‹ Episodes from Sans famille. Selected and edited, with notes by W.E. RussellChapitre 6 sur 30 · SANS FAMILLE. [CH. IV · texte numérisé non relu

SANS FAMILLE. [CH. IV

Pour lui, tant que se prolongea cette longue répétition, il ne se fâcha pas une seule fois; pas une seule 195 fois il ne jura.

— Allons, recommençons, disait-il sévèrement, quand ce qu'il avait demandé n'était pas réussi ; c'est mal, Capi; vous ne faites pas attention, Joli-Cœur, vous serez grondé.

200 Et c'était tout ; mais cependant c'était assez.

— Eh bien, me dit-il, quand la répétition fut terminée, crois-tu que tu t'habitueras à jouer la comédie ?

— Je ne sais pas.

205 — Cela t'ennuie-t-il.

— Non, cela m'amuse.

— Alors tout ira bien ; tu as de l'intelligence, et ce qui est plus précieux encore peut-être, de l'attention ; avec de l'attention et de la docilité, on arrive à tout.

210 Vois mes chiens et compare-les à Joli-Cœur. Joli- Cœur a peut-être plus de vivacité et d'intelligence, mais il n'a pas de docilité. Il apprend facilement ce qu'on lui enseigne, mais il l'oublie aussitôt. D'ailleurs ce n'est jamais avec plaisir qu'il fait ce qu'on lui de-

215 mande ; volontiers il se révolterait, et toujours il est contrariant. Cela tient à sa nature, et voilà pourquoi je ne me fâche pas contre lui : le singe n'a pas, comme le chien, la conscience du devoir, et par là il lui est très-inférieur. Comprends-tu cela ?

220 — Il me semble.

— Sois donc attentif, mon garçon ; sois docile ;

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fais de ton mieux ce que tu dois faire. Dans la vie, tout est là ?

Causant ainsi, je m'enhardis à lui dire que ce qui m'avait le plus étonné dans cette répétition, c'avait 225 été l'inaltérable patience dont il avait fait preuve aussi bien avec Joli-Cœur et les chiens, qu'avec moi.

Il se mit alors à sourire doucement :

— On voit bien, me dit-il, que tu n'as vécu jusqu'à ce jour qu'avec des paysans durs aux bêtes et qui 230 croient qu'on doit conduire celles-ci le bâton toujours levé. C'est là une erreur fâcheuse : on obtient peu de chose par la brutalité, tandis qu'on obtient beaucoup, pour ne pas dire tout, par la douceur.

Ainsi suppose un moment qu'en instruisant Capi je 235 me sois abandonné à l'emportement et à la colère. Qu'aura fait Capi? il aura pris l'habitude de la colère et de l'emportement. C'est-à-dire qu'en se modelant sur mon exemple, il se sera corrompu. Le chien est presque toujours le miroir de son maître; et 240 qui voit l'un, voit l'autre. Montre-moi ton chien ; je dirai qui tu es. Le brigand a pour chien, un gredin ; le voleur, un voleur ; le paysan sans intelligence, un chien grossier; l'homme poli et affable un chien aimable. 245

Mes camarades, les chiens et le singe, avaient sur moi le grand avantage d'être habitués à paraître en public, de sorte qu'ils virent arriver le lendemain sans crainte. Pour eux il s'agissait de faire ce qu'ils avaient déjà fait cent fois, mille fois peut-être. 250

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Mais pour moi, je n'avais pas leur tranquille assurance. Que dirait Vitalis, si je jouais mal mon rôle? Que diraient nos spectateurs ?

Cette préoccupation troubla mon sommeil et quand 255 je m'endormis, je vis en rêve des gens qui se tenaient les côtes à force de rire, tant ils se moquaient de moi.

Aussi mon émotion était-elle vive, lorsque le lendemain nous quittâmes notre auberge pour nous rendre 260 sur la place, où devait avoir lieu notre représentation.

Vitalis ouvrait la marche, la tête haute, la poitrine cambrée, et il marquait le pas des deux bras et des pieds en jouant une valse sur un fifre en métal. 265 Derrière lui venait Capi, sur le dos duquel se prélassait M. Joli-Cœur, en costume de général anglais, habit et pantalon rouge galonné d'or, avec un chapeau à claque surmonté d'un large plumet.

Puis, à une distance respectueuse s'avançaient sur 270 une même ligne Zerbino et Dolce.

Enfin je formais la queue du cortège, qui, grâce à l'espacement indiqué par notre maître, tenait une certaine place dans la rue.

Mais ce qui mieux encore que la pompe de notre 275 défilé provoquait l'attention, c'étaient les sons perçants du fifre qui allaient jusqu'au fond des maisons éveiller la curiosité des habitants d'Ussel. On accourait sur les portes pour nous voir passer, les rideaux de toutes les fenêtres se soulevaient rapidement.

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