‹ Episodes miraculeuxChapitre 16 sur 48 · YAN D · texte numérisé non relu

YAN D

— loi —

— Tant pis! ça m'est égal; mes jambes se plaindront si elles veulent. Il y a assez, longtemps que je les supporte : il faut bien tpie de temps en temps elles me supportent aussi.

— Voyons! voyons ! sois raisonnable...

— Je veux quitter cette chambre et respirer un peu dehors. Donne-moi ton bras.

Il était déjà sur ses pieds. Et, bon gré mal gré, on dut en passer par sa fantaisie. ^»s|^ J^ n'en connais plus...

La pièce était au rez-de-chaussée.

Il ouvrit la porte et s'assit accablé.

On causa quelques instants.

De quel sujet ? je l'ignore, et cela importe assez peu.

Le soir se faisait, on ne distinguait plus les visages.

Appuyé d une main sur f-a bonne Virginie, fidèle bâton de vieillesse et de maladie, et de

canne noueuse, il se traîna avec effort le

long de la rue qui conduit ^^^ il Saint-Alain, la cathé- ^ v drale de Lavaur. ~

Ses douleurs étaient violentes ; il ne fallait rien moins que son extraordinaire énergie pour se tenir debout et marcher avec de telles souffrances.

Il parvint de la sorte jusqu'à la maison de sa sœur, M Bonafous, qui l'aperçut de sa fenêtre et l'interpella.

— Oii vas-tu donc, François ?

— Pour deux "^.

liardsj irais me jeter au bas du pont. J'ai des fers rouges dans les jambes.

— Entre donc un moment pour prendre un peu de repos

Un prêtre passa dans la rue. C'était un vicaire de la cathédrale, M.

l'abbé Coux*^.

Quand il fut en face de la fenêtre ouverte, ce prêtre reconnut a voix du menuisier, assez caractéristique d'ailleurs. Elleétait nette et brève.

— Comment, Macarv, nous voilà ? s"écria-t-il du dehors... Ça va donc mieux?

— Ça va plus mal, au contraire , Monsieur l'abbé. Je voudrais

ma M;nie

Du repos pauvre

bien vous vendre la peau de mes jambes. Mais je vous préviens qu'elle ne vaut pas grand'chose. Elle a des varices, des ulcères, des bosses et des nœuds. Devant, derrière, à gauche, à droite, aux chevilles, aux mollets, depuis le pied jusqu'au genou, elle est trouée comme un vieux bas.

M. labbc Coux entra dans la maison. Il exhorta Macary à être patient, à se résigner; et, après quelques paroles échangées, il se leva pour prendre congé.

— Il faut que je vous quitte, dit-il, pour terminer mes petits jjréparatifs de voyage. Demain je pars pour Notre-Dame de Lourdes. Et je me chargerai volontiers de vos commissions.

A ces mots : « Notre-Dame de Lourdes! » Macary dressa la tête vivement.

— Certes, oui, j'ai une commission ! Si votre sainte Vierge a compassion des malheureux, elle peut bien avoir pitié de moi. Vous allez lui dire qu'il y a à Lavaur un pauvre diable qui a ses jambes pourries, et qu'on ne laisse pas un homme dans cette position quand on peut l'en tirer. Dites-lui que je suis à bout de souffrances : dites-lui que je n'y tiens plus... Qu'elle me guérisse ou qu'elle me tue !...

t — .Je me refuse, croyez-le bien, à lui demander de vous tuer, répondit l'abbé en souriant. Et assurément elle n'aurait o-arde de m'écouter.

Le souvenir du livre qu'iL venait de lire et des guérisons miraculeuses dont il contient le récit se présentait à l'esprit de INIacary, et il ressentait en lui une espérance vague, et forte cependant.

— INIonsieur l'abbé, reprit-il gravement, rendez-

Le mercredi suivant 19 juillet, vers neuf heures du soir, François Macary vit arriver chez hii sa sœur Marie, cette même Mme Bonalous, chez hiquelle il s'était si péniblement traîné et où l'abbé Ceux l'avait rencontré. Ce dernier était de retour, et elle lui apportait de sa part un petit flacon d'eau de Lourdes, environ un cinquième de litre.

— Voilà mon affaire ! s'écrie Macary rayonnant, ^laintenant je vais être bientôt guéri !... ^ revoir, ma sœur !

Boitant des doux côtés, tirant douloureusement le pied, s'accrochant aux murs, aux meubles, à l'épaule de sa femme, l'ouvrier quitte la chaise lonuue et se rend dans sa chambre. Il place sur une commode le flacon d'eau de Lourdes, et se met ;i genoux devant un crucifix f qu'au premier jour de leur mariage la piété de l'épouse avait appendu au-dessus de la cheminée.

— Je fis alors à la bonne Vierge, nous "^ disait-il, une prière courte (la seule, je crois, que je savais encore ! ) et je la fis de toute mon r»me.

C'était la prière « Je vous salue Marie », dont le souvenir avait surnagé en lui parmi tous les naufrages religieux de sa mémoire.

Puis il se débarrassa de ses appareils, de ses bandages, de ses guè-

très de peau de chien, de ses lacets, et, versant l'eau mystérieuse dans le creux de sa main droite, il en mouilla tout doucement ses deux jambes, ses varices, ses nodosités énormes, ses plaies suppurantes. Toute son àme priait : non plus, comme tout à l'heure, à l'aide d'une formule apprise, mais avec cet élan intime et profond, à la fois muet et éloquent, qui est la suprême prière en esprit et en vérité dont parlait le Seigneur Jésus, et qui monte tout droit à la pitié du Dieu tout-puissant.

Il y avait encore un peu d'eau dans la bouteille.

— Avale ça, mon garçon ! se dit à lui-même Macary.

Et portant le goulot h ses lèvres, il vida d'un trait tout ce qui restait.

Sur son lit étaient posées les bandes de toiles et les guêtres lacées dont il enveloppait ses jambes malades. Macary avait coutume, dès qu'il était couché, de rouler avec un soin minutieux ces longues bandes (elles avaient chacune cinq ou six mètres), afin de pouvoir le lendemain les remettre facilement. Ce soir-là il fit d'autre sorte. La foi de cet homme brusque devait avoir des formes de brusquerie. Prenant ensemble tout son appareil, le chiffonnant et le tournant dans sa main en un paquet informe, il le lança violemment dans un coin de la chambre.

— Je vous dis bonsoir, guêtres et bandages! criat-il en les jetant; je vous dis adieu, peau de chien et lacets ! Puisque la sainte Vierge en a guéri tant d'autres, elle va certainement me guérir aussi. Plus de la vie vous ne m'entortillerez les jambes!

rù!i>

Toute chrétieiinc qu'fllo fût, la femme de Ma- aÎ^' ^^

Z- cary ne partageait point son impertur-

bable confiance. En voyant ce mélanoc de prière et de vivacité, elle ne put s'empêcher de sourire tristement en hochant la tète, et elle murmurait en ellemême :

— Ilélas ! hclas ! mon pauvre cher homme! il faudra bien que tu les reprennes demain, tes bandes de toile, et ta peau de chien!... Et c est alors rpie nous allons en oui'r et fifes « Mdlc)) et des « Tonnerre ! n

La foi générale en la puissance de Dieu et en la réalité des miracles n'implique pas en effet la foi particulière à tel miracle déterminé qu'il plaît à l'espérance d'autrui de proclamer comme indubitable. La nature est rebelle h croire à tout ce qui la dépasse, et le prodige lui semblait impossible. Ainsi, aux temps bibliques, avait ri la vieille Sara, épouse d'Abraham, quand elle entendit 1 un des trois jeunes hommes prophétiser sa sënile maternité : ainsi riait, le mercredi 19 juillet 1871, la femme du menuisier de Lavaur, en le voyant annoncer, avec cette audacieuse assurance, son immédiate et très certaine guérison.

Habituellement Macary était longtemps h trouver le repos de la nuit. Le sang, se portant à flots dans les veines des jambes ^'' après l'enlèvement de l'appareil compresseur, produisait pcn-

j dant plusieurs heures dans toute 1" économie une sorte de

trouble fiévreux et de demi-insomnie.

É^ A peine le menuisier fut-il au lit, ce soir-là, qu'il s'endormit d un t sommeil profond. Un peu surprise, sa femme se retira dans

^^^- sa chambre sur la pointe des pieds et se coucha. ^

* '** Une porte ouverte séparait les deux pièces

*'^..'F?, Toutes les lumières s'éteignirent, et le si

ft

se fit dans la maison.

rf

ctf.

VH«

iLâr

lié

A minuit, Macary s'éveille un instant. Contrairement h l'état ordinaire, il ne ressent aux jambes aucune douleur. II y promène la main : nulle nodosité !

— Femme ! s'éerie-t-il, je suis guéri!...

— Tu rêves, mon pauvre François ! répond celleci de la chambre voisine, tu rêves!... Allons! dors.

— Je ne rêve pas, dit Macary : j'ai touché mes jambes...

Mais le sommeil, un moment interrompu, s'était de nouveau appesanti sur lui. Et malgré l'heureux étonnement dont il était saisi, il laissa retomber sa tête sur son oreiller, ayant tous ses sens maîtrisés et vaincus par un irrésistible assoupissement.

A cinq heures il rouvre les yeux. Le soleil matinal de juillet éclairait la maison. Macarv peut non seulement toucher ses jambes, mais les voir. Tout avait disparu : plus de nodosités, plus de varices, plus d'ulcères. Les veines avaient repris leur proportion normale. Sous le regard comme sous la main, la peau était lisse et unie.

Ah! si jusque-là les émotions de Macary s'étaient toujours traduites par des jurons retentissants, on peut dire que le cri qu'il poussa dénotait le complet renversement de sa nature. Le pauvre homme joignit les mains et les éleva vers le ciel :

— O mon Dieu ! ù très sainte Vierge de *1^'^> Lourdes!

Et en même temps que son cœur se tournait en haut, il se tourna aussi vers la vieille comi)ai»ne de sa vie, et d'un acecnt qui laissait comprendre un indescriptible bouleversement, il cria :

Virofinie ! Virginie !

Effravée, elle pense qu'il appelle au secours, et elle accourt à demi vêtue. D'un geste, son mari, le visage tout en larmes, lui montre ses jambes guéries.

— Eh bien ! dit-il, cette nuit tu ne voulais pas me croire. Regarde ! A ce spectacle, elle est saisie par un tremblement. Puis elle se prosterne et sanglote, la tète dans ses mains, appuyée sur le bord du lit.

Macary se lève et se tient debout. Il marche sans guêtres et sans bandages, et n'éprouve ni douleur ni fatigue. Il s'agenouille et prie. Puis il court à son établi ! Il prend et porte sans eU'ort une lourde planche sur son banc de travail, l'y assujettit et se met à la varloper. Un sang plus vigoureux circule ^ lui semble qu'il a retrouvé sa jeunesse.

fils Charles, lequel venait, comme de coutume, vailler à l'atelier. Il pousse un cri de sur-

dans ses veines. Il

Arrive son pour tra tprise :

— Comment? père ! vous voilà

sur pied et à l'atelier?...

'5~ Qu'est-ce qui se passe donc?

r.^ "*^0 — Ce qui se passe, mon ami?

c'est ([ue l'eau de Lourdes a

-..rtj "*=^>v ^'''t ^*^" •^■f"*^'*- Apjiroclie !

Et, relevant jusqu'au-dessus du genou son large pantalon de toile, il découvre ses jambes.

Le fils, ^ns plus que la mère un instant auparavant, ne put trouver une parole. Il étreignit son père dans ses bras, et il pleura silencieusement.

Durant la matinée, Macary aperçoit dans la rue, à travers les vitres de la fenètrej la silhouette d'un ecclésiastique qui s'en allait rapidement dans la direction de la cathédrale. C'était l'abbé Coux. L'heureux menuisier se précipite ; mais le prêtre, qui marchait vite et qui avait de l'avance, avait déjà dépassé la maison de quinze ou vingt pas.

— Bonjour, Monsieur l'abbé! lui crie Macary. La sainte Vierge vous a écouté et moi aussi : je suis guéri!... Venez donc voir.

— Très bien ! très bien ! ré^^ond l'abbé Coux, entendant mal ou craignant peut-être quelque mauvaise plaisanterie de l'ouvrier, et n'abordant pas même la pensée que la guérison d'un mal incurable, qui datait de plus de trente ans, eût pu s'accomplir brusquement depuis la veille au soir... Très bien! très bien! je suis pressé.

Et il continua son chemin.

Dans la journée, le prêtre étant passé de nouveau devant l'atelier, Macary court à lui vivement et le. rejoint.

— Je vous ai crié ce matin que j'étais guéri, Monsieur l'abbé. Mais j'ai bien compris que vous

ne me croyiez point. C'est pourtant vrai : et vous pouvez le vérifier de vos yeux.

La sainte Yieroe m'a sauvé !

L'accent de Macary

excluait toute idée de

raillerie et de mensonge.

L'ecclésiastique eut comme une terreur intime : le Surnaturel était passé à côté de lui et il avait failli ne le point reconnaître.

— Est-ce possible ! s'écria-t-il en pâlissant.

Ils entrèrent dans la maison la plus proche. C'était celle où demeurait la sœur de Macary, et où, trois jours auparavant, le vieil ouvrier avait chargé l'abbé Coux de prier pour lui aux Roches de Massabielle et de lui rapporter de l'eau de Lourdes.

-mt

Page 1