitalis comment se trouvait Joli-Cœur, et il me répondait qu'il le sentait toujours grelotter contre lui.
Enfin au bas d'une côte se montrèrent les toits 25 blancs d'un gros village ; encore un effort et nous arrivions.
Nous n'avions point pour habitude de descendre dans les meilleures auberges, mais cette fois, il n'en fut pas ainsi : au lieu de s'arrêter à l'entrée du village, 30 Vitalis continua jusqu'à une auberge devant laquelle se balançait iune belle enseigne dorée, et demanda à l'aubergiste une bonne chambre avec du feu.
Tout d'abord l'aubergiste, qui était un personnage
de belle prestance, avait dédaigné de nous regarder,
35 mais les grands airs de mon maître lui en imposèrent,
et une fille de service reçut l'ordre de nous conduire.
— Vite, couche-toi, me dit Vitalis pendant que la servante allumait le feu.
Je restai un moment étonné : pourquoi me coucher? 40 j'aimais bien mieux me mettre à table qu'au lit.
— Allons vite, répéta Vitalis.
Et je n'eus qu'à obéir.
Il y avait un édredon sur le lit, Vitalis me l'appliqua jusqu'au menton.
45 — Tâche d'avoir chaud, me dit-il, plus tu auras chaud mieux cela vaudra.
Il me semblait que Joli-Cœur avait beaucoup plus
Ch. VIII.] MONSIEUR JOLI-CŒUR. 129
que moi besoin de chaleur, car je n'avais nullement froid.
Pendant que je restais immobile sous l'édredon, 50 pour tâcher d'avoir chaud, Vitalis au grand étonnement de la servante, tournait et retournait le pauvre petit Joli-Cœur, comme s'il voulait le faire rôtir.
— As-tu chaud ? me demanda Vitalis après quelques instants. 55
— J'étouffe.
— C'est justement ce qu'il faut.
Et venant à moi vivement, il mit Joli-Cœur dans mon lit, en me recommandant de le tenir bien serré contre ma poitrine. 60
La pauvre petite bête, qui était ordinairement si rétive lorsqu'on lui imposait quelque chose qui lui déplaisait, semblait résignée à tout.
Elle se tenait collée contre moi, sans faire un mouvement ; elle n'avait plus froid, son corps était 65 brûlant.
Mon maître était descendu à la cuisine ; bientôt il remonta portant un bol de vin chaud et sucré.
Il voulut faire boire quelques cuillerées de ce breuvage à Joli-Cœur, mais celui-ci ne put pas 7o desserrer les dents.
Avec ses yeux brillants il nous regardait tristement comme pour nous prier de ne pas le tourmenter.
En même temps il sortait un de ses bras du lit et nous le tendait. 75
Je me demandais ce que signifiait ce geste qu'il
130 SANS FAMILLE. [Ch. Vin.
répétait à chaque instant, quand Vitalis me l'expliqua.
Avant que je fusse entré dans la troupe, Joli-Cœur 80 avait eu une fluxion de poitrine et on l'avait saigné au bras ; à ce moment, se sentant de nouveau malade, il nous tendait le bras pour qu'on le saignât encore et le guérît comme on l'avait guéri la première fois. N'était-ce pas touchant ?
85 Non-seulement Vitalis fut touché, mais encore il fut inquiété.
Il était évident que le pauvre Joli-Cœur était malade, et même il fallait qu'il se sentît bien malade pour refuser le vin sucré qu'il aimait tant. 90 — Bois le vin, dit Vitalis, et reste au lit, je vais aller chercher un médecin.
Il faut avouer que moi aussi j'aimais bien le vin
sucré, et de plus j'avais une terrible faim; je ne me
fis donc pas donner cet ordre deux fois, et après avoir
95 vidé le bol, je me replaçai sous l'édredon, où la
chaleur du vin aidant, je faillis étouffer.
Notre maître ne fut pas longtemps sorti ; bientôt il revint amenant avec lui un monsieur à lunettes d'or, — le médecin.
100 Craignant que ce puissant personnage ne voulût pas se déranger pour un singe, Vitalis n'avait pas dit pour quel malade il l'appelait ; aussi, me voyant dans le lit rouge comme une pivoine qui va ouvrir, le médecin vint à moi, et m 'ayant posé la main sur le front : 105 — Congestion, dit-il.
Ch. vin.] MONSIEUR JOLI-CŒUR. 131
Et il secoua la tête d'un air qui n'annonçait rien de bon.
Il était temps de le détromper, ou bien il allait peut-être me saigner.
— Ce n'est pas moi qui suis malade, dis-je. 110
— Comment, pas malade ? Cet enfant délire. Sans répondre, je soulevai un peu la couverture,
et montrant Joli-Cœur qui avait posé son petit bras autour de mon cou :
— C'est lui qui est malade, dis-je. 115 Le médecin avait reculé de deux pas en se tournant vers Vitalis :
— Un singe ! criait-il, comment, c'est pour un singe que vous m'avez dérangé et par un temps pareil !
Je crus qu'il allait sortir indigné. 120
Mais c'était un habile homme que notre maître et qui ne perdait pas facilement la tête. Poliment et avec ses grands airs il arrêta le médecin. Puis il lui expliqua la situation.
Ce sont d'adroits flatteurs que les Italiens ; le mé- 125 decin abandonna bientôt la porte pour se rapprocher du lit.
Pendant que notre maître parlait, Joli-Cœur qui avait sans doute deviné que ce personnage à lunettes était un médecin, avait plus de dix fois sorti son petit 130 bras, pour l'offrir à la saignée.
— Voyez comme ce singe est intelligent, il sait que vous êtes médecin, et il vous tend le bras pour que vous tàtiez son pouls.
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135 Cela acheva de décider le médecin.
— Au fait, dit-il, le cas est peut-être curieux. Il était, hélas ! fort triste pour nous, et bien in quiétant : le pauvre M. Joli-Cœur était menacé d'une fluxion de poitrine. 140 Ce petit bras qu'il avait tendu si souvent, fut pris par le médecin, et la lancette s'enfonça dans sa veine, sans qu'il poussât le plus petit gémissement. Il savait que cela devait le guérir.
Puis après la saignée vinrent les sinapismes, les 145 cataplasmes, les potions et les tisanes.
Bien entendu, je n'étais pas resté dans le lit ; j'étais devenu garde-malade sous la direction de Vitalis.
Le pauvre petit Joli-Cœur aimait mes soins et il me récompensait par un doux sourire : son regard était 150 devenu vraiment humain.
Lui naguère si vif, si pétulant, si contrariant, toujours en mouvement pour nous jouer quelque mau vais tour, était maintenant là, d'une tranquillité et d'une docilité exemplaires.
155 Sa maladie suivait la marche de toutes les fluxions de poitrine, c'est-à-dire que la toux s'était bientôt établie, le fatiguant beaucoup par les secousses qu'elle imprimait à son pauvre petit corps.
J'avais cinq sous pour toute fortune, je les employai 160 à acheter du sucre d'orge pour Joli-Cœur.
Malheureusement j'aggravai son mal au lieu de le soulager.
Avec l'attention qu'il apportait à tout, il ne lui fal-
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lut pas longtemps pour observer que je lui donnais un morceau de sucre d'orge toutes les fois qu'il tous- 165 sait.
Alors il s'empressa de profiter de cette observation, et il se mit à tousser à chaque instant, afin d'avoir plus souvent le remède qu'il aimait tant, si bien que ce remède au lieu de le guérir le rendit plus malade. 170
Quand je m'aperçus de sa ruse, je supprimai bien entendu le sucre d'orge, mais il ne se découragea pas : il commençait par m'implorer de ses yeux suppliants ; puis quand il voyait que ses prières étaient inutiles, il toussait de toutes ses forces, sa face se 175 colorait, les veines de son front se distendaient, les larmes coulaient de ses yeux, et il finissait par suffoquer, non plus en jouant la comédie mais pour tout de bon.
Un matin, en revenant de déjeuner, tandis que j'étais resté auprès de Joli-Cœur que nous ne lais- 180 sions pas seul, mon maître m'apprit que l'aubergiste avait demandé le paiement de ce que nous devions, si bien qu'après ce paiement, il ne lui restait plus que cinquante sous.
Que faire ? 185
Naturellement je ne trouvai pas de réponse à cette question.
Pour lui, il ne voyait qu'un moyen de sortir d'embarras, c'était de donner une représentation le soir même. 19°
Une représentation sans Zerbino, sans Dolce, sans Joli-Cœur ! cela me paraissait impossible.
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Mais nous n'étions pas dans une position à nous arrêter découragés devant une impossibilité : il fallait
195 à tout prix soigner Joli-Cœur et le sauver : le médecin, les médicaments, le feu, la chambre, nous obligeaient à faire une recette immédiate d'au moins quarante francs pour payer l'aubergiste qui, voyant la couleur de notre argent, nous ouvrirait un nouveau crédit.
200 Quarante francs dans ce village, par ce froid, et avec les ressources dont nous disposions, quel tour de force !
Cependant mon maître, sans s'attarder aux réflexions, s'occupa activement à le réaliser.
205 Tandis que je gardais notre malade, il trouva une salle de spectacle dans les halles, car une représentation en plein air était impossible par le froid qu'il faisait ; il composa et colla des affiches ; il arrangea un théâtre avec quelques planches, et bravement il
210 dépensa ses cinquante sous à acheter des chandelles qu'il coupa par le milieu, afin de doubler son éclairage.
Le tambour du village, coiffé d'un képi rouge, s'arrêta devant l'auberge, et après un magnifique
215 roulement, annonça le programme.
En entendant le tambour, Capi avait aboyé joyeusement, et Joli-Cœur s'était à demi soulevé, quoiqu'il fût très-mal en ce moment : tous deux, je le crois bien, avaient deviné qu'il s'agissait de notre repré-
220 sentation.
Cette idée, qui s'était présentée à mon esprit, me
Ch. VIII.] MONSIEUR JOLI-CŒUR. 135
fut bientôt confirmée par la pantomime de Joli-Cœur: il voulut se lever et je dus le retenir de force ; alors il me demanda son costume de général anglais, l'habit et le pantalon rouge galonnés d'or, le chapeau à 225 claque avec son plumet.
Il joignait les mains, il se mettait à genoux pour mieux me supplier.
Quand il vit qu'il n'obtenait rien de moi par la prière, il essaya de la colère, puis enfin des larmes. 230
Il était certain que nous aurions bien de la peine à le décider à renoncer à son idée de reprendre son rôle le soir, et je pensai que dans ces conditions le mieux était de lui cacher notre départ.
Malheureusement quand Vitalis, qui ignorait ce 235 qui s'était passé en son absence, rentra, sa première parole fut pour me dire de préparer ma harpe et tous les accessoires nécessaires à notre représentation.
A ces mots bien connus de lui, Joli-Cœur recom- 240 mença ses supplications, les adressant cette fois à son maître.
— Tu veux jouer? dit celui-ci.
— Oui, oui, cria toute la personne de Joli-Cœur.
— Mais tu es malade, pauvre petit Joli-Cœur ! 245
— Plus malade ! cria-t-il non moins expressivement.
C'était vraiment chose touchante de voir l'ardeur que ce pauvre petit malade, qui n'avait plus que le souffle, mettait dans ses supplications, et les mines ainsi que les poses qu'il prenait pour nous décider ; 250
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mais lui accorder ce qu'il demandait, c'eût été le condamner à une mort certaine.
L'heure était venue de nous rendre aux halles ; j'arrangeai un bon feu dans la cheminée avec de grosses 255 bûches qui devaient durer longtemps ; j'enveloppai bien dans sa couverture le pauvre petit Joli-Cœur qui pleurait à chaudes larmes, et qui m'embrassait tant
qu'il pouvait, puis nous partîmes.
260 Notre ménage fut vite fait, et nous ne tardâmes point à rentrer à l'auberge.
Je montai l'escalier le premier et j'entrai dans la chambre en courant ; le feu n'était pas éteint, mais il ne donnait plus de flamme.
265 J'allumai vivement une chandelle et je cherchai Joli-Coeur, surpris de ne pas l'entendre.
Il était couché sur sa couverture, tout de son long, il avait revêtu son uniforme de général, et il paraissait dormir, 270 Je me penchai sur lui pour lui prendre doucement la main sans le réveiller.
Cette main était froide.
A ce moment, Vitalis entrait dans la chambre. Je me tournai vers lui.
275 — Joli- Cœur est froid !
Vitalis se pencha près de moi :
— Hélas ! dit-il, il est mort.