CH. IV.] MES DÉBUTS
Quelques enfants s'étaient mis à nous suivre, des 280 paysans ébahis s'étaient joints à eux, et quand nous étions arrivés sur la place, nous avions derrière nous et autour de nous un véritable cortège.
Notre salle de spectacle fut bien vite dressée; elle consistait en une corde attachée à quatre arbres, de 285 manière à former un carré long, au milieu duquel nous nous plaçâmes.
La première partie de la représentation consista en différents tours exécutés par les chiens ; mais ce que furent ces tours, je ne saurais le dire, occupé que 290 j'étais à me répéter mon rôle et troublé par l'inquiétude.
Tout ce que je me rappelle, c'est que Vitalis avait abandonné son fifre et l'avait remplacé par un violon au moyen duquel il accompagnait les exercices des 295 chiens, tantôt avec des airs de danse, tantôt avec une musique douce et tendre.
La foule s'écait rapidement amassée contre nos cordes, et quand je regardais autour de moi, machinalement bien plus qu'avec une intention déterminée, 300 je voyais une infinité de prunelles qui, toutes fixées sur nous, semblaient projeter des rayons.
La première pièce terminée, Capi prit une sébile entre ses dents, et marchant sur ses pattes de derrière, commença à faire le tour ' de l'honorable 305 société.7 Lorsque les sous ne tombaient pas dans la sébile, il s'arrêtait et plaçant celle-ci, dans l'intérieur du cercle hors la portée des mains, il posait
48 SANS FAMILLE. [Ch. IV.
ses deux pattes de devant sur le spectateur ré- 310 calcitrant, poussait deux ou trois aboiements, et
frappait des petits coups sur la poche qu'il voulait
ouvrir.
Alors dans le public c'étaient des cris, des propos
joyeux et des railleries.
315 — Il est malin, le caniche, il connaît ceux qui ont
le gousset garni.
— Allons, la main à la poche !
— Il donnera !
— Il donnera pas !
320 — L'héritage de votre oncle vous le rendra.
Et le sou était finalement arraché des profondeurs où il se cachait.
Pendant ce temps, Vitalis, sans dire un mot, mais ne quittant pas la sébile des yeux, jouait des airs 325 joyeux sur son violon qu'il levait et qu'il baissait selon la mesure.
Bientôt Capi revint auprès de son maître, portant fièrement la sébile pleine.
C'était à Joli-Cœur et à moi à entrer en scène. 330 — Mesdames et messieurs, dit Vitalis en gesticulant d'une main avec son archet et de l'autre avec son violon, nous allons continuer spectacle par une charmante comédie intitulée : le Domestique de M. Joli- Cœur *, ou Le plus bête des deux n! est pas celui qtûon 335 pense. Un homme comme moi ne s'abaisse pas à faire d'avance l'éloge de ses pièces et de ses acteurs ; je ne vous dis donc qu'une chose : e'car-
Ch. IV.] MES DEBUTS. 49
quillez les yeux, ouvrez les oreilles et préparez vos mains pour applaudir.
Ce qu'il appelait 'une charmante comédie' était 340 en réalité une pantomime, c'est-à-dire une pièce jouée avec des gestes et non avec des paroles. Et cela devait être ainsi, par cette bonne raison que deux des principaux acteurs, Joli-Cœur et Capi, ne savaient pas parler, et que le troisième (qui était 345 moi-même) aurait été parfaitement incapable de dire deux mots.
Cependant, pour rendre le jeu des comédiens plus facilement compréhensible, Vitalis l'accompagnait de quelques paroles qui préparaient les situations de la 350 pièce et les expliquaient.
Ce fut ainsi que jouant en sourdine un air guerrier, il annonça l'entrée de M. Joli-Cœur, général anglais qui avait gagné ses grades et sa fortune dans les guerres des Indes. Jusqu'à ce jour, M. Joli-Cœur 355 n'avait eu pour domestique que le seul Capi, mais il voulait se faire servir désormais par un homme, ses moyens lui permettant ce luxe : les bêtes avaient été assez longtemps les esclaves des hommes, il était temps que cela changeât. 360
En attendant que ce domestique arrivât, le général Joli-Cœur se promenait en long et en large, et fumait son cigare. Il fallait voir comme il lançait sa fumée au nez du public !
Il s'impatientait, le général, et il commençait à 365 rouler de gros yeux comme quelqu'un qui va se
50 SANS FAMILLE. [Ch IV.
mettre en colère ; il se mordait les lèvres et frappait la terre du pied.
Au troisième coup de pied, je devais entrer en 370 scène, amené par Capie
Si j'avais oublié mon rôle, le chien me l'aurait rappelé. Au moment voulu, il me tendit la patte et m'introduisit auprès du général.
Celui-ci, en m'apercevant, leva les deux bras d'un 375 air désolé. Eh quoi ! c'était là le domestique qu'on lui présentait ? Puis il vint me regarder sous le nez et tourner autour de moi en haussant les épaules.
Sa mine fut si drolatique que tout le monde éclata de rire : on avait compris qu'il me prenait pour un 380 parfait imbécile ; et c'était aussi le sentiment des spectateurs.
La pièce était, bien entendu, bâtie pour montrer cette imbécillité sous toutes les faces ; dans chaque scène je devais faire quelque balourdise nouvelle, 385 tandis que Joli-Coeur, au contraire, devait trouver une occasion pour développer son intelligence et son adresse.
Après m'avoir examiné longuement, le général, pris de pitié, me faisait servir à déjeuner. 390 — Le général croit que quand ce garçon aura mangé il sera moins bête, disait Vitalis, nous allons voir cela.
Et je m'asseyais devant une petite table sur laquelle le couvert était mis, une serviette posée sur 395 mon assiette.
Ch. IV.] MES DÉBUTS. 51
Que faire de cette serviette ?
Capi m'indiquait que je devais m'en servir.
Mais comment ?
Après avoir bien cherché, je me mouchai dedans.
Là-dessus le général se tordit de rire, et Capi 400 tomba les quatre pattes en l'air renversé par ma stupidité.
Voyant que je me trompais, je contemplais de nouveau la serviette, me demandant comment remployer. 405
Enfin une idée m'arriva; je roulai la serviette et m'en fis une cravate.
Nouveaux rires du général, nouvelle chute de CapL
Et ainsi de suite jusqu'au moment où le général exaspéré m'arracha de ma chaise, s'assit à ma place 410 et mangea le déjeuner qui m'était destiné.
Ah ! il savait se servir d'une serviette, le général Avec quelle grâce il la passa dans une boutonnière de son uniforme et l'étala sur ses genoux. Avec quelle élégance il cassa son pain, et vida son verre ! 415
Mais où ses belles manières produisirent un effet irrésistible, ce fut lorsque, le déjeuner terminé, il demanda un cure-dent et le passa rapidement entre ses dents.
Alors les applaudissements éclatèrent de tous les 420 côtés et la représentation s'acheva dans un triomphe.
Comme le singe était intelligent ! comme le domestique était bête !
En revenant à notre auberge, Vitalis me fit ce com-
52 SANS FAMILLE. [Ch. IV.
4W25 pliment, et j'étais déjà si bien comédien, que je fus fier de cet éloge.
[Vitalis and his troupe travel thus for some months, and during this time he teaches Rémi to read by means of little cubes of wood on which he carved letters so as to make a complète alphabet. Later, he teaches him to sing also.]