A M. HENRI LASSERRE
Lourdes, 16 septembre 1882.
Je viens de lire votre récit. L'histoire que vous racontez, histoire à laquelle f ai été personnellement mî'U et dont depuis longtemps je connais les moindres détails, ne pouvait être redite avec plus de respectueuse exactitude. Je suis heureux d'ajouter mon témoignage à celui de la famille de Fontenay.
DE MUSY,
Curé do Chagny.
/-f /V ' js s^fe
X 1865 , Mlle Jeanne avait dix-huit ans. Son esprit était vif, son cœur enthousiaste, son corps alerte et vaillant. Elle allait, venait, courait, emportée par cette fièvre joyeuse de la jeunesse qui s'éveille à la vie et qui ne veut rien perdre de l'éblouissant spectacle que g-ards de cet ;:;^^:?fr force et de san
s ., ,. 0 !^^*^ pour sentir puissamment, douée de ^ V^^tfe;^'' '^^ muscles dacier pour se dépenser sans ^'V- WTr fatigue, elle se plaisait au grand
,, -sv ./-ys^iu r^, air des campaones, bravant volon
présente la nature aux re- ''S^^^\!^l I^X^'M et âge heureux. Pleine de ' 'à%lr-^M.'^ ^j^' anté, douée de nerfs délicats -^V^^J^ A\ -^^^
tiers les ardeurs du soleil, les rafales du vent et toutes les intem-
peries des saisons. Les mêmes et les neiges des jours d'hiver n'arrêtaient point ses pro- ^ menades, ses excursions, ses ^ petits voyages d'exploration 4. . et de découverte
S'fftift "
riiT./i,^ir
à travers les champs, les prés et les bois qui bordent la Meurlhe. Dieu lui avait fait le don d'une grâce extérieure plus charmante encore que la beauté. Sa physionomie aux lignes nettes et fermes, ses grands yeux noirs, sa longue et soyeuse chevelure dont les tresses roulées formaient une couronne, sa taille souple^ sa marche harmonieuse, donnaient h sa personne je ne sais quel ensemble qui attirait l'attention et se fixait dans le souvenir.
Élevée au couvent du Sacré-Cœur de Nancy
par de savantes et pieuses maîtresses, elle avait
reçu d'elles une éducation à la fois complète
selon le monde et parfaite selon l'Eglise. On
avait formé son intelligence à aimer le beau
et le vrai, son cœur à aimer le bien. Et
pour elle le type du bien, le type du vrai,
le type du beau, c'était, après le Seigneur
Jésus et par-dessus toute créature, la très
sainte Vierge immaculée, pour laquelle elle
avait une dévotion ardente. Le plus cher titre
de gloire de la jeune fille était de compter
parmi ses noms de baptême celui de la Reine
des cieux, et d'avoir été consacrée à cette Mère
par excellence. Sa signature était toujours
celle-ci : « Jeanne-Marie, Enfant de Marie. »
Son père était de noble lignée, et occupait une situation considérable dans cette partie très élevée de l'industrie qui confine à l'art et se confond avec lui : M. de Fontenay était le Directeur des célèbres cristalleries de Baccarat. Les ouvriers qui avaient vu Jeanne, au sortir du berceau, essayer ses premiers pas sur les pelouses de la Manufacture, se plaisaient maintenant à la regarder, tantôt jouant et courant dans
le parc comme une p^azellc, tantôt prenant le chemin de la ville, en tenant à la maui ou sous'ie bras quelque mystérieux lardeau. Ainsi chargée et ployant parfois sous le faix, où donc se dirigeait-elle? Elle allait, accompagnée d'une sœur de Charité ou de sa mère, vers la demeure de l'indigent ou dans la maison du malade; elle allait porter le nécessaire et souvent aussi le doux superflu à quelqu'un de ses pauvres dont Jésus-Christ a dit : « Ce que vous ferez au moindre d'entre ceux-ci, c'est à Moi-même que vous l'aurez fait. )) Et voilà pourquoi tous, en ce pays, l'entouraient de tendresse.
Rapportant au Seigneur toutes les splendeurs de la création le remerciant de tous les biens dont elle jouissait et acceptant ses dons avec reconnaissance, Jeanne s'épanouissait innocemment dans l'exubérante félicité de vivre. Devant elle, et sur le chemin qu'elle avait à parcourir, elle voyait la fortune étendre ses moelleux tapis, et jeter sa jonchée de Heurs luxuriantes. C'était l'aurore et c'était le printemps : elle entendait ^ au jardin de son âme les oiseaux du Paradis chanter la chan son du matin. En elle-même tout était contentement et fête; autour d'elle tout était joie. Le jour présent s'appelait Bonheur, le jour de demain se nommait Espérance. Le ciel était pur, et, aux yeux ravis de Jeanne, l'avenir ne présentait que des paysages riants et des \i horizons sans nuages. Félicité, santé, — richesse, jeunesse, — chrétienne croyance, humaine science : Jeanne avait tout!... Que manquait- Jeanne? — Rien.
il à
Chimiste distingué, à qui la science de la Cristallerie doit de notables progrès, M. de Fontenay était un homme dont le haut mérite égalait la rare modestie. Tout le monde a admiré, à ri*'xposition universclh' de 18G7, les incomparables mervfiUes qui avaient été faites sous sa direction ^^. Mais c'était
plus encore et mieux qu'un savant : c'était un homme de foi et de charité.
La population ouvrière de Baccarat était toujours sûre de trouver, auprès de son paternel Directeur, aide et secours en tout besoin. Le gentilhomme verrier était vénéré et béni par tous ces braves gens qu'il guidait depuis plus d'un quart de siècle dans la glorieuse voie du travail, et qu'il guidait aussi, par le grand enseignement de l'exemple, dans la voie des pratiques religieuses, réalisant en sa personne le type (hélas! trop rare de nos jours) de l'industriel chrétien. Il était secondé dans cette tâche par une épouse digne de lui.
La bénédiction /^, de Dieu était descen- / S fi
due sur cette maison. Du ' ' / mariage de M. deFontenayavec Mlle Marthe de Froissard-Broissia étaient issus cinq enfants. Deux, Antoine et Marthe, avaient dès leurs premières années pris la route de l'éternelle patrie. Les trois autres, \ demeurés ici-bas, réjouissaient ce foyer. Le fils aîné, Henry, suivait les traces de son père et se plaisait h scruter, lui aussi, au milieu des cornues et des alambics, les secrets féconds renfermés par le Créateur dans la constitution des corps. Agé seulement de dix à douze ans à cette époque, son frère Joseph était ardent, prime-sautier, plein d'entrain et de feu. C'était une flamme, mais une flamme pure : nul vent funeste ne la courbait vers la terre; elle mou-
agy.
tait droit vers le ciel. 11 avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, toute la fougue de riiinocence. L'aîué était le fruit déjà mûrissant; le plus jeune, le bourgeon bouillonnant de sève et en train d'éelore. Entre l'un et l'autre, Jeanne était la fleur printanière, tout éclatante et })arfumée... A cette famille que manquait-il? — Rien.
Nous nous trompons. A cette famille et à Jeanne il manquait quelcpie chose : le Malheur.
En se promenant dans les vastes magasins de Baccarat, on avait sous les yeux, à toute heure, les plus brillants spécimens de la cristallerie ancienne et moderne. Çà et là, sur de magnifiques vases en cristal-mousseline, ornementés de fleurs au burin et dartistupies arabesques , étaient gravés de nobles noms, des blasons antiques, d'illustres devises. De toutes parts étincelaient les grands lustres aux innombrables pendeloques, les urnes, les coupes, les candélabres, les girandoles aux feux «^ multicolores... Hélas! hélas! n'était-ce point le lieu de se souvenir, non sans trembler, de la strophe mélancolique et terrible du vieux Corneille :
Toute cette félicite,
Sujette à l'instabilité,
En moins que rien tombe par terre;
Et comme elle a léclat du verre,
Elle en a la frasrilité 2' !
■^ il tT^CrM iM^. 4W T'^J^
NOTRE DAME DE LOLKDEri
Un jour, par suite de l'emportement des chevaux ou de l'inhabileté d'un cocher, Jeanne faillit être tuée. Un choc violent et inopiné la jeta hors de la voiture, qui tomba sur elle lourdement, la foulant et l'écrasant sous son poids... Aucun membre ne fut brisé; mais cet accident que vint encore aggraver plus tard une chute de cheval, avait produit dans l'organisation de la jeune fdle un profond ébranlement et un trouble, dont les conséquences devaient être, à la longue, bien autrement funestes que toute fracture. Ces conséquences, cependant, ne furent point d'abord très sensibles. Quoiqu'un peu affaiblie, Jeanne, après un certain temps, j^arut suffisamment remise pour qu'on lui jîcrmît, dans le courant de 1867, de réaliser le rêve constant de sou enfance, et d'aller, avec sa mère, passer deux mois dans la capitale du monde chrétien.
Elle vit le pape Pie IX, et rapporta, comme précieux souvenir de son pieux voyage, un chapelet que le Saint-Père avait tenu dans sa main durant toute l'audience, et qui, depuis lors, ne la quittait jamais.
Un épisode de ce voyage était particulièrement resté dans la mémoire
de Jeanne. Comme sa mère et elle se promenaient un après-midi
aux environs de Rome, elles aperçurent tout à coup, à quelques pas,
l'auguste successeur du Prince des Apôtres, Il était venu, lui aussi,
chercher de ce même côté le bon air et la solitude. En ce moment,
quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, et le Pape
remontait dans sa voiture, Jeanne accourut et se précipita à ses pieds : — Très Saint-Père, bénissez-moi !
Le Vicaire de Jésus-Christ étendit sur la jeui fille ses mains vénérables :
— Je vous bénis, dit-il.
Puis, ayant arrêté sur elle ses yeux perçants et doux, il ajouta ces paroles :
— Et la sainte Vierge vous bénira aussi.
Ce pèlerinage de Rome, cette poétique course à travers les plaines enchanteresses que bordent les Apennins, ce séjour clans la
Ville éternelle, cette radieuse audience du Vatican, cette "^ prosternation filiale aux pieds du Souverain Pontife, lurent la l'été suprême de sa jeunesse.
Les ombres allaient descendre sur cette belle aurore, et les durables épreuves succéder aux joies éphémères.
A partir de son retour en France, les conséquences latentes des deux chutes antérieures de Jeanne commencèrent à devenir plus accentuées et plus menaçantes, et sa santé s'altéra gravement. Elle fut prise par de vives douleurs d'entrailles, et ressentit en sa constitution intime des dislocations anormales...
L'effet de sa maladie, comme cela advient souvent, ne tarda pas à se porter sur les jambes, qui graduellement s'affaiblirent. Autant elle avait aimé le mouvement, autant elle redouta dès lors toute fatigue et rechercha le repos. Presque plus de courses au dehors : la moindre promenade lui devenait une lassitude, à la suite de lacjuelleclle était contrainte de s'asseoir, accablée, sur un fauteuil ou de s'étendre sur un canapé. .. Ses yeux se cernèrent, et prirent l'éclat particulier que donnent la fièvre et l'insomnie.
Elle était dans cette
situation lorsque, dès le début de la guerre, les Prussiens envahirent Baccarat.
Il n'entre point dans le cadre de notre récit de retracer les sombres (^j -^^^«-^izr--.^ scènes, les angoisses et les épouvantes de ces heures terribles. Mais il est facile de s'imaginer ce que devait être pour la malheureuse enfant le spectacle de ces officiers et soldats tudesques, commandant en maîtres, occupant la table et le foyer, remplissant la maison du tumulte de leurs cris et de leurs jurons, de l'atmosphère suffocante de leur fumée, du bruit \ sinistre de leurs armes traînantes.
/ Bien que la chambre où Jeanne était si
j^ souvent retenue et alitée fût gardée par la *^ mère comme un sanctuaire de douleur,
la curiosité brutale des envahisseurs n'en respectait pas toujours le seuil ; et plus d'une fois la jeune ', fille vit avec terreur sa porte s'cn- ^ tre-bâiller, et une tête, revêtue /^^ d'un casque à pointe d'acier, 'iS/^^^ ^l 'JfP^ promener dans l'appartement l'insolente inquisition de son regard.
Comment peindre les effrois et les bouleversements de son cœur, lorsque , à la moindre apparition de quelques francs-tireurs dans le voisinage, elle en- '^ tendait les Prus- ^f siens me- ^^ • nacer de
Ut
tout incendier et de fusillei" le Directeur des Manufactures ? Admirable d'énergie au milieu de tant de périls, le père pensait à ses ouvriers non moins qu'à sa famille, le père veillait à tout et à tous...
Enoao-é volontaire dès le commencement de nos désastres, le fils aîné, Henvy, accomplissait son devoir et combattait vaillamment dans les rangs, si décimés, de nos armées. 11 fut atteint par le feu ennemi, et dut même subir
l'amputation d'un doigt...
Que de chagrins et d'amei- %,| tûmes à ce foyer, naguère si calme et si heureux!
A la fin de la guerre, l'état de Jeanne s'était considérablement ao-o-ravé. Ses membres fatigués ne trouvaient quelque bienêtre ou plutôt n'échappaient un peu au mal-être que sur une chaise longue, oarnie d'oreillers et de
coussins. Elle y passait ses longues journées, tantôt en compagnie d'un livre, — tantôt l'œil fixe, et la pensée perdue en 4 des réflexions ou des 3^' mélancolies dont Dieu seul avait le secret!
— tantôt aussi les mains jointes, et demandant assistance et couraae au Consolateur souverain.
Parmi les ouvrages qu'elle feuilletait ou lisait pour distraire sa solitude, il s'en rencontra /^-,,.f\, un qui la rendit, pendant 37^^1 -jH, ■, une semaine environ toute préoccu^jée et méditative. Les ;:^ divers chapi- : , .
très de Notre-Dame de Lourdes [c'élixh le titre de ce volume) parlaient en effet de prodiges divins, de guérisons extraordinaires survenues en notre siècle, au pied des Pyrénées, sans autre secours que celui de la prière et par une intervention directe de la Vierge Marie. . . Quoiqu'il lui eût semblé ambitieux d'aspirer à un Miracle, de telles faveurs célestes n'étant accordées, croyaitelle, qu'à des âmes très saintes, l'idée qu'on pourrait la conduire à Lourdes traversa alors l'esprit de la pauvre Jeanne, émue par ces récits, et la fit parfois tressaillir de quelque vague espérance, tandis qu'elle égrenait entre ses doigts fiévreux le chapelet de Pie IX...
jNIais la pauvre Jeanne, comme une fleur flexible et fragile
rêveries vers quelque autre horizon et à ne plus cette impression fugitive.
Mme de Fontenay était mère. C'est tout dire en un seul mot, et expliquer h la fois et ses diverses angoisses et ses multiples sollicitudes. Cette cruelle maladie était l'inquiétude constante, l'infatigable occupation de toutes ses heures. Tenant à exécuter elle-même les prescriptions des médecins et h ne point céder à des dévouements étrangers le cher et cruel privilège de soigner sa fdle, elle était, elle voulait être l'unique garde-malade de Jeanne. Prête à se lever h tout appel, à tout gémissement, à toute plainte, même inconsciente, de son enfant, elle était constamment près d'elle durant le jour, et couchait la nuit à côté de son lit, dormant d'un sommeil léger, — de ce sommeil qui veille, — si ignoré du lourd égoïsme et si connu de la tendresse en alarme.
Par une conséquence facile à comprendre, cet état de choses portait la famille h vivre isolée, à concentrer en elle-même une peine que ne pouvaient soulager ni les banales paroles des îndifFérents, ni même les sympathies de l'amitié. 11 est de telles douleurs, que les consolations les désolent.
Ajouterons-nous que la pauvre mère cherchait dautant plus la retraite, qu'elle se
préoccupait, peut-être avec excès, des mille propos cl u monde, et redoutait à l'extrême pour sa fille le renom de malade. Tremblant que la vue de cette langueur prolon p'ée ne
5 <it monter ^^.J^^^^i^S^
aux lèvres de
quelques-uns 4^ le mot fatal de poitrinaire», "^^ elle ne cessait d exhor- Jeanne à réauir en puljlic, et coûte que coûte, contre son atonie.
Douée d'une grande force d'âme, celle-ci prenait donc sur elle, quand survenait une visite, de quitter la position horizontale et de s'asseoir dans un fauteuil, causant avec une grâce charmante et dissimulant, autant qu'il lui était possible, les souffrances qu'elle endurait. Quand les visiteurs étaient partis, et que, dans un dernier effort, elle les avait accompagnés jusqu'à la porte, la malheureuse enfant
allait se jeter sur son lit et expiait, en se tordant sous 't ~^-^ l'étreinte des tortures les plus aiguës, la ^iolence momentanée qu'elle avait faite à la nature.
Très expansive par caractère et communiquant volontiers ses impressions, Mme de Fontenay gardait sur cette plaie de son cœur une réserve absolue. Quand on lui demandait des nouvelles de sa fille, elle répondait inAanablement :
— ]\Iais Jeanne ne va point trop mal ! 5-^^A-. Ces petits malaises sont de son âge,
'^^Wjîv et ne tarderont pas à disparaître.
y| 'j Si l'on s'efforçait ainsi, devant
/-^ ^rîi^sv \ \ \.nl J\ 1 %) A^r ^*^^ yeux étrangers, de jeter un
/^p*^i,^>^'TtÇ "feol^^a voile (bien transjiarent, nelas ! ) sur
:r/V^p^X^' ^"^^0^^ ^^ ^^"^^ intime, on ne négligeait
W^filr'' i^/X^^i^^ -^^^ rien, d'autre part, pour parvenir
V à la guérison On frappait à toutes les portes, on recourait à
toutes les eaux ; on épuisait toutes les pharmacies, Mme de Fontenay aurait aouIu montrer son enfant bien-aimée à tous les docteurs de la terre, et essayer, pour la sauver, de toutes les panacées d'ici-bas.
Ilclas î « la science humaine », comme disait Montaigne, a est ondoyante et diverse, malléable «:t ployable à tout vent de doctrine ! »
Le premier médecin consulté avait été naturellement celui de Baccarat, M. le docteur ISIangin, qui con naissait le tempérament de Jeanne, et avait pu observer le mal dès son origine. Son expérience était grande, son diagnostic très sur, son dévouement sans limite. C'était un ami. Avec un infatiofable zèle, il déploya à tenter cette cure toute son intelligence, tout son savoir, tout son talent. Il avait appelé au secours des cent remèdes du Codex l'action puissante des eaux thermales, et envoyé la malade à Aix-les-Bains, durant les deux saisons de 1869 et 1870. Les ressources de la médecine traditionnelle et classique avaient échoué contre la ténacité du mal et sa marche envahissante.
Mme de Fontcnav, sur le conseil d uu oncle, M. d'Hotelans, qui habitait Besançon, s'adressa alors à un savant praticien de cette ville, iSI. le docteur Labrune.
Parmi les Disciples ou les successeurs de Haniiemann, M. le docteur Labrune était assurément l'un des plus distingués et des moins exclusifs. En présence de cet organisme, déjà pro dément
atteint, il peii-sa qu il importait avant toutes choses de ne point en accroître le désordre par la fatigue inutile des médicaments cxcessifs. S'appli quant à ménao-er les forces de la nature dans son travail réparateur et à les aider doucement sans fausser leur direction, il conseilla la méthode des doses non perturbatrices.
L'allopathie fut donc un instant abandonnée par ]\Imes de Fontenay et l'homœopathie adoptée avec la fer\eur impatiente de l'espérance... Mais, hélas ! les heureux effets qu'elles s'étaient promis se faisant attendre, la mère et la fdle prirent un autre ( liemin et se rendirent auprès d'une célébrité lorraine, M. le docteur Schustemberg, delà faculté de Stras-
1' — Qu'il est difficile de ne pas faire fausse route! s'écria celui-ci. L'allojîathie a dévié à droite, l'homœopathie s'est égarée h gauche ! ^^ In medio stat {>irtus. Constitution rhumatismale, anémie prononcée. Il faut le tonique universel, il faut le vivificateur tout-puissant : l'eau froide !
Immersion subite , jet vigoureux, douche gla- /- ,ç^ - - cée. Le salut est - :r-vf"^^ dans Thvdrothérapie.
^ La méthode hydrothé-
lapique fut adoptée.
Bien que rigoureu-
sèment mis en pratique par Jeanne, an grand établissement de la Houbc, dans le duché de Bade, cet énergique moyen thérapeutique ne produisit aucun résultat sérieux.
Ce fut vers cette époque que, après avoir pendant trentedeux ans dirigé les cristalleries de Baccarat, M. de Fontenay prit sa retraite. Retournant sur le soir de sa vie dans son pays d'origine, il vint habiter Autun, sa ville natale.
A Autun, se trouvait un médecin très dévoué à la famille, ^^ M. le docteur Lagoutte. Il fut appelé. Après s'être rendu compte de tout et avoir constaté, outre l'état que nous avons décrit, une maladie des bronches, il condamna formellement la méthode de son prédécesseur.
— Ce qu'il vous faut, dit-il, ce n'est pas Teau froide, c'est l'eau chaude. Retournez h Aix-les-Bains...
A Aix-les-Bains, M. le docteur d'Espines conseilla un ^ traitement chirurgical que la malade ne put se décider à ^ïj subir... ^^^,
— Oh ! qui me révélera le secret de la guérir? se dcman- '^^^i dait avec angoisse la pauvre mère éperdue, recourant successivement à tous les movens, prêtant l'oreille à tous les avis et implorant, lun après l'autre, tous les conseils.
Elle songea alors ii un illustre médecin des contrées ;:^A méridionales, qui avait jadis soigné son fils Henry avec une habileté remarquable, à la suite de l'amputation de son doigt, opérée dans des conditions difficiles. Il habitait Lyon. Mme de Fontenay lui conduisit sa fdle.
sft
La vie
diminuait
peu à peu dans ces veine
exsangues et épuisées : Jeanne avait toujou
froid.
— Pour ce sang qui se congèle, pour cette santé délabrée et sujette h prendre tous les germes de maladies ambiantes, il faudrait pouvoir ordonner une atmosphère absolument pure et un perpé été. Il ne s'agit pas de baigner la malade dans l'eau chaude ou froide : c'est dans les rayons du soleil cju'il faut limmerger. Allez à Cannes.
Ainsi parla M. le docteur Bouchacourt.
Voilà donc Mmes de Fontenay dressant leur tente voyageuse sur les tièdes pentes de cette plage incomparable qui borde le golfe de la Napoule.
Abritée de tous côtés fe^^ par les masses alpestres -^j ^ ou par les montagnes de
'S^^& TEstérel, contre ;
*6-îA'
, " les vents
d'autan et ,7, contre les b
Ions, ''^ ',, la pauvre
"-- Jeanne au sang
ulacé s'v chauffait au soleil. La population cosmopolite de Cannes remarquait cette jeune malade qui se traînait péniblement au l^ras de sa ' mère, et qui semblait toujours mesurer d'un regard anxieux la petite distance qui la séparait de la chaise ou du banc où elle allait trouver un peu de repos pour sa lassitude. A peine était-elle assise, que la main empressée d'une femme de chambre l'enveloppait aussitôt de couvertures épaisses et *^ de châles aux longs replis. >
■tfl+v
Depuis les faiblesses et les crises morbides qui avaient, en 1867, marqué les premières phases de la maladie, six années s'étaient écoulées : on était alors au commencement de 1873.
Longue période de douleurs su- ^ bies et d'espérances trompées !
D'année en année et de tement en traitement, l'orga- \ nisme s'était de plus en plus
trai-
&mM
i'-/}e'iV.^\
xm^^
\vv
Disons ici, pour expliquer en cette circonstance les incertitudes et les errements -V , , Il il fi y/' i divers des mé-
decins , que , par suite d'une entière ignorance de la portée pliy-
àï'
siolog-ique de cer- / tains détails, Jeanne, en consultant les hommes /
de science, se bornait à leur jîai'ler de ce qui seul lui paraissait grave. Et elle gardait un silence qu'elle croyait sans inconvénient sur les
phénomènes internes
a Ces maux d'entrailles et ces malaises sont dans mon tempérament, pensait-elle. Ce ne sont là que des souffrances; et, pour ce qui n'est que souffrance, la résignation suffit... Que je guérisse de cette impuissance qui me paralyse, que je parvienne à marcher, le reste ne sera pour moi qu'une épreuve à ofiiir à Dieu ! )> Et c'est ainsi que, sans le savoir et sans le vouloir, elle égarait le traitement des médecins, en leur taisant entièrement ou en
fU
/Al
rejetant
duiis un arrière-plan
couvert cl ombre les troubles et les violentes soufirances qu'elle éprouvait dans les parties du coips, foulées et broyées jadis par le poids écrasant de la calèche renversée.
Quelque aisément concevables , quelque louables même que fussent les motifs de la réserve de Jeanne, nous croyons qu'un sentiment plus vrai des nécessités et des lois de la vie eût dû la déterminer à ne rien celer dès 1 origine. Les médecins sont comme ^
les confesseurs du corps : il faut tout leur avouer... Malgré ses réticences, quelques-uns soupçonnèrent que le principe était dans quelque lésion organique, quelque plaie cachée...
Vers la fin de janvier 1873, il devint totalement impossible à la jeune fille de faire un pas et de se tenir sur ses jambes. D'autre part, ses déchirements intérieurs prirent une acuité telle, que force fut bien d'ouvrir les yeux et de comprendre la gravité de ces symptômes. On fit venir M. le docteur Buttura. Jeanne eut devant lui une crise; elle cria. Et, ayant crié, elle parla.
Le médecin comprit. Il avertit la mère et s'expliqua nettement : — La question est complexe et ne peut se résoudre ni par des pilules, ni par des globules, ni par l'eau froide, ni par l'eau chaude, ni par les rayons du soleil. Les désordres extérieurs que nous constatons proviennent d'une cause interne. Comme vous l'a déjà fait entendre, h Aix, le docteur d'Espines, il faut, quelque pénible que cela puisse être, recourir à la chirurgie... Quant à moi, si mademoiselle était ma fille, je n'hésiterais point à la conduire à un spécialiste expéri-
fi
mente. Il y a justement, dans la ville voisine, à Menton, un docteur anglais fort renommé. Voyez-le, et sans perdre un instant! Il est déjà tard.
La pauvre Jeanne s'abandonna donc à la cure chirurgicale du professeur Bennet, et passa ainsi dix ou douze semaines dans son lit, en proie aux cautérisations graduelles du Dupuytren d'outre-Manche. JTout habile qu'il était, le praticien anglais ne réussit qu'à la faire souffrir savamment, et ne parvint pas plus à la guérir que ses nombreux prédécesseurs.
Parfois même des accidents d'exaspération nerveuse précédaient ou suivaient ses visites. Le moral de la jeune fdle, en effet, se rebellait contre cette nature de traitement, que les supplications de sa mère et sa propre foi en la science humaine lui faisaient un devoir de subir. Fort docile en o'énéral envers les médecins proprement dits et acceptant volontiers toutes leurs ordon- i nances, elle avait eu toujours une vive et profonde horreur des impitoyables mains de la chirurgie. Aussi, après avoir durant trois mois tout supporté infructueusement et avec une répulsion croissante, ce soulèvement et cette révolte devinrent-ils insurmontables. — Et elle allait se refuser absolument à continuer, lorsqu'un voyage du docteur Bennet en Angleterre vi nt momentanément, et jusqu'à son retour, interrompre ce traitement.
Informé de la situation et justement alarmé, M. de Fontenay, alors à
Aiitun, accourut eu toute hâte. " '*""^
Malgré tant d'essais inutiles et tant d'insuccès répétés, le père et la mère n'avaient point perdu je ne sais quelle crédulité tenace en la puissance de la Médeciue.Tous deux, penchés au chevet de la malade, l'encourageaient à vaincre ses répugnances :
— Si ce n'est pour toi, chère enfant, que ce soit au moins pour nous !...
Jeanne, cependant, dans ses longues heures d'insomnies, avait retrouvé le souvenir de l'une de ses lectures du temps passé. Le cours de ses pensées avait ramené en f-^ son imagination et en son cœur une impression jadi:^ igitive.
— Père, répondit-elle, je me soumettrai à tous les traitements qu'on voudra : — mais à la condition qu'avant d'en recommencer un seul vous me laisserez aller à Lourdes.
Bien qu'ils n'osassent guère compter sur une in tervention céleste, les parents étaient trop chrétiens jîour faire, en principe, la moindre résistance à la pieuse requête de leur enfant.
Toutefois, on jugea bon de demander avis à un personnage fort éminent dans le clergé, qui connaissait depuis longtemps la famille.
Mgr Caverot, alors évèquc de ^
^-te-
Saint-Dieet aujouid'hui caidmal ai- "^"^^^^^^^ '' che\èque deL}oii, iej)onditpai la lettie sunante ([ue nous tiauscii- Aons, sans commentaiies Elle
(COTBE-DAME LiE L URULS
parle assez d'elle-même, et dénote, par les quelques mots que nous imprimons en caractères italiques, à quel point la situation était inquiétante :
« Evèché de Saint-Dié, le 25 avril 187 3
« — Ma bien chère enfant, ce que vous me dites de l'état
« auquel le bon Dieu permet que vous soyez réduite est
': tout à fait de nature à confirmer l'appréciation contenue
« dans la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à madame
u votre mère.
« Si vous étiez à Lourdes, sans doute on pourrait vous permettre de vous faire transporter à l'église. Mais entreprendre le voyage de Cannes à Lourdes dans la situation oii cous êtes serait, à moins d'un ordre ou d'une révélation de Dieu, ^ une véritable folle.
« Du reste, mon enfant, consultez votre médecin. S'il tléclare que ce voyage sera pour vous sans inconçènient ,•/•«('(?, mes objections tombent d'elles-mêmes, car je ne suis [)as homme de l'art, sans quoi je ne saurais changer d'avis.
(c Voyez en tout cela, mon enfant, la volonté de Dieu, et sa- (! chez, au besoin, lui faire le sacrifice de la vôtre. Rien n'em- « pêche, d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, que vous promettiez « un voyage, si vous guérisse^z. La sainte Vierge n'est pas gê lée « et Notre-Dame de Lourdes en opère chaque jour... Offrez (' mes hommages, etc.
« L.-M., évcque de Saint-Dié. »
Suivant le conseil de Sa Grandeur, le médecin fut consulté. Et l'homme de science répondit littéralement comme le prélat :
— Entreprendre un tel voyage dans de telles conditions serait une véritable folie...
M. le docteur Buttura, personna^'e d'expérience autant que de sa
voir, n'avait pas été ceptMitlant sans remarquer, durant sa longue pratique, combien il est pénible, combien il est dur parfois aux malades de renoncer h une idée de leur esprit, à un projet conçu, à un plan arrêté. Par la pente naturelle des choses, les malades sont chovés comme des enfants srâtés et ils ont souvent de ces obstinations terribles dont aucune considération ne triomphe, et que l'on ne peut briser sans péril pour eux. Le tendre amour de ceux qui les entourent s'é- tel voyage, dans de telles circonstan-
tant appliqué, souvent pen- "^^^^ ces, est une véritable folie... Toutefois, dant des années, à éviter étant donnée Vintensité du désir de
tout ce qui les peut affliger et ^
à épier leurs moindres vœux })Our y satisfaire, ils se sont peu h peu habitués à une condescendance absolue. Et lorsque cette redoutable accoutumance est prise, il devient presque impossible de leur résister. Un refus opposé à leur désir formel avive encore ce désir, surtout chez les femmes, et le porte à sa plus extrême acuité : \^''4A ,
il les chaorine, il leur ^ enlève tout appétit, il ^ trouble toute digestion, il empêche tout ^^ sommeil, il provoque des fièvres ardentes...
Que faire alors? Céder, céder encore , céder toujours, quoi qu'il advienne.
Assurément, tel n'él point le cas de Jeani r.iais le doctcui Buttui (Ml fut sans doute moiiu' convaincu que nous, car il ajouta
— Oui, en- , ^ ^ 1 reprendre un ^
la malade, il est peut-être moins périlleux encore de lui laisser faire cette folie que de l'en empêcher.
Bien que, par un étonnant euphémisme, Jeanne se plût à appeler une telle sentence « le consentement du Docteur », il lui fallut, ainsi qu'à sa mère, un rare courage pour se décider, — malgré tout, — à se mettre en route. Et ce ne fut certes point sans tremblement et sans terreur qu'elles se firent conduire au chemin de fer.
Grâce à ces ingénieuses ■entions qui permettent transformer un wagon un divan ou une chaise gue, la malade par-
nt à franchir les deux
cent cinquante lieues qui la séparaient de lie de Lourdes, e arriva le 21 mai, ui se trouvait être, en 1873, la veille de l'Ascension.
De son côté, M. de Fontenay, son père, avait quitté Cannes en même temps, se dirigeant vers Autun. Il était lun des organisateurs du pèlerinage diocésain qui devait se rendre, le 5 juin suivant, à Parayle-Monial ; et il avait assumé cette pénible ' charge dans la pensée d'augmenter par cette bonne œuvre les probabilités — incertaines, hélas ! — que pouvait avoir sa fille de retrouver la santé à la Grotte de Lourdes.
Jeanne avait la foi aux Miracles :
preuve en était dans le long et pénible voyage qu'elle accomplissait, à travers tant d'obstacles. Mais il faut ajouter cependant — pour dire sur ce point et en toute sincérité notre sentiment jsersonnel —
la
4Ï^ -^ 4^^^ ^^ n'était point une foi à gi transporter les montagnes.
La foi de Jeanne, comme aussi celle de sa mère, confinait un peu à cette vague espérance — opiniâtre dans ses tentatives et pourtant peu sûre d'elle-même — que conservent certains malades, et qu'ils appliquent, tant dans 1 or- ^ dre naturel que
dans l'ordre sur-
•naturel, àtoutce qui leur semble contenir une chance quelconque de salut. Jeanne croyait et ne croyait pas, elle voulait et ne voulait
pas. « Je n'avais point confiance que je serais guérie, <( a-t-elle raconté, et je dois même ajouter que quel- « que chose d'intime m'empêchait de le (( demander de tout cœur.» Elle hésitait; ^ et, comme les natures dans l'hésitation, ede s'imaoinait tout
Al
^VK
concilier en '^'''
prenant un moyen terme et en se bor^ ce que l'on pourrait appeler la demiemande d'une demi-guérison : « Bonne
, permettez au moins que je marche pendant e serai près de vous ! » Et la jeune fille, inconsciente d'elle-même et inhabile à jeter la ^^^ sonde dans les profondeurs de son âme, ne comprenait point que cette timidité dans la prière, c'était le ver dans le fruit mûr et le doute au sein de la foi; elle ne comprenait point que c'était le contraire de ce que commandait Jésus lorsqu'il s'écriait jadis : Confiditel « Ayez confiance! ))NoUte tiinere! « Ne tremblez point! »
S'étant souvenues du rôle historique que le ^^J curé Peyramale avait rempli durant la période des Apparitions de Notre-Dame de Lourdes, Mmes de Fontenay eurent la bonne inspiration,
en arrivant dans la ville de Lourdes, de le V,î;\, choisir pour confesseur et directeur.
Cet homme, en matière de foi, avait surabondamment tout ce qui pouvait manquer à autrui; et il était en mesure, sans ap-
trésor, de combler tous les déficits.
Sa réconfortante parole emprunta, pour donner courage h nos deux voyageuses, les expressions du divin INIaître : f- , — Si potes credere^ oinnia possihUia
^ sunt credenti: Si vous pouvez croire, tout
est possible à celui qui croit!... Oinnia quœcumque petieritis in ovations, credentes, accipietis : Tout ce que, dans la prière, vous demanderez açec foi, vous l'obtiendrez!...
Et comme l'Israélite dont parle l'Evangile, elles répondaient :
« — Nous croyons !... nous croyons !... Mais, ne se] rendant point compte de leur défaillance secrète, elles n'ajoutaient point humblement : « Venez en aide à notre incrédulité ! »
^^ Le Serviteur de Marie les aida cependant. . . *^ Voilà que peu à peu, durant le cours d'une neu- ''~^ ^ vaine h Notre-Dame de Lourdes, les forces de Jeanne se mirent à revenir graduellement. Un jour elle put hasarder cinq ou six pas. Le lendemain, elle en fit quarante ou cinquante. Le surlendemain, elle marchait assez facilement. Enfin, après la ne, le 3 juin, anniversaire de sa p ère communion et
première communion de Bernadette elle alla à pied, avec tout le monde, à la Chapelle et h la Grotte, suivit les processions de l'Ariège et de Pontacq, et retourna ensuite en ville... A chaque pas en avant, à chaque progrès qu'elle faisait, la surprise de Jeanne s'accroissait. Après ces multiples courses, elle était dans une total stupeur de n'éprouver aucune fatigue... Elle se dirigea alors, avec sa mère, vers la demeure de M. le curé de Lourdes.
11 nous paraît opportun, avant de continuer cit, de se rappeler une scène du Nouveau Testament, et d'insérer ici, pour la grande édification du lecteur, une page du livre sacré :
« Jésus pressa ses Disciples de remonter « dans la barque et de le précéder de l'autre « côté du lac, tandis qu'il con- « gédierait lui-même les multi- (c tudes...
« Ayant donc renvoyé le « peuple, il gravit la monta- « gne, afin de prier dans la so- « litude. Le soir arriva, et
« Or, à la dernière veille de la nuit (entre
« trois et six heures du matin), Jésus mar-
« chant sur les eaux du lac, alla vers eux.
« Mais quand ils le virent cheminant ainsi
« sur les ondes, ils furent bouleversés.
(( — C'est un fantôme! » disaient-ils.
« Et ils poussaient des cris de terreur.
« Mais soudain Jésus leur parla :
« — ■ Ayez confiance! c'est moi.
,( — Si c'est vous. Seigneur, lui réponte dit Pierre , commandez que je « vienne rao-mème à vous , sur « les flots.
« Viens, )) dit alors Jésus.
« Et, descendant aussitôt de (( la barque, Pierre marcha sur l'eau « pour aller à Jésus. Mais quand « il vit la violence du veut, il « eut peur. Et, commençant « à s'enfoncer :
Sé^^.
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Xr
« — Seigneur! s'ccria-t-il, sauvez-moi!.
« Jésus étendit la main et le saisit.
« — Homme de peu de foi, lui dit-il, pourquoi as-tu (( douté?» Dès qu'ils furent entrés dans la barque, le vent « cessa. Et alors tous ceux qui s'y trouvaient se proster- « nèrent devant Lui, et prononcèrent cette parole : « — Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! »
r=^jri
La joie du curé Peyramale fut grande de voir la jeune fille marcher. Quelque habitué qu'il put être à de tels spectacles, ses yeux s'emplissaient toujours d'heureuses larmes à chaque nouvelle -grâce accordée par Notre-Dame de Lourdes aux malades et aux souffrants.
— Gloire à Dieu et vive Marie ! ma chère enfant, s'écria- t-il : vous voilà délivrée de vos sept ans de douleurs et d'infirmités !
— Mais, Monsieur le curé, je n'ai point du tout en
moi la preuve que je sois guérie. %
L'abbé Peyramale la regarde, et ses traits expriment la stupéfaction.
— Comment! en arrivant àLourdes la semaine dernière, vous gisiez immobile dansvotrelit,entièreraentimpuissante il vous tenir dejjout ou même assise; on vous portait à Ijras : — et aujourd hui, après être allée à la Grotte et en
être revenue ; après avoir suivi une procession au départ et au retour ; a^^rès avoir ensuite accouru en hâte chez moi ; après avoir, en un mot, arpenté les chemins
^^êà
comme un facteur rural et gravi les sentiers
— C'est que...
— C'est que.., fatiouée?
— Non, iSIonsieur le curé, pas plus qu'une personne bien portante.
— Auriez-vous eu quelque difficulté h marcher?
— Aucune.
— Souffrez-vous quelque part?
— Non.
— Eh bien! si vous ne souffrez nulle part,
si vous n'avez nulle difficulté à marcher; si, après de telles courses, il n'y a en vous nulle lassitude, comment peut-il vous venir la pensée que vous n'êtes pas guérie
— Mais je ne suis pas dans l'état ordinaire... il me manque quelque chose.
— Je le crois bien ! il vous manque votre maladie... Vous y étiez depuis si longtemps habituée, qu'elle vous fait un vide.
— C'est que je n'ai point éprouvé ce que j'attendais, ce qu'évidemment l'on
doit ressentir quand la sainte Vierge intervient et fait un Miracle : ni secousse soudaine, ni tressaillement intime, ni illumination de l'âme. Rien de tout cela ne s'est produit. Je marche comme tout le monde, c est vrai. Je ne souffre d'aucun malaise, je n suis même point fatiguée, c'est encore vrai : — mais je n'ai compris à aucun moment que to ait été en moi remis en place, je ne puis m persuader que je sois guérie.
— Allons! allons! ce qui n'est pas en place, c'est votre tête; ce qui est malade, c'est votre foi qui chancelle.
Vous doutez en plein miracle, mon enfant, ainsi que douta
Simon- Pierre au moment même où, sur l'appel du Seigneur, il foulait la nappe des eaux eomme on i'oule la terre i'erme.
Réaoissez, réagissez vivement contre cette tentation qui assaille souvent les miraculés, et ne tombez pas dans le piège du perfide Ennemi...
Ce jour-là était le mardi de la Pentecôte, et le souffle sacré de cette grande octave d( l'Esprit-Saint semblait passer par les lèvres d Serviteur de Notre-Dame de Lourdes. Le prêtre ajouta :
— Partez demain matin pour Paray-le-Monial , où doivent se trouver jeudi ^L de Fontenay et le pèlerinage de votre Diocèse. Et là, avec toute la famille agenouillée, avec vos amis de l'Autunois, avec vos compatriotes, vous remercierez Notre-Seigneur Jésus-Christ de la surnaturelle guérison que sa sainte Mère vous a accordée ici...
Mmes de Fontenay étaient comme maîtrisées par cette puissante et communicative éloquence, qui avait le don de chasser les hésitations ou les troubles de lame et de les dissiper, comme le vent du ciel dissipe les brumes et les nuages.
En sortant du Presbytère, la mère et la fille s'entretenaient de 1 homme de Dieu.
— C'est vraiment une âme apostolique que celle de ce Prêtre! se disaient-elles l'une à l'autre. Notre cœur n'était-il point brûlant pendant qu'il nous parlait ?
La tradition chrétienne rapporte que Simon-Pierre, fils de Jouas, n'eut d'autre descendance directe que sa fille unique, sainte Pétronille : quelques érudits prétendent même qu'elle ne fut que son enfant spirituelle. Mais sa descendance indirecte est des plus nombreuses. Mmes de Fontenay appartenaient sans doute à cette antique race, ayant aussi, croyons-nous, quelques alliances avec l'apotrc Thomas.
Donc, rentrées à l'iiôtellerie et s'occupant des préparatifs du départ, toutes
deux se mirent à réfléchir, — et à fléchir. Quoiqu'elle vît de ses yeux sa chère Jeanne marcher, se mouvoir, vaquer à toutes choses, Mme de Fontenay, par un excès de sollicitude maternelle, était encore dans l'alarme. Elle ne pouvait se désaccoutumer de craindre. Après avoir si souvent tremblé en face de la cruelle maladie de son enfant bien-aimée , voici qu'elle tremblait maintenant en présence de cette santé, si miraculeusemont mais si récemment reconquise. Cet état extraordinaire lui paraissait sans racine a cause même de sa soudaineté, et privé de cette solidité qu'apportent dans leur lent progrès les convalescences normales. De son côté, Jeanne, bien que guérie, aurait voulu se sentir plus forte. Ses pieds, ayant depuis tant d'années perdu la pratique de la marche, trouvaient un peu durs les cailloux de la rue. En s'apercevant dans la glace, elle était effrayée de sa persistante pâleur. Que dirons-nous encore ?... Tout en remerciant Dieu de la faveur miraculeuse dont elles venaient d'être l'objet, elles inclinaient de plus en plus à donner à l'expression de leur gratitude une forme notablement différente de celle que leur avait conseillée et presque commandée le Curé ^ des Apparitions.
— Quel Lourdes ,
insiofue bienfait nous a accordé Notre-Dame de
et qui aurait pu l'espérer?... Combien notre
reconnaissance doit être orande ! La
sainte Vierge, cependant, veut
que l'on soit prudent : la
Prudence n'est-elle pas la
vertu des sages ? Gardons-
nous donc du péché qui lui est contraire, et ne nous
^ViMp
iT)
livrons point pi esomp- •^ -^ - tueusement à des audaces inconsidé-
rées. Notre-Dame de Lourdes entend évidemment que l'on aide à la grâce... Et dans la circonstance où nous sommes, le meilleur moyen de coopérer à la grâce ne /f^l,'*"] ^/fj*^^^ serait-il pas d'y ajouter les ressources de la nature, découvertes par la science des Médecins? Au lieu donc de nous exposer, par une coupable témérité, aux fatigues de Parayle-Monial, ne ferions-nous pas mieux de partir pour Aix-les-Bains ? Ces eaux fortifiantes ne pourront qu'ajouter au bienfait surnaturel et consolider puissamment le Miracle.
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Arrêtant donc dans leur esprit cet admirable projet, Mmes de Fon- V tenay bouclent leurs malles et leurs valises, afin de se mettre en route pour Aix, dès le lendemain matin pour le jiremier départ...
Or, le lendemain matin, au moment où l'aube parut et ou Jeanne
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I/-'" Mf/-^ A
voulut se lever, dvint que ses pieds et ses jambes se trouvèrent tout à coup dans ^ l'entière impuissance de faire un mouvement, et de la soutenir debout. La malheureuse jeune fille lit retombée brusquement dans son premier état. On imaoine aisément son cri de douleur et de terreur à cet efFrovable réveil. Avoir reçu le bienfait de la gucrison
et le perdre ! avoir tenu en quelque sorte le Miracle en sa possession, avoir été investie un instant de la plénitude de la santé, et voir tout cela disparaître, s'évanouir, s'anéantir comme un mirage d'Orient! Tel la fable nous montre le désespoir de Sisyphe à la minute fatale où le rocher si péniblement porté au sommet de la montagne roule de nouveau au fond du ravin : tel dut être, dans la réalité de la vie, le désespoir de Jeanne et de sa mère.
Malgré leur intelligence, ni l'une ni l'autre ne comprirent le sens de cette subite rechute. Un voile sans doute était sur leurs veux, ou plutôt leurs yeux se tournaient du côté opposé à la vérité. Les plus clairvoyants ne discernent que ce qu'ils regardent, et sont comme aveugles pour l'horizon qu'ils ont derrière eux.
— Me voilà malade comme auparavant et loin de tout médecin! s'écriait la pauvre Jeanne... Ah! combien j'avais raison ! fon, non! je n'étais pas guérie !... Partons pour Aix! partons )our Aix !
Lourdes lui était devenu insupportable. Le bruit des cloches, les processions qui passaient sous sa fenêtre, le chant des cantiques, ne faisaient qu'irriter sa douleur.
Le Curé de Lourdes rencontra la voiture qui
ir}/
conduisait Jeanne à la gare.
Que Notre-Dame de Lourdes vous accompagne ! Vous partez pour Paray ?. .
•— Non, Monsieur le curé, dit la mère : nous partons pour Aix-les- Bains, Jeanne est retombée...
Et elle le mit au courant de l'accident du matin...
Le Serviteur de Notre-Dame de Lourdes l'écouta tout pensif, et les paroles du Seigneur à Simon-Pierre s'enfonçant dans les eaux montèrent d'elles-mêmes à ses lèvres :
— Modicx ftdei, quare dubltastiP « Pourquoi avez-vous douté, femmes de peu de foi ? »
Mais, malgré ses hautes vertus, le curé Pcyramale n'avait point le don des miracles : il ne pouvait guérir Jeanne de son mal, comme Jésus, le prenant par la main, avait jadis sauvé le chef des Apôtres.
Son regard suivit longtemps l'infortunée jeune fille que le galop des chevaux emportait vers le chemin de fer, et de toute son âme il pria pour elle :
— O Notre-Dame de Lourdes! demandat il, que vos dons soient sans repentance et que ceci ne soit qu'une épreuve !
Quelque temps après, parlant au Supérieur du petit séminaire d'Autun, M. l'abbé Duchène, directeur spirituel de Jeanne, qui était venu en pèlerinage à Lourdes, il lui expliqua la rechute par ces mots :
— Fille et mère ont manqué de foi. La maladie ira s'aggravant, puisqu'on a préféré les eaux d'Aix h celles de Lourdes.
// y Déçues et attristées, Mmes de Fon-
tenay rentraient dans la vie nomade --^ et se préparaient h recommen-
cer, au hasard des consultations ;
médicales et des avis contradictoires de la science humaine, leurs tâtonnantes pérégrinations à la recherche de la santé perdue.
A mesure qu'elle s'éloignait de la cité de Marie, ,; Jeanne se sentait plus souffrante. Une violente bronchite se déclara durant le voyage, et il fallut faire halte à Montpellier. On appela l'un des plus habiles professeurs de la célèbre Faculté, M. le docteur Courty. Il soigna la bronchite et la guérit à peu près, mais il ne dissimula point ses craintes sur l'état général de la jeune malade.
— Il vous faut à tout prix reconstituer le système musculaire atrophié, stimuler l'appareil digestif, activer la circulation, ressusciter le jeu des muqueuses. Partez d'abord pour Aix-les-Bains.
— Nous y allions justement, docteur, essayer encore d'une saison, lorsque la bronchite nous a contraintes de nous arrêter dans votre ville.
— Vous resterez six semaines h Aix-les-Bains : après quoi, vous vous rendrez à Brides, enTarentaise. Là, pendant vingt et un jours, faisant porter votre lit en plein air, vous respirerez à pleins poumons la vivifiante atmosphère des Alpes, toute chargée d'arômes toniques. De Brides, vous aurez encore à traverser la France pour gagner, dans les montagnes d'Auvergne, les thermes de la Bour-
boule, dont les sources très actives compléteront l'effet des eaux
d'Aix. Votre station de la Bourboule achevée, vous reviendrez ici à
Montpellier, où je vous soumettrai pendant soixante jours à un
traitement chirurgical énergique, que vous serez alors en état de
supporter, — traitement dont vous vous reposerez ensuite en
Durant trois ou quatre mois, les préceptes successifs de
cette savante consultation furent suivis partout à la lettre sous la direction du meilleur médecin local, et partout ini'ructueuscmcnt. >si à Aix-les-Bains, ni à Brides, ni à la Bourboule, Jeanne n'éprouva la moindre amélioration-... Les pressentiments les plus tristes assombrissaient son âme. Elle se voyait descendre vers la mort ; et après avoir, — à Lourdes et alors qu'elle était guérie, — douté malheureusement de la réalité du Miracle, voici qu'elle perdait aussi peu à peu, sous le coup de ses souffrances croissantes, son chimérique espoir dans la puissance des Médecins.
Vers le milieu de septembre, elle se trouvait à la Bourboule, immobile et étendue sur sa chaise longue. Elle considérait l'ombre de toutes choses qui grandissait démesurément à mesure que le soleil couchant s'approchait de l'horizon, derrière lequel il allait disparaître. Par une pente que suivent souvent les âmes endolories, elle rapportait à elle-même les divers détails du paysage que la nature déroulait à son regard. L'été finissant faisait place à l'automne; et à travers sa iénètre elle distinguait çà et lii et contemplait tristement, parmi la verdure des arbres, quelques feuilles jaunissantes qui tombaient en tourbillonnant sur , prématurément atteintes par le trépas. Dans se roc granitique dont les masses écrasantes dominent ce pauvre village, elle voyait le svmbole de l'inéluctable maHieur ([ui semblait peser sur sa jeune existence, et qui résistait — et qui résisterait toujours sans doute — à tous les efforts. La Dor-
dogne, qui s'écoulait à ses pieds, au . bas du coteau, lui in-ésentait l'imaae méancolique des flots fuyants de sa vie. f
NOTRE-DAME DE LOURDE
— 2Ji —
^fl
— Ma mère, ma bonne mère, dit-elle, retournons à Au-
tun ! .
— Mais Montpellier? mais Amélle-les-Bains?...
Y penscs-tu, ma fille?
— Retournons à Autun ! Je me meurs de ces perpétuelles tentatives de guérison... A la
longue tout en moi s'est révolté et se révolte contre l'existence que nous menons. N'est-ce pas assez d'être exilée, hélas! de la santé, et faut-il que je sois en outre exilée de notre pays, de notre famille, de notre foyer? Je suis prise par la nostalgie. Les eaux thermales et les remèdes, les voyages et ^ -^ les séjours, les médecins et les médecines ne wg sont plus pour moi qu'un intolérable tour-
^^ ment, et je veux un peu de répit. Je veux vivre à nouveau dans notre maison, revoir mon père et mes frères, dormir dans ma,cham])re ^^^^ déjeune fille: !^^ë^1è■ veux pour#Oi,:je le rM$^
veux awssi poiii^ôii s , ma pauvr4m>aiî^a" ^ ^ ^'
qui épuisez vos forces, loin de nos - serviteurs habituels.
pour vous, qui usez a me soigner vos iours
et vos nuits et j^^^
■Jêëiif
qui VOUS tue/, h me faire vivre.
— ^Slais, ma chère enfant, il te faut cet hiver un climat doux. M. le docteur Courty...
— M. le docteur Courtv a dit ce qu il a vou et il dira ce qu il voudra. Je veux rentrer Autun. On doublera les bourrelets des fenêtres on calfeutrera les portes; on aura un calorifère gradué : pendant la journée on mettra des fleurs dans ma chambre. On m'entourera d un printemps artificiel. Et puis...
— Et puis quoi?
— Et puis rien ! répondit Jeanne, essuyant une larme.
La pensée que Jeanne se refusait à exprimer, afin de point affliger l'oreille maternelle, c'était que, mourir p mourir, elle aimait mieux rendre son àme à Dieu sous le to ternel, entourée des prières et des adieux de tous les siens d'expirer en pays inconnu, daus 1 appartement banal d'un garni, au milieu de soins mercenaires.
La mère finit par consentir et 1 on quitta la Bourboule.
A Autun, les rares amis qui turent admis h d'intimes vi remarquèrent avec efTroi les ravages que la maladie avait dans cette constitution, jadis si exubérante de vie. La pa Jeanne n'était plus que l'ombre d elle-même. Sa faiblesse dé sait tout ce que Ion peut imaginer : ses bras allanguis en vinrent à ne pouvoir porter la nourriture à ses lèvres; et sa nière dut, pendant trois semaines ou uu mois, la faire manger comme un petit enfant. Entendre uue conversation suivie lui était une lassitude. Ses yeux se refusaient à lire et sa tète à penser.
Du '.ond de cet abime, elle se tournait vers Dieu et
> >sp Wk *sAy '^p^^ v-i^v ^' r V u
implorait la Vierge Marie, espérance des désespérés.
Dans 'es profondeurs de son âme commençait a poindre le désir de retourner à la Grotte sainte. A sa mémoire se représentait à toute heure le souvenir de Lourdes. Elle voulut voir son évêque. C'était alors le très vénérable Mgr de Léséleuc de Kérouara. Elle lui fit connaître l'étrange incident de sa guérison fugitive. — J'ai dans mon diocèse, lui dit-il, un prêtre miraculé : M. l'abbé de Musy. Eh bien ! je supplierai la sainte Vierge de faire de vous aussi une miraculée. En sou Nom, je vous ordonne de la prier de vous guérir; et moi, de mon côté, je vais la sommer de le faire.
Puis, prenant une image du Sacré- Cœur qui se trouvait dans son Bréviaire, il traça quelques lignes sur le revers et remit à Jeanne ce petit souvenir. Les mots que le prélat venait d'écrire étaient ceux-ci, empruntés au Verbe de Dieu :
« Demandez et vous recevrez. »
Donc Jeanne demanda.
Un ecclésiastique de grand mérite et de grand cœur, qui vivait alors, s'unissait à ses prières et l'encourapfeait à croire. C'était M. l'abbé Duchène, supérieur du petii séminaire d'Autun.
dirigeait
Parmi toutes les ouailles qu'il vers la céleste patrie, la pauvre Jeanne, accablée de soulTrances, était sa fille spirituelle de prédilection et l'objej spécial de sa plus paternelle sollicitude. Il visitait fréquemment la jeune malade. Sa parole faisait fuir le doute ou l'abattement dans l'esprit de Jeanne, et réconfortant aussi ses chers parents. Quand ces derniers se sentaient trop accablés par le chagrin, ils se rendaient aussitôt auprès de celui que tous appelaient « le bon Supérieur », et rareuK s'en retournaient-ils sans avoir trouvé chez lui quel ment à leur trouble, quelque consolation à leur peii adoucissement à leur intérieure amertume.
Un matin (^c'était en novembre), Mme de Fontenay, plus que de coutume sous le faix de la croix, alla chei un peu de force à la source où elle avait coutume de pi]
Comme elle sortait de chez M. l'abbé Duchène, elle à la porte du Petit-Séminaire, un prêtre de haute taille, q était inconnu.
— Quel est son nom ? demanda-t-elle à la concierge.
— C'est M. de ^lusy,
— M. de Musy? Le paralytique guéri h Lourdes?
— Lui-même.
La pauvre mère accourt avec empressement vers ce prêtjc iavorisé
du ciel :
— Monsieur l'abbé, lui dit-elle, voudriez-vous faire une œuvre de miséricorde et entrer dans notre maison pour y bénir ma fdle. infirme comme vous l'étiez ?
— Bien volontiers.
Quelques minutes plus tard, M. l'abbé de Musy était ar.prês du lit de la malade.
— Hélas! hélas! ([ue faut-il faire? murmurait Jeanne.
— Croire et prier! se résigner pour l'heure présente et espérer pour Iheuie à venir.
— Monseigneur de Léséleuc m'a déjà donné le même encouragement et m'a spontanément promis d'intercéder pour ma guérison... Quel grand
miracle ce serait ! Vous le demanderez aussi pour moi, n'est-ce pas?
— Oui, certes, je le ferai. Très prochainement je vais à Lourdes, remercier ma Bienfaitrice. Le jour
de rimmaculée-Conception, à l'autel même devant lequel j'ai été exaucé, je conjurerai la très sainte Vierge de faire pour vous ce qu'elle a fait pour moi.
Dans la première huitaine de décembre, M. de Musy partit en effet pour son pèlerinage de gratitude. Nous avons écrit ailleurs le récit de ce voyage -^.
L'immense retentissement de sa miraculeuse g'uérison avait eu pour résultat naturel que de toutes jDarts, dans le Diocèse et au d'^la, on s'était recommandé à ses prières.
Aussi, au Mémento de la Messe, en ce moment où le prêtre se fait, aupiès de Dieu, l'interprète des habitants de la terre et lui présente leuis vœux et leurs requêtes, le bon abbé de Musy chercha-t-il avec un soin extrême à recueillir tous ses souvenirs. 11 interroacait minu-
tieusement sa mémoire et faisait efforts sur efforts, afin de n'oublier
aucun de ceux qui l'avaient chargé de leurs invocations et de leurs
messages pour Notre-Dame de Lourdes... Or, parmi ces intentions
si multiples, il en était une qu'il sentait se détacher et dominer sur
toutes les autres, non point par une inclinaison de son cœur ou
par une direction de sa volonté, mais par une sorte d'obsession
divine dont il n'était pas lui-même le maître et qui s'imposaU h
lui, malgré lui. Cette intention, cette pensée, cette prière, c'était
fCTifûJ/y^. <P£
celle qui était relative à la guérison de Mademoiselle de Fontenay. Il s'empressa, le jour même, de transmettre à Autun ce svmptôme de bon augure. Le projet de retourner à la Grotte des Apparitions et de se plonger dans la Piscine se fixa dès lors définitivement dans l'esprit de Jeanne.
Durant le cours de sa longue maladie, elle avait pu, de loin en loin, être transportée jusqu'à l'église Notre- Dame ou à la chapelle du Petit -Séminaire. 01 f «îf Mais, malgré la précaution que l'on prenait de faire marcher la voiture au pas pour éviter toute secousse, malgré le peu de distance à parcourir, il fallut renoncer à se rendre désormais à 1 éo-lise, à cause des intolérables souffrances que le trajet imposait à Jeanne, à cause sur- '"^"^ tout des graves con- '^^^ff^^^ séquences que redoutaient les Médecins.
Grâce à des démarches qui furent faites à Rome, elle obtint l'autorisation de faire ^^ dresser un autel dans ^^ la pièce voisine de sa chambre, de façon à pouvoir, la porte de communication étant ouverte, assister de son lit. par le jeu d'un reflet degla ce, à la célébra tion du Saint- Sacrifice.
Pendant que la situation phvsique de la jeune fille s'aggravait visiblement, son état moral entrait dans une phase nouvelle et traversait une ^^^'/ ^ crise des plus étranges. Tandis que, /^z» d'un côté, ce corps maladif, déjà si frêle et si épuisé, devenait de plus en plus faible, de l'autre, -dans cette âme qui semblait à tous sur le point de quitter la terre, l'espérance de guérir devenait de plus en plus forte.
L'accroissement d'une telle espérance procédait-il de cette foi sans hésitation à laquelle Notre-Seigneur a promis les Miracles, ou de cette exaltation ardente et déréglée que la fièvre et l'oisiveté engendrent si fréquemment dans le cerveau des malades ? Question douloureuse que chacun se Dosait dans son entourage.
On pouvait d'autant plus craindre que, par moments, cette certitude d
nF '
ri^rj;
rence si absolue tombait tout à coup et faisait place à des ^ sentiments opposés. Jeanne avait parfois des pressentiments inquiets, appiéhensions de ne pou%oir supporter vo}age ou de r'^ncontrer le tiépas au li même où tant d'auties aA aient retromé santé et la vie.
des le
Ayant résolu d'être h Lourdes pour h 15 août, fête de l'Assomption, Jeanne voulut faire échelonner, sur les trois mois qui rAL précédaient cette date, un triduum / de messes pour la préparer à ce pèleri-
I nage, si désiré et si redouté.
Or, la veille de la première des messes ^W .^>^>^-%^^/' du triduum mensuel, le 14 mai
au soir, elle était si profondément abattue et si près de défaillir, que l'abbé Duchêne, qu'elle avait lait mander, ne crut pas pouvoir la confesser, craignant de l'exposer h une fatigue fatale. Ce refus la chagrina beau-
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coup et elle s'endormit toute triste, suppliant la Mère des alllioés de la souteniï dans ses peines.
Et voici que, durant son sommeil, Bernadette, la sœur Marie-Bernard (encore vivante alors au couvent de Saint - Gildard), lui apparut en songe, gracieuse et souriante. Elle était revêtue de son costume de Sœur de Nevers.
— Ne vous troublez point et n'ayez peur de rien dit-elle à Jeanne. Vous serez guérie à Lourdes. Priez seulement la sainte Vierge, avec confiance.
Jeanne alors, se penchant vers la Voyante de Lourdes, l'embrassa avec effusion : puis, se trouvant gênée quelque peu dans cette étreinte par la cornette de la Religieuse, elle s'éveilla tout à coup. Elle ne vit devant elle que les rideaux de son Ht, vaguement éclairés par la vacillante lueur de l;v veilleuse ; mais elle se sentit toute remplie d une inexprimable allégresse et comme pleinement assurée d être exaucée.
Nul ne le disait tout haut à côté d'elle, mais plusieurs, parents et amis, prêtres et laïques, murmuraient avec mélancolie : « — Hélas! hélas! pour une semblable espérance, c'est une base fragile qu'un songe de jeune fille, durant une nuit de printemps! »
Jeanne elle-même désirait de plus solides fondements à ce qu'elle nommait « sa certitude ». Elle fit écrire de tous côtés aux divers membres de sa famille, à des personnes amies, à des Religieuses, tiBernadette, pour demander des prières. Elle répandit des aumônes; elle
implora l'aide des ûiibles d'ici-bas (qui sont si forts là-haut!); elle emprunta la richesse des pauvres; elle mendia le secours des mendiants.
Elle se tourna vers Rome et s'adressa au Saint-I^ère, le pape Pie IX.
Il lui envoya sa bénédiction avec ces mots : « Que la sainte Vierge vous bénisse et vous guérisse ! n
La pieuse et bien-ainiée giand'mère de Jeanne, Mme la vicomtesse douairière de Froissard-Broissia, prenait la part la plus active h cette croisade d'instances et d'invocations Comme Moïse sur la Mont^'ne, elle élevait vers le ciel ses bras tout charoés d'œuvres; et elle réclamait humblement, mais ardemment, pour ses quatre-vingts ans de charitable et sainte existence la guérison de sa petite-fille...
Au milieu du doute et des inquiétudes d'un grand nombre, M. 1 abbé de Musy était plein de confiance. Tout lui était raison d'avoir foi et d'affirmer hautement ce qu'il appelait, lui aussi, « sa certitude ». Et h cette occasion, quelques sceptiques, même parmi les fidèles, faisaient remarquer, non sans vérité d'ailleurs, que la mesure est la chose la plus rare en ce monde ; et ils étaient disposés ii penser que le prêtre de Diooine, à la suite du miracle qui avait trans- ^t^^ formé sa vie, n'avait pu s'empêcher de tomber dans l'excès de sa qualité ou de sa vertu et qu'il était enclin à croire trop.
Les semaines et les mois s'étant écoulés, M. de Musy célébrait, le 3 août, la Sainte-Messe à l'autel privé de la maison de Fontenav. De son lit Hmr: de douleur Jeanne y assistait.
Comme on était à l'époque de la fête de Saint- Pierre-aux-Lieus,
rofficiaiit s'inspira naturellement de ce souvenir clans les quelques mots qu'il adressa à son auditoire intime, et il termina ainsi son allocution :
« — Vous le voyez, chrétiens, vous le voyez! Quand le Seigneur commande, rien ne résiste! La prison s'ouvre et les chaînes tomhent soudain... Mais il y a d'autres chaînes que celles dont les persécuteurs avaient lié durement les mains bénissantes du Prince des Apôtres. Il y a des chaînes, jusqu'ici inlrangibles, qui retiennent captive sur un grabat, et comme à jamais attachée à la maladie, une créature de Dieu; il y a des chaînes qui, tout en n'étant portées que par une seule enfant, meurtrissent toute une famille... Eh bien! j'en ai la ferme confiance, la voix du ciel va bientôt retentir et ces chaînes aussi tomberont ! » Ces paroles, comme celles qu'avait prononcées en novembre précédent ^Igr de Léséleuc, pénétraient dans l'âme de Jeanne; et elle se / plaisait à se les répéter tout bas durant ses pénibles journées et ses longues insomnies.
Le pieux prélat dont nous venons de rappeler le nom s'était endormi dans le Seigneur un mois h peine après avoir promis à Jeanne de demander sa guérison à la très sainte Vierge. La jeune fille, qui avait un culte pour sa mémoire, l'invoquait souvent dans le secret de ses prières comme un puissant auxiliaire et un céleste ami.
Le jour même de Tallocution sur « les chaî
nés qui devaient tomber )), Jeanne et sa
mère, sachant que M. l'abbé de Musy
comptait arriver à Lourdes un peu
avant le 15 août, sollicitèrent la per-
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mission de s'unir à lui et de partir ensemble.
M. l'abbé de ^lusy s'y refusa vivement :
— Non certes, dit-il. A cause du miracle dont j'ai été l'objet, tout le Diocèse a les yeux sur moi. Si j'accompagnais la malade et qu'elle rentrât à Autun y dans le même état, cela ne ferait que donner plus d'éclat à un échec. Si, au contraire, conuite par moi, elle revenait guérie, on croirait que j'y suis pour quelque chose; et il se trouerait immanquablement des gens qui se mettent à me considérer comme un thaumaturge, un saint à miracles, qui prétendraient me canoniser, et se feraient des idées absurdes... Non! non! mille fois non!
Cette décision très nette fut accueillie avec grande tristesse. Jeanne s'étaitbercée, depuis l'origine, de la pensée que le prêtre miraculé serait l'ange Raphaël de ce pèlerinage lointain. Aux raisons qu'il donnait, il n'y avait rien à objecter cependant; et elle n'y répondit en effet que par ses larmes silencieuses — argument du cœur, plus puissant souvent que les arguments de l'esprit.
Troublé par ces muettes instances, affligé N^=^ ^ par la peine que faisait son refus, l'abbé de Musy était au fond plus perplexe qu'il n'avait voulu le laisser paraître. Quelque légitimes et décisifs que pussent être les motifs qui le détermi- :: naient, la pitié criait en lui. Dans son
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angoisse, et suivant ;sa coutume, il eut recours à la prière.
Or, de même que la famille de Fontenay, il avait une vénération profonde pour la pieuse mémoire de Mgr de Lézéleuc. Il supplia le prélat de l'éclairer et de le guider au milieu ses incertitudes et de ses anxiétés.
Que se passa-t-il? Nous ne savons. Toujours est-il que, durant la dernière messe d'une neuvaine ii l'intention de l'évêque défunt, M. l'abbé de Musy sentit ses hésitations cesser tout à coup, sous l'impression d'une voix intérieure qui se faisait entendre en lui-même avec un irrésistible accent. Et sa volonté, comme un navire que la main du Pilote fait brusquement virer de bord, se fixa dans un sens opposé au parti qui avait semblé tout d'abord à sa raison le meilleur et le seul possible.
— Je consens à tout ce que vous voulez, dit-il à Mmes de Fontenay. Votre itinéraire sera le mien. Choisissez vous-mêmes le jour et l'heure du départ, — et que Dieu soit avec nous !
On convint de se mettre en route le lundi suivant.
La religieuse ivresse de Jeanne grandissait au point d'alarmer plusieurs de ceux qui l'aimaient. Elle éprouvait le besoin d'annoncer le ^Miracle, d'en préciser la date prochaine.
Des considérations théologiques se mêlaient à son enthousiasme et à son espérance :
— Toute ma vie, répétait-elle souvent, la solennité e l'Assomption de la très sainte Vierge a été pour moi la Fête des Fêtes; et je l'ai, en vérité, célébrée entre toutes. Dès mes premiers ans, mon àme s'est réjouie ii ce triomphe suprême de notre céleste iNIère : et les 15 du mois je communiais en mémoire du grand 15 août qui lui est consacré par la htuigie catholique. Si l'Immaculée Conception a marqué l'entrée
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de Marie sur notre pauvre terre, l'Assomption a marqué l'instant