SANS FAMILLE. [OU. VII
Tout en montant, je parlais doucement à Joli- Cœur qui ne bougeait pas, mais qui me regardait avec ses yeux brillants.
660 J'allais arriver à lui et déjà j'allongeais la main pour le prendre, lorsqu'il fit un bond et s'élança sur une autre branche.
Je le suivis sur cette branche, mais les hommes, hélas ! et même les gamins sont très-inférieurs aux 665 singes pour courir dans les arbres.
Aussi est-il bien probable que je n'aurais jamais pu atteindre Joli-Cœur si la neige n'avait pas couvert les branches ; mais comme cette neige lui mouillait les mains et les pieds il fut bientôt fatigué de cette 670 poursuite. Alors dégringolant de branches en branches il sauta d'un bond sur les épaules de son maître, et se cacha sous la veste de celui-ci.
C'était beaucoup d'avoir retrouvé Joli-Cœur, mais ce n'était pas tout : il fallait maintenant chercher les 675 chiens.
Nous arrivâmes en quelques pas à l'endroit où nous étions déjà venus dans la nuit, et où nous avions trouvé la neige piétinée.
Maintenant qu'il faisait jour, il nous fut facile de 680 deviner ce qui s'était passé : la neige gardait imprimée en creux l'histoire de la mort des chiens.
En sortant de la cabane l'un derrière l'autre, ils
avaient longé les fagots et nous suivions distinctement
leurs traces pendant une vingtaine de mètres ; puis
685 ces traces disparaissaient dans la neige bouleversée ;
Ch. VIL] NEÏGE ET LOUPS. 125
alors on voyait d'autres empreintes ; d'un côté celles qui montraient par où les loups, en quelques bonds allongés, avaient sauté sur les chiens ; et de Vautre celles qui disaient par ou ils les avaient emportés après les avoir boules ; de traces des chiens il n en 690 existait plus, à l'exception d'une traînée de rouge qui çà et là ensanglantait la neige.
Il n'y avait plus maintenant à poursuivre nos recherches plus loin ; les deux pauvres chiens avaient été égorgés là et emportés pour être dévorés à loisir 695 dans quelque hallier épineux.
D'ailleurs nous devions nous occuper au plus vite de réchauffer Joli-Cœur.
Nous rentrâmes dans la cabane et tandis que Vitalis lui présentait les pieds et les mains au feu comme 700 on fait pour les petits enfants, je chauffai bien sa couverture et nous l'enveloppâmes dedans.
Mais ce n'était pas seulement une couverture qu'il fallait, c'était encore un bon lit bassiné, c'était surtout une boisson chaude, et nous n'avions ni l'un ni l'autre; 705 heureux encore d'avoir du feu.
Nous nous étions assis, mon maître et moi, autour du foyer, sans rien dire, et nous restions là, immobiles, regardant le feu brûler.
Mais il n'était pas besoin de paroles, il n'était pas 710 besoin de regard pour exprimer ce que nous ressentions.
— Pauvre Zerbino, pauvre Dolce, pauvres amis !
C'étaient les paroles que tous deux nous murmu-
126 SAA'S FAMILLE. [Oh. VII.
715 rions chacun de notre côté, ou tout au moins les pensées de nos cœurs.
Ils avaient été nos camarades, nos compagnons de bonne et mauvaise fortune, et pour moi, pendant mes jours de détresse et de solitude, mes amis, presque
720 mes enfants.
Et j'étais coupable de leur mort.
Car je ne pouvais m'innocenter : si j'avais fait bonne garde comme je le devais, si je ne m'étais pas endormi, ils ne seraient pas sortis, et les loups
725 ne seraient pas venus nous attaquer dans notre cabane, ils auraient été retenus à distance, effrayés par notre feu.
J'aurais voulu que Vitalis me grondât ; j'aurais presque demandé qu'il me battît.
730 Mais il ne me disait rien, il ne me regardait même pas; il restait la tête penchée au-dessus du foyer: sans doute il songeait à ce que nous allions devenir sans les chiens. Comment donner nos représentations sans eux ? Comment vivre ?