‹ Episodes miraculeuxChapitre 3 sur 48 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

E livre que nous publions aujourd'hui forme la suite de celui que nous ccnvimes il y a quatorze ans el qui est intitulé Notre-Dame de Lourdes.

Lorsque Ton considère le Pèlerinage fondé par la Très Sainte Vierge à la Grotte de Lourdes et qu'on veut se rendre compte de son histoire, on se trouve en présence d\m quadruple et vaste horizon aux aspects divers et parfois opposés , comme si cette Terre de Miracles avait, elle aussi, ses quatre points cardinaux. — De quelque côté qu'il se tourne, l'observateur voit d'immenses champs s'offrir à l'investio-ation de son regard et à Pétude de son esprit.

Avant tout et au-dessus de tout, se détache dans une incomparable lumière l'œuvre directe de Dieu et de la Vierge immaculée, c'est-à-dire les grâces sans nombre descendant sur le peuple chrétien :

les inexplicables guérisons du corps et de Pàmc; les conversions sou-

ri

ii^^ît'^

daines ; la force donnée aux faibles ; la paix rendue aux cœurs troublés; la consolation accordée aux inconsolables. Tantôt c'est à la Grotte, à la Source Sainte, à la Piscine, à la Basilique, aux lieux bénis où la Vierge apparut, que se produisent ces touchantes interventions de la toute-puissante Bonté ; — tantôt c'est au loin, à des sanctuaires érigés à la gloire de Notre- Dame de Lourdes, depuis Oostacker jusqu'à Gonstantinople, depuis les villes et les campagnes d'Europe jusques au fond des Amériques; — tantôt enfin, c'est dans quelque pauvre chambre solitaire oîi Ton a invoqué son Nom et bu pieusement de cette eau sacrée, à laquelle se rattache son souvenir.

Gomme l'œil charmé s'arrête et se repose sur ce côté de riiorizon ! comme ràinc y respire à l'aise! L'Orient n'a pas plus d'éclat ni le matin plus de fraîcheur. Rien ici-bas ne se peut vraiment comparer à la splendeur et à la pureté d'un tel spectacle. — G'est le Giel lui-même s'inclinant vers la terre. G'est Dieu avec les hommes.

Le second spectacle, presque aussi beau que le premier, c'est celui que donne le peuple chrétien lui-même, accourant de tous les pays et par tous les chemins de fer à l'appel de Marie, se désaltérant avec une avidité sainte à cette Fonlainc de Miséricorde, priant unanimement et ne formant qu'une seule famille et un seul cœur sous le rcQ^ard du Père de toute créature. Le riche aide le pauvre, le pèlerin valide porte celui

qui est infirme : il Pétend sur sa couche avec sollicitude, il veille à son chevet, il panse ses plaies, il le plonge dans la Piscine, il souffre de ses maux, et prie de sa prière. Active, revêtant tous les costumes, employant tous les moyens, parlant tous les langages, se faisant toute à tous, la Charité sainte circule parmi ces multitudes et les réchauffe de ses feux. Elle a payé le voyage du malheureux et elle payera son retour; elle a donné Tabri à celui qui était sans asile, le vêtement à celui qui était nu; elle a nourri celui qui n'avait point de pain, et elle brûle encore de se dépenser pour le bien...

S'il y a vraiment dans les régions de Fesprit des longitudes et des latitudes, ne pourrait-on pas dire que cette procession incessante , que ce Pèlerinage universel, que ces foules magnifiques représentent la belle zone du Midi avec son éclatant soleil et son bleu firmament, avec son mouvement , son agitation, et jusqu'à la poussière de ses routes; avec ses vives couleurs, sa végétation puissante, ses exquises floraisons; avec ses langues sonores, ses paroles ardentes, ses chants enthousiastes? Tout y est flamme et tout y est lumière : la vraie fraternité s'épanouit.... Quoi de plus touchant que cette vision fugitive de ce que serait le monde, si le monde était chrétien? — C'est la marche de la Terre s'élevant vers le Ciel. Ce sont les hommes avec Dieu.

troisième lieu il y a à Lourdes ue l'on appelle « l'œuvre de la

Grotte », c'est-à-dire radminislration spirituelle et temporelle du Pèlerinage.

La charité universelle s'est tournée vers les Gardiens du Sanctuaire et elle leur a dit : « J'ai édifié le temple demandé par Marie, j'ai acheté de l'espace ; j'ai planté des arbres à l'ombre épaisse, pour que les multitudes que Jésus aimait puissent prier, marcher, se reposer sur ce sol béni. Misereor super turbas. Eh bien! voici encore des millions et des millions : c'est le trésor du riche versé dans le secret, comme le veut Notre-Seigneur; c'est l'obole de la veuve; c'est la journée de l'ouvrier; c'est l'économie de l'indigent. Employez ces richesses sacrées à des usages sacrés. Construisez la maison du Pauvre, l'hospice du Pèlerin, la Piscine du malade. Multipliez et agrandissez ces ateliers divins, où travaille le céleste Ouvrier! Placez-y, sous le regard du malheureux, et la statue de Marie lui pariant d'espérance, et l'image de Jésus en croix lui parlant de résignation. Qu'il y trouve, soigneusement disposés par votre sollicitude, et le prie-Dieu pour ployer les genoux, et le fauteuil aux angles arrondis pour reposer sa lassitude. Souvenez-vous de Véronique et préparez pieusement le linge qui doit essuyer le corps des malades et voiler leur pudeur. Combien d'infortunés arrivent ici, tout seuls, délaissés, impuissants à se servir et dont le Christ dira au dernier jour :

c( C'était Moi-même ! » Que vos bras les accueillent! Que les mains empressées de vos Frères et de vos Reli-

;4^^fe

o-ieuscs mettent leur gloire à être toujours lu attentives et sccourables

--"ïàrf

pour prêter leur office ù ces douleurs; et que nul ne puisse dire ici comme à la piscine probatiquc : « Non habco « hominem, je n'ai personne pour m^ « plonger! » Faites aimer Dieu; faites bénir son Église. Et qu'en vous voyant vous faire ainsi, sans songer à vous-mêmes, les serviteurs de toutes les souffrances, le Monde, le Monde qu'il faut convertir, rougisse enfin de son égoïsmc et des palais quil se bàtil! Conservez aussi, pour les siècles futurs, conservez religieusement comme un patrimoine et un document inviolable, comme une grande relique historique, les lieux vénérés que la Vierge honora dix-huit fois de son regard, et ne souffrez jamais qu'on efface et falsifie celte visible page de sa divine histoire. Vous êtes, pour le genre humain, les dépositaires du don de Dieu... » Ainsi a parlé la Charité catholique, ainsi elle a conseillé, ainsi elle a espéré : ainsi s'est fait entendre cette voix du peuple qui est la voix de Dieu...

Autour de tous les centres de grâces fondés icibas par la miséricorde du Seigneur, la nature des choses cependant et les efforts de l'irréconciliable Ennemi accumulent des dangers. La Richesse, qui leur est une force et une puissance, leur est en même temps un péril, pouvant, hélas!

si l'on n'y résiste, entraîner à sa suite l'esprit de luxe et de vaine pompe pour dépenser et pour dissiper, l'esprit de commerce et de lucre pour acquérir...

<fi

(!Wi

Ceux qui acceptent les fonctions redoutables d'administrer, de leurs mains mortelles, ces lieux de prière et de bénédiclion, ont avant tout le o-rand devoir de les préserver do telles atteintes, de les conserver purs de pareilles scories, d'arrêter à leur seuil l'invasion des splendeurs mondaines, de les rendre de plus en plus saints en eux-mêmes et par là de plus en plus sanctifiants pour le Fidèle et pour l'Infidèle. C'est la parole du Maître : « Videant opéra vestra bona, ut glorificent Patrem vestrum qui est in cœlis ; Que les hommes contemplent la bonté de vos œuvres et que par là ils soient amenés à glorifier votre Père, Celui qui est dans les Cieux. » Combien cette tache est belle, combien cette prédication muette par la sainteté des œuvres est admirable et efficace! Mais combien aussi elle est difficile!... Qu'elle est malaisée la o-arde du Gardien et la mission du Mission-

naire !

Sur ce côté de l'horizon le penseur ne peut s'empêcher de porter un regard méditatif et songeur. Pour les esprits philosophiques et chrétiens, préoccupés de tout ce qui sert à la propagation du Règne de Dieu et de tout ce qui y fait obstacle, rien n'est d'un plus considérable intérêt, rien n'est plus fécond en enseignements utiles, pratiques, actuels, que l'étude sincère de cette histoire humaine, côtoyant Ihisloire divine.

Ce paysage, que l'observateur a sous les yeux, c'est TOccident, avec sa mélancolique lumière, ses grandes ombres et les oppositions de ses

teintes. — C'est la Terre en face du Ciel ; c'est Thomme avec lui-même.

Voici maintenant le Nord, menaçant et sombre, le Nord avec ses glaces au cœur, avec ses autans meurtriers, ses noires forets pleines de betcs fauves, le Nord, doù viennent les barbares et les iconoclastes. C'est le monde incrédule et irréligieux s'eflorçant de détruire ce que la Vierge a fondé. Guerre des ignorants et guerre des pervers; guerre par les paroles, par les journaux, par les livres, et guerre par les actes; guerre par la violence de limpiété fanatique, se ruant sur les pèlerins; guerre par les mesures arbitraires des Gouvernements, entravant la liberté chrétienne... Quelle infernale stratégie à suivre dans sa marche variée, quel immense et sinistre champ de bataille à explorer! — C'est la Terre voulant menacer le Ciel ; c'est l'homme contre Dieu.

Tels sont les quatre points cardinaux du Pèlerinage de Lourdes. La Miséricorde divine avec ses miracles; — la prière du peuple chrétien avec ses sublimes élans ; — l'œuvre humaine avec l'activité de son zèle et ses inévitables imperfections; — la révolte ennemie, avec ses fureurs aveugles, appel lent tour à tour l'attention...

Ne pouvant pourtant tout considérer à la fois, et tout parcourir en même temps, de quel côté l'historien tourncra-l-il d'abord les yeux? De quel côté dirigera-t-il ses premières ex- ])lorations'.'.

NOTRE-DAME DE LOURDE

L'hislorien s'est laissé guider par Fatlrait de son cœur et a porté ses pas vers les pures régions où la lumière se lève... Et voilà pourquoi nous reprenons la suite de Notre-Dame de ' Lourdes par le récit de quelques Episodes miraculeux, regardant encore, regardant longtemps, regardant avec amour l'œuvre spéciale et personnelle de Dieu, avant de descendre de la ^lontagne et de scruter l'œuvre des hommes.

Depuis la publication de notre premier volume, il s'est accompli à Lourdes des miracles sans nombre. Qu'on ne s'attende pas cependant à nous voir ici, dans une série compacte de courtes relations, en présenter à nos lecteurs la nomenclature hâtive. Nous pensons, nous avons toujours pensé que de telles accumulations de récits superficiels ne peuvent produire et ne produisent sur les âmes qu'un effet superficiel. — Osons même dire que, contrairement au but louable poursuivi par les pieux auteurs de ces écrits et de ces compilations, il arrive que l'esprit quitte de semblables lectures avec un vague dégoût, avec un mortel ennui que l'on craint de s'avouer à soi-même, parce qu'on le prend pour de la tiédeur envers les merveilles de Dieu.

De quelle cause inconnue procède cette conséquence singulière et véritablement lamentable? Elle provient

"^i-^hù.

iiis

uniquement de ce que, désireux et pressé de mentionner les uns après les autres tous les faits surnaturels, le narrateur n"a voulu ni se donner la peine ardue ni prendre le temps très long qui sont nécessaires pour en approfondir un seul. Comme le font souvent les gardiens des muséums publics et des collections, il a promené indéfiniment son lecteur à la surface banale des choses, sans le faire pénétrer dans leur vie intime, dans leur providentielle disposition, c'est-àdire dans leur véritable intérêt et dans leur suréminente beauté. De là fatigue, au lieu de repos; satiété, au lieu d'attrait.

Tout autre a été la méthode que nous avons cru devoir adopter. Si des hommes de science, si des botanistes, consacrent parfois des années et même toute leur vie à bien étudier une seule plante, un arbre particulier ; s'ils découvrent dans les mystères de sa germination, dans la structure de ses racines, dans la direction de ses radicelles, dans le mouvement de sa sève, dans les proportions de sa tige, dans Tagencement de ses feuilles, dans l'entrelacement de ses branches, dans les rugosités de son écorce, dans les linéaments de ses fibres, dans l'épanouissement de sa fleur, dans la nature de son fruit, d'admirables secrets de la sagesse universelle, il nous a semblé que le Chrétien, quand il s'agit dun Miracle de Dieu, ne doit pas apporter moins de conscience et de zèle, moins de persévérante application à entreprendre et à poursuivre un semblable travail d'investig-ation

minutieuse et de patiente analyse.

Examinerrévénement surnaturel sous toutes ses faces et dans tous ses détails ; en épier la marche ; en scruter, s'il est possible, les causes et les lointaines préparations ; aller en quelque sorte jusques à son essence; en déterminer le caractère propre ; en fiùre saillir la physionomie : — tel est, non point, hélas ! ce que nous avons fait, mais ce que nous avons voulu faire.

L'expérience ou plutôt la main supérieure qui nous guidait nous avait du reste marqué et comme imposé cette voie, dès nos premières recherches sur les interventions miraculeuses de Notre-Dame de Lourdes ; et nous ne pouvons faire mieux comprendre comment nous fûmes conduit dans cette direction qu'en citant nos propres paroles, écrites ailleurs.

« A Bordeaux, à Tartas, à Nay, à Lourdes, partout où je me mis à étudier et à approfondir quelqu'un de ces actes exceptionnels de la puissance d'En-Haut, je remarquai, non sans un secret saisissement, une étonnante suite de providentiels incidents qui avaient précédé et préparé ce coup souverain de la grâce de Dieu, répondant à une prière et commandant à la Nature.

« Dans l'examen des Miracles, je n'avais songé d'abord qu'à constater matériellement d'un côté la réalité de la maladie, et de l'autre la certitude de la guérison en dehors de toute explication naturelle. Or, voilà que, après avoir fait ce premier et indispensable examen

médical, je me voyais porte insensiblement hors de ce cercle restreint des enquêtes purement techniques et que je me trouvais en présence d'une seconde étude, bien autrement large et grandiose, car on y entrevoyait ch et là les secrets ressorts de Faction divine, le jeu mystérieux de la Providence remuant les âmes humaines, inclinant les volontés, accommodant les circonstances, coordonnant les événements sur un théâtre infiniment varié et vivant, qui changeait au gré de sa puissance.

« Quels ont été les précédents, les conséquences, les contre-coups, les échos de cette guérison miraculeuse ? Derrière la surface du fait matériel, quelles en sont les profondeurs? Quelle est la vie antérieure des personnages? Par quelles voies ont-ils été amenés à cette étonnante issue d'un mal incurable? Quels sont les incidents divers, les arrière-plans échelonnés dans l'espace, les horizons lointains et toutes les harmonies de cette œuvre mystérieuse en laquelle Dieu est intervenu directement? Multiples et vastes questions que je n'eusse point su poser de moi-même, mais dont j'entendais à chaque instant la réponse dans les confidences de ceux qui me parlaient et qui m'ouvraient leur cœur.

« Le récit de ces âmes humbles et grandes qui me racontaient en ses moindres détails le plus prodigieux événement de leur existence projetait en effet de lumineuses clartés, tantôt sur un de ces points et tantôt sur un autre. Le Miracle se trouvait être le dénouement

fâ'

XXTI —

d'un drame moral et religieux, drame aux mille épisodes, aux péripéties émouvantes, dans lequel j'apercevais Dieu agissant avec poids, nombre et mesure, disposant toutes choses avec une puissance sans limite et une délicatesse infinie. Ainsi, aux antiques jours de la Création, tandis qu'il asseyait le fondement des montagnes et marquait leurs bornes aux immensités de Fabîme, sa droite ciselait en môme temps la corolle de la fleur, la feuille tremblante de l'arbre et Fhumble brin d'herbe des prairies.

« De même que Christophe Colomb arrive en une certaine région de la mer, et apercevant les végétations inconnues et un firmament inaccoutumé, comprit qu'il était sur la voie d'un monde nouveau et d'une terre inexplorée, de même je me rendis compte que mes éludes me conduisaient vers des horizons tout différents des points de vue ordinaires, tout différents des interrogatoires officiels, des froides enquêtes et des procès-verbaux décolorés, et je goûtai la joie profonde d'une découverre inattendue.

« Bien inattendue en effet ! car à l'opposé de

Colomb dont le génie avait tout deviné, mon chétif

esprit n'avait rien prévu à l'avance, rien pressenti ;

et je ne devais qu'à la Providence d'avoir été poussé

par le souffle de la grâce vers ces

parages merveilleux ^ »

nés de ces monographies m'ont coûté des annexa

lf*=^

de préparation. C'est par des interrogations sans nombre, par des causeries intimes et cœur à cœur, avec ceux dont je raconte l'histoire, avec leur famille, avec leurs amis, parfois par une vie de quelques jours sous le même toit, au môme foyer, à la môme table, que j'ai pu parvenir à connaître peu à peu et à voir se dérouler graduellement, dans leur ordre admirable, toutes les scènes diverses de ces drames miraculeux. C'est alors seulement que j'ai pris la plume, afin de peindre et de faire revivre, pour les intelligences éprises de vérité, tout ce que l'àme d'autrui avait ainsi évoqué devant moi.

Combien de fois, en me livrant à de telles recherches, ai-je douloureusement songé au déplorable calcul et à l'immense faute de certains esprits inconsidérés qui prétendent embellir par des adjonctions légendaires les œuvres qu'il plaît à Dieu d'accomplir ici-bas! Oubliant que le devoir et la mission sacrée de l'Historien « consistent à tout trouver dans son sujet et non à chercher hors de son sujet w, ils ont préféré le facile plaisir des inventions apocryphes au couraofcux labeur d'étudier à fond et de creuser toutes choses avec une lente et infatigable persévérance.... En cherchant le Vrai cependant, ils eussent par surcroît rencontré le Beau et opéré le Bien. Ce qu'on appelle l'Art, le grand Art de l'Histoire, n'habite point sur d'autres chemins ; et la réalité leur eût découvert des trésors sans comparaison avec les factices

Avant cFimprimer ces récits, j'ai voulu, pour la certitude et la garantie de l'Histoire, j'ai voulu pour moi-même, j'ai voulu pour le public ami et pour le public ennemi, en contrôler l'exactitude rigoureuse par le témoignage direct des chrétiens à la vie desquels j'allais initier le lecteur. A eux et à leur famille, j'ai communiqué le manuscrit ou les épreuves de mon travail. Tous les épisodes que l'on va lire ( sauf le dernier qui m'est personnel ) sont précédés de leur déclaration et revêtus de leur visa. Et c'est ainsi que, se rendant solidaires de cet humble livre, tous ceux dont je parle et qui reçurent un jour la srâce d'un Miracle de Dieu, se lèvent en mêjne temps que moi pour dire : « Ceci est la vérité. »

Nous avons écrit ces pages au milieu des troubles et des tristesses de notre temps, pendant que des scélérats, des aveugles et des lâches se livrent, avec la force en main, à la tentative sacrilège de chasser Dieu de l'esprit humain , son vrai Temple.

Que d'inquiétudes et d'angoisses au

Oui, que d'angoisses! — Mais à mesure que le travail nous faisait pénétrer plus avant dans la connaissance des événements que nous racontons aujourd'hui, nous sentions nos craintes s'apaiser et nos espérances grandir.

Des mille détails de ces Épisodes se dégage en effet, nette, certaine, impérieuse, irrésistible, la preuve d'une secrète et permanente intervention du Maître souverain dans les incidents de nos existences. Cette intervention a lieu en tout et partout, non seu lementparccs coups soudains et exceptionnels que Ton appelle «. Miracles )>, mais par une action constante et douce qui, sans troubler la liberté humaine, incline cependant et prépare les diverses circonstances du passage rapide et du rôle de chacun de nous sur le sol de ce monde. S'il en est ainsi, et s'il est parfois donné à notre œil mortel de le constater clairement dans la vie des individus, pourrions-nous penser que le Seigneur demeure à l'écart, quand il s'agit de la conduite des Peuples, de la marche des Nations, des destinées de la sainte Eglise, du sort de l'Humanité ? Celui qui s'occupe avec tant de sollicitude de la moindre feuille éphémère, ne veille-t-ilpas à plus forte raison sur l'arbre tout entier ?

Quelles que soient donc les catastrophes d'une époque et les iniquités dont nous pouvons être les témoins i^Vgp attristés et indignés, quelles que soient les persécutions qui se dressent contre la vérité et la justice,

n'oublions jamais que Dieu tient dans SCS mains les deux pôles de la Terre, la laissant se plonger tour à tour dans ^#|[& Tombre et dans la lumière, traverser les orages et les beaux jours, les frimas de rhiver et les feux de l'été, et la conduisant, par une route dont il sait le secret, vers le but connu de Lui seul. Nolite tiinere, pusillns grex. Suivant la pensée profonde d'une Chrétienne de génie, « Dieu ne permet jamais au Mal de venir troubler le Bien que pour tirer de ce Mal lui-même un Mieux supérieur au Bien primitif. » Qui manque d'espérance manque de foi.

Notre premier volume apporta à son indigne auteur une grande joie et un honneur insigne. Il déter. mina Rome à sortir du silence qu'elle avait gardé jusqu'alors et à proclamer dans un Bref adressé à l'Historien « la lumineuse évidence » des Apparitions de Marie à la Grotte de Lourdes, faisant ainsi entrer cet événement religieux dans les trésors de la foi catholique ^.

Le second volume de ce même ouvrage voit le jour en Tan de grâce 1883, au moment où Notre Très Saint Père Léon XIII vient d'ordonner un Jubilé universel, en mémoire du vingt-cinquième anniversaire de cet événement extraordinaire.

Que les Pèlerins de tout l'Univers, qui

decourcnl aux Roches de Massabielle, demandent à Dieu de bénir cette seconde partie de notre œuvre, comme ^^^ il en a daigné bénir le commence-

*^ ment, et de s'en servir, à Theure

présente et dans les temps à venir, pour porter la lumière dans les esprits, la foi dans les âmes et Tamour dans les cœurs !

31 mai 1883.

En la clôture du Mois de Marie.

Le récit que vous i>e/iez d'écrire et que cous allez publier a fait revivre en nous le souvenir des plus douces et des plus puissantes émotions de notre vie.

Xul de nous assurément ne peut accepter ce que vous dites de trop bienveillant sur son compte personnel; niais, tout en protestant sur ce point, nous considérons comme un devoir de vous adresser le témoignage public de la totale exactitude des faits que vous racontez et que vous présentez dans leur logique et providentiel enchaînement. Tout en est vrai, l'e?i~ semble général, la pJiijsiononiie et le détail.

Abbé J. ANTOINE,

Directeur do la Maîtrise de ChaufTailIes.

Chagny, le 20 février 1882.

DE MUSY,

Curé de Chagiiv.

Geneviève DE MUSY.

QUELQUES"'55;^licues dAutuii , sur les bords d'une eau courante, au mi lieu des arbres verts, des grands tilleuls et des chênes séculaires, se dresse un antique et vaste manoir aux lignes austères : c'est le château de Digoiue. Le passant qui arrête sou regard sur ses murailles noircies par la vétusté, sur ses solides tours, sur les gothiques vitraux de sa chapelle, croit avoir la vague vision d'un temps disparu. Et l'impression du passant n'est point trompeuse. A 1 ombre de ces vieux arbres, et dans l'enceinte de ces vieux murs, revivent de vieilles mœurs et des vertus d'autrefois. j/io Ce manoir est l'habitation patrimoniale des comtes de Musy.

Il y a aujourd'hui douze ans, en 1870, la famille se composait des parents, nous allions dire des patriarches, M. le comte et Mme la comtesse de Musy : de leur descendance, groupée tout entière autour d'eux, et de quinze à vingt serviteurs.

Cette descendance comprenait deux générations : — Le fils aîné, Humbert de Musy, son Irère Victor et sa sœur Geneviève, formaient la première ; — les enfants d'IIumbert, Marie et Symphorien, encore adolescents, formaient la seconde. Une place était vide au foyer. La jeune femme de M. Humbert de Musy était morte il y avait d('j:i plusieurs années^

KOTRE-DAME DE LOURDES

laissant clans le cœur de son mari un deuil inconsolable. La santé de ce dernier resta pour jamais ébranlée par suite des nuits incessantes qu'il avait passées sans sommeil au che- ^et de l'épouse, disputant inutilement h la mort celle qu'il aimait plus que lui-même. Il étaitAOÛté avant l'âge et atteint, dans tous les membres, de douleurs articulaires qui ne le quittaient presque jamais.

Son état cependant, bien que souvent des plus pénibles, était relativement supportable h côté des cruelles infirmités de ère plus jeune, est l'histoire de ce jeune frère que tdlons raconter.

Durant sa première enfance, Victor de Musy avait été assez robuste. C'était un garçon de haute taille, aux traits superbes et accentués, qui rappelait, mais avec une auréole de " pure candeur et de bonté iirofonde, - "^

le type célèbre des Bonaparte. Elancé, agile, bien découplé, apte à tout exercice, il semblait promettre un avenir de vigueur. Mais vers l'âge de dix-sept ans sa santé se troubla, s'altéra, se perdit. Bien que conservant, extérieurement sa forte ajjparence, il était devenu aible et languissant. Tantôt les reins, tantôt les yeux, tantôt es jambes le faisaient souffrir. Il supportait vaillamment tous ces maux et puisait, dans l'iiabitude de la douleur et dans la vie sédentaire qu'elle le contraignait parfois à garder, une précoce maturité. Il priait, il méditait, il lisait les livres -^ qui conduisent à Dieu. De sorte qu'un jour le jeune comte dit à ses parents :

— Le Seigneur m'appelle : je veux être prêtre. La famille était trop chrétienne pour s'opposer à cette vocation de son fils bien-aimé. ^lais le j^ère jugea prudent et sage de la soumettre à l'épreuve du temps, et il demeura deux ans avant de donner son adhésion. Après ce laps écoulé, la maladie, s'élaiit ai-aravée, devint un obstacle. Le prêtre est un soldat; et, autant que possible, lEglise n accepte dans '^^ sa milice que des hommes qui puissent porter les fatigues multiples de l'apostolat. Victor semblait à jamais incapable d'assumer un tel fardeau sur ses épaules. Son corps était aussi impuissant que sa volonté était énergique.

Donc on hésita longtemps à l'admettre au Séminaire; et ce ne lut qu'après un mieux plus accentué et sur ses très pressantes sollicitations, que les portes lui en furent ouvertes. Il entra, en 1851, au séminaire d'Annecy. Il y était à peine depuis tjuelques mois qu'il commença à ressentir les premières atteintes d'un mal ({ui devait peu à peu envahir tous ses membres.

Ce mal n'était aiitic qu'une altération pio- ^ gressive des enveloppes de la motlk q)iniLie Ceux même qui ne connaissent point la médecine sa^tnt que les aftections de cette nature produisent presque toujours, en quelque partie de l'organisme humain, les paralysies les plus gravîcs.

Dans la circonstance, la paralysie se porta tout d'abord sur le larvnx, et l'extinction de la voix fut complète. Le jeune homme dut quitter Annecy et retourner dans sa famille.

L'ardeur de son désir de se vouer à Dieu, sa foi et sa piété ne faisaient qu'augmenter et se tremper dans ces épreuves. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi.

A la suite d'un pèlerinage à Tours, à la suite de ferventes prières devant la Sainte-Face, vénérée chez M. Dupont, la voix G, revint a l'état normal, et Victor profita de sa guérison pour reprendre aussitôt le cours interrompu de ses études, non plus à Annecy, — dont il était bon d'éviter le climat rigoureux, — mais au séminaire Saint-Sulpice, à Paris.

La santé, qu'il avait ainsi recouvrée sur un point, ne tarda pas à péricliter sur d'autres. Durant son séjour à Saint-Sulpice, sa vue s'affaiblit tellement qu'il ne put recevoir les Saints-Ordres dans les conditions ordinaires. Sa ferveur extrême, sa haute instruction, les \ signes manifestes de sa vocation , ne permettant point de lui refuser dans les rangs de la cléricature l'humble place qu'il sollicitait, on lui conféra le sous-diaconat, mais avec la très exceptionnelle dispense du Bréviaire, dont l'obligation disciplinaire fut commuée pour lui en celle de réciter chaque jour le Saint-Rosaire. Puis, comme si la lumière physique diminuait en lui à mesure que grandissait la lumière religieuse et qu'il s'élevait graduellement vers le sanctuaire du Soleil de justice, voici que, quand il fut ordonné prêtre, le 24 septembre 1859, à l'âge de trente et un ans, ses yeux étaient si malades, qu'il fallut aller encore au delà de la dispense du Bréviaire. Dans l'impossibilité où il se trouvait de lire les gros carac-

^g^::::\ tères du Missel, il fut autorisé à ne dire qu'une "^^^Xt^ seule Messe, toujours la même qu'il savait par

ir^mm^

creur, la Messe : Sah>c, sancta Parens, enijca puerpcra Regeiii.

C'était la Messe de la sainte Vierge, Mère de Dieu et Consolatrice des affligés.

Quelle fête fut pour lui lu première célébration de cette messe ! Elle eut lieu dans la chapelle de Digoine, le lendemain de son ordination. Jamais vainqueur parvenant, après mille fatigues et mille combats, à entrer dans la capitale conquise, jamais roi, gravissant les marches d'un troue longtemps disputé, ne fut plus heureux et plus ravonnant que le jeune jirètre montant pour la première fois à l'autel.

Mme de Musy, sa mère, avait eu sa possession une relique à laquelle elle attachait un prix inestimable. C'était l'amictd'un prêtre illustre de notre temps, proclamé Vénérable par la voix de l'Église ^. L'abbé de ^lusy tint à associer ce pieux souvenir à la solennité de son entrée dans les fonctions \

, ymkw

sacerdotales, et il voulut célébrer sa première messe, revêtu de l'amict du Cure '^U. S'F d'Ars.

£^ Doue, arrivé enfin au terme suprême de son am-

P"^ i>ition d'enfance et de jeunesse, il consacrait chaque l ~ matin le corps du Seigneur dans la Chapelle du châ- ^-

teau paternel. Il distribuait le Pain de vie à ceux dont il avait reçu le jour et aux serviteurs, courbés par 1 âge, qui avaient jadis veillé sur son berceau. Sa mère, son père, son frère, sa sœur, puis la vieille majordome Claudine et toute la domesticité, communiaient de sa main. Impuissant k administrer une cure ordinaire, il avait pour paroisse le cercle étroit, mais si doux, de sa propre famille. Filiale et fraternelle compensation !

, Mais, hélas! en 1862, deux ans seulement après sa prêtrise, ses jambes, atteintes à leur tour, devinrent inertes et immobiles. L'abbé de Musy ne pouvai;t plus ni monter au sanctuaire, ni même se tenir de]i?/Ut, fut contraint, dès ce moment, à ne plus offrir le saint Sacrifice. La paralysie, poursuivant sa marche, venait de l'arracher à la Terre promise et de l'exiler de l'Autel. Il avait alors trente-quatre ans. Contrairement à l'ordre accoutumé d'ici-bas, sa jeunesse avait été pour lui la décroissance progressive de la vie. A 1 aee ou 1 nomme entre

dans sa force, il était entré dans linfirmité.

Toujours, lorsqu'il est question des

,Vçc^

-^""^^ rn,.,,^.'.

misères diverses qui accablent icibas la créature humaine, l'esprit se 3 reporte naturellement vers le type biblique des grandes souffrances.

Mais il faut bien reconnaître que, moins infortuné que Job, M. l'abbé de Musy n'avait point à subir, comme le patriarche de l'Idumée l'abandon et le reniement de ceux qui lui étaient chers.

Autour de sa personne, autour de ses don leurs, une famille exquise adoucissait pour lui toutes les amertumes de l'épreuve, et, si nous osions hasarder cette comparaison , faisait à sa précoce infortune comme un moel leux oreiller, comme un lit de repos, de soulaoement et de paix.

Dans cette famille une physionomie commandait particulièrement le respect et attirait l'attention. La faire connaître aux lecteurs de ce récit est le seul moyen de es initier à la vie intime du château de >ine.

Mme de Musy, âgée alors d'environ

soixante-cinq ans, était la Femme forte de

l'ancien Testament, mais avec toutes les

pieuses tendresses et les ardentes charités de

la Chrétienne des temps nouveaux. Orahat et

(aborahat.

Elle vivait pour Dieu et Dieu vivait en elle. Le rayonnement, nous allions dire l'auréole de ses vertus , illuminait cet mtique manoir et tout ce petit

-.Hc,

coin de terre bour-

La A meie du prêtre paralytique réalisait en notie siècle le type religieux de la châtelaine, tel que dans les vieux Inirgs féodaux du moyen âge la Vie des Saints et la Légende d'Or nous le montrent })aifois

A\ant toutes choses, elle faisait le bonheui de son mari. « La Femme foi te. )> dit rÉciiture, « est la joie de son époux et elle « 1 emplira d'une sérénité profonde toutes <( les années de sa vie ». Depuis un demi-siècle, au foyer du comte de Musy, t^ s'accomplissait cette douce prophet-ie

4^t^^ tlt?s Saintes Lettres. ;:^fej^ ^ . Elle avait élevé dans l'amoui

-^^^^^^fe^^^ du Seigneur et du pio^hain

V4 IT^ h'^ ses deux fils et sa fille, et^ell- V r^A^^ lait avec une semblable sollici-

tude sur les nombreux ser\iteurs qu'elle avait sous son patronage et qui formaient, poui elle, comme le second degie de la famille. Si ses enfants l'aimaient

comme une iiieie, ses ser- \iteurs l'aimaient comme une aïeule. Tous la vénéraient; et chacun, en quelque sorte imprégné d'elle et devinant s I)ensée, lui obéissait à toute heure du joui sans que jamais elle eût à commander. Cet le règne de l'esprit et l'empire de l'amour

De même qu'Elisabeth de Hono-rie,

elle avait la passion des indigents et des

malheureux. Après la prière, la messe

et la méditation, elle inaugurait toutes se

)urnées par le touchant exercice des œuvres

miséricorde.

Dès dix heures du matin, on vovait se diriger vers le seuil du Château les pauvres et les souffrants qui avaient besoin d'elle.

— Je viens de frapper à la porte de Dieu, disait-elle alors en sortant de l'Oraison : )ici maintenant que c'est Dieu qui frappe ;i ma j)orte !

11 y avait l;i des nécessiteux de toute sorte. A celuici il fallait un vête- ^'^■'^^^ r^ ment chaud pour

du bouillon, de la viande ou un médicament pour quelque malade demeuré au logis; à telle autre une layette; à plusieurs, arrivés en boitant ou le bras en écharpe, un pansement et des soins matériels.

Mme de Musy avait non seulement voulu posséder une pharmacie pour distribuer les remèdes, mais encore, résolue à se donner elle-même, elle avait, dès sa jeunesse, appris avec un soin extrême et une rare perfection les premiers secrets de l'art de guérir. Nul mieux qu'elle ne s'entendait à indiquer un antidote à la fièvre ou aux irritations, un rafraîchissement aux maladives ardeurs. Toute souffrance trouvait auprès d'elle le spécifique qu'il fallait employer; elle le savait et elle l'avait; elle l'ordonnait et le donnait. Bien plus, elle faisait de ses nobles mains les servantes de la douleur, s'appliquant à bander les plaies, à soigner les ulcères, h répandre sur toute blessure le baume bienfaisant qui devait la calmer d'abord et la conduire ensuite à la o'uérison.

Ceignant autour de ses reins le tablier de l'infirmière et de la Sœur de charité, elle prenait tour à tour dans sa trousse, tantôt les ciseaux pour coujjer les chairs mortes ou meurtries, ou le nitrage d'argent pour les brûler, tantôt les courbes aiguilles pour coudre et rejoindre les chairs vivantes. Elle accomplissait toutes ces choses avec un religieux recueillement et le sentiment d'une pitié profonde. Rien n'égalait, dans ce pieux office, la fermeté et la douceur de ses opérations et de ses pansements. Elle avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la dextérité de l'amour : la délicatesse de son âme avait passé dans

ses doiots.

Dans certains cas, elle disait :

— Le mal que vous avez là déjjasse ma portée. II

ÎV,

VSê/

— lo

faudrait voir le Médecin. Asseyez-vous -^.^

et chauffez-vous : je vais l'envoyer chercher.

Et le docteur arrivait; et 1 admirable infirmière s'instruisait encore à son école.

De tous les environs et à plusieurs lieues à la rondo, laboureurs et vignerons à qui il était sur venu quelque accident, coupure ou foulure, accou raient à cette Providence.

— Où donc allez-vous ainsi, mon brave homme? demandait-on.

— Je vais me faire ouérir chez « la Bonne Dame ! » « La Bonne Dame! n c'était le nom, l'unique

nom, par lequel on la désignait dans toute l'étendue de ce pays... On demande parfois ce que c que la gloire? La vraie gloire, la voilà

Mme de Musy avait un lieutenant, un bras un aide semblable à elle-même. C'était la vi Claudine. Après le pansement et sur un s de sa maîtresse , Claudine allait chercher ses vastes magasins et inépuisables placar les vêtements, le linge, les j^rovisions, — autres remèdes, remèdes au grand mal de misère ! — qu'elle distribuait avec juste discernement et équitable sagesse.

Beaucoup de ces indigents portaientdes paniers déjà pleins qu'ils

La c( Bonne Dame » avait trouvé moyen de l'aire travailler, sans fatigue et pour le bien , les plus faibles même de ces X déshérités d'ici-bas. Elle leur avait enseigné

il connaître un certain nombre de plantes médicinales et leur avait dit : « Ramassez-les quand vous les rencontrerez sur votre chemin et puis pportez-les-moi. Et c'est ainsi cpie vous, qui êtes pauvres, vous exercerez la charité à l'égard des malades. »

Donc, ils faisaient collection de simples. Puis, s'en retournant de Digoine avec leur panier, garni au centuple de succulentes denrées -V , I // /J V^ i pj^ place de

l'herbe des

champs, ayant

reçu en outre

un très cordial « grand merci », ces mendiants quittaient le Chà- /\\ teau, non sans quelque fastueuse apparence de bienfaiteurs publics.

%)\ Quiconque avait besoin, quiconque souffrait, quelle que fût

sa crovance ou son incroyance, sa conduite ou son inconduite, avait accès près de la « Bonne Dame )> : — Notre-Seigneur, lépétait-elle souvent, n'a pas fait de distinction entre les pauvres « dignes » et les pauvres « indignes ». Il suffît qu'ils soient malheureux pour qu'on doive les secourir. Dieu seul est juge!

« Dieu seul est juge! » Cette pensée, qui dirigeait ses actes,

réglait aussi ses paroles,

fr'

et jusqu'à son silence. Malgré la profondeur de ses sentiments et de ses convictions, malgré l'ardente vivacité de sa nature, on ne l'entendit jamais dire du mal, ni des adversaires de ses idées, ni de ceux qui étaient hors de la voie qu'elle suivait elle-même, ni même, chose plus rare encore dans le monde, de ses voisins, de ses connaissances et de ses

amis. La Médisance, les commentaires sur les affaires personnelles du prochain, sur ses travers et ses délectuosités, les récriminations, les blâmes, tous ces péchés de la langue, qui constituent le fond de la plupart des conversations de province, n'avaient point entrée au château de Digoine.

Mme de Musy souffrait cruellement, elle bouillonnait en elle-même à toute parole offensant autrui, mais elle se dominait assez pour ne se point troubler et pour ne rien troubler. Et lorsque les propos de quelques visiteurs ou visiteuses inclinaient vers cette pente, la dame du logis, continuant de parjfiler sa charpie ou de coudre le vêtement qu'elle faisait pour les pauvres, gardait un silence profond, un silence tellement profond, qu'il se comprenait et s'entendait en quehpie sorte comme un cri, à la fois muet et retentissant, comme la voix incompressible de la conscience... Après quoi, rentrant dans le dialogue par une transition aimable, anecdote intéressante ou réflexion philosophique, elle donnait très simplement un autre tour à l'entretien, sans avoir en rien manqué h la courtoisie / envers les personnes présentes, pour

maintenir les droits de la charité envers les personnes absentes. Au lieu de chasser à orand fracas la

Médisance, elle reconduisait poliment, l'accompagnant de la meilleure grâce jusques h la porte, et lui disant « adieu », mais sans jamais ajouter « au revoir ».

D'une intelligence naturellement remarquable et merveilleusement cultivée, elle était maîtresse dans l'art de converser. Elle se prêtait à la jolaisanterie, et savait sourire : mais le fond de son àme était grave; et elle aimait, sur toutes choses, à ramener la causerie vers les plus hauts horizons de la religion et de la philosophie.

Nombre d'âmes dans l'angoisse, nombre d'esprits dans

l'embarras avaient recours à ses conseils. Et, dans cet

ordre aussi , elle était une habile et délicate infirmière,

une aumônière inépuisable. Les infortunes qui se cachent sous la

soie et l'or n'étaient pas moins efficacement secourues par elle, que

les misères matérielles que laissent voir les haillons.

Le petit royaume de Digoiue était digne d'une telle Reine.

M. de Musy était un de ces hommes que l'Écriture désigne habituellement par un seul mot très court et très grand : c'était « un Juste », sous le regard de Dieu.

Humbert, Victor et Geneviève avaient été élevés à cette noble école de christianisme et de vertu ; et la génération suivante , composée des deux enfants d'IIumbert, Marie et Symphorien, se formait peu à peu à la lumière de ces exemples.

Dans la maison, et faisant partie de la famille, se trouvait aussi ami, nous allions presque dire un fils adoptif, que la Providence avait conduit sous ce toit béni et que tous affectionnaient

vivement. Tl se ' "

nommait 1 ab]jé Antoine.

Jadis, durant un séjour à Evreux auprès de M of r D e V o u c o u X , avec lequel il étalfe en relation d amitié, Victor de Musy, déjà malade des yeux, avait pris pour lecteur un enfant auquel il s'était attache et dont il avait fait faire l'éducation. Cet enfant, avant grandi, entendit en lui-même l'appel du Seigneur, entra au séminaire de Saint-Sulpice et reçut les Saints-Ordres. C'était le jeune abbé dont nous parlons. Il remplissait les fonctions de secrétaire auprès du prêtre paj^alytique.

Le pauvre malade était le centre de toutes les sollicitudes de ce groupe d'âmes d'élite. Qu< soins attentifs ! Que de prières pour sa guérison

Bien que la ^lédecine eût constaté de la façon la plus positive une paralysie incurable, on se prenait parfois à rappeler un souve nir déjà éloigné dont on essayait de tirer un germe d'espérance.

Dans les commencements de cette maladie, — • il y avait bien longtemps de cela, — ^NlUe Geneviève avait fait un pèlerinage à Ars, — Mon frère guérira-t-il? avaitelle demandé au saint Curé.

— Faites une neuvaine à sainte

Philomène... Après quoi je vous répondrai.

La neuvaine achevée , Geneviève avait interroefé de nouveau l'homme de Dieu.

INIon frère «uérira-t-il?

— Oui, il guérira un jour, mais patience! </ — • Guérira-t-il tout à fait, de façon à ne j)lus se souvenir de son mal?

— Oui, il guérira tout à fait, de façon à ne plus se souvenir de son mal : mais patience ! patience !

Et la pensée du prêtre avait semblé plonger, h tra- Acrs des espaces immenses, dans les profondeurs mystérieuses de l'insondable avenir.

Tel était le récit de Geneviève... Mais hélas! était-il bien sûr que le bon Curé d'Ars fût favorisé du don de prophétie? Etait-il bien sûr que la mémoire de Mlle Geneviève fût tout à fait fidèle ? Etait-il bien sûr que l'ardent désir de son cœur n'eût point prêté à de vagues mots d'espoir, tels que la pitié en fait toujours entendre à ceux qui souffrent, un sens imaginaire et une signification de promesse certaine et de vision assurée des choses futures?

Malgré son infirmité, M. l'abbé de Musy trouvait moyen de me- ^ ner une vie assez active, demandant aux } eux d'autrui de lui lire les livres de piété et d'étude, dictant des let très, donnant audience à des àmcs

'•hrétiennes qui s'adressaient à lui pour la confession et ^^•^^^•f' la direction. 11 lui advenait ^^

même, quand sa voix n'était point altérée, de se faire transportei dans 1, chaire et de prêcher la Parole de vérité

Presque chaque jour on le voyait passer en voiture : souvent c'était lui-mè qui tenait les rênes et guidait le cheval. Emporté par la vigueur obéissante de l'animal soumis f, à sa main, il yoùtait un instant comme lillusiou de la vie normale et de la force personnelle. Et c'est ainsi qu il avait coutume de pérégriner aux alentours de Digoine, partout où se rencontrait quelque peine a adoucir, quelque courage ti relever, quelque œuvre de chanté à accomplir. Il s'asseyait au chevet des souffrants; et, se souvenant des enseignements de la « Bonne Dame » aux leçons de laquelle il s'était mstiuit, il conseillait le traitement et l'hygiène. Ce malade distribuait la santé. "Shùs sa plus habituelle ordonnance était celle-ci :

— Allez trouver ma Mère !

11 était devenu très populaire dans ce pays, où chacun le connaissait, et où, sauf les temps d'absence au Séminaire, sauf le petit séjour à Evreux, s étaient écoulées son enfance et sa douloureuse jeunesse. Bien qu'il portât le costume du prêtre, on continuait à considérer en lui, avant tout et presque uniquement, le fils du château de Diooine. Maloré son titre d'abbé et sa soutane, les fermiers, les domestiques, les paysans de la contrée ne 1 a])pelaicnt jamais autrement que « Monsieur Victor ».

Or, à une certaine distance, était un autre manoir bourguignon, dans lequel vivait ou plutôt se mourait un vieux parent de la famille, ]M. de ]Montagu. Ce gentilhomme était atteint d'une hydropisie du cœur, maladie sans espoir qui l'emportait à grands pas vers le tombeau.

NOTRE DAME DE LOURDES

l3 1 i a i tobre 187<

Que disaient-ils ccpen^^clant, et quel était l'objet constant de leurs causeries? Verser sa peinC^^dans un cœur ami est chose douce. Se plaignaient-ils l'un à l'autre et parlaient-ils de leurs maux? — Nullement. Ces deux hommes étaient chrétiens, et leur âme était plus haute que tout ce qui touchait à leur personne. Ni le vieillard qui s'en allait de ce monde, ni le jeune prêtre dont la vie était condamnée à l'impuissance ne pensaient à euxmêmes.

Ils parlaient de la France et ils parlaient de Dieu : de la France vaincue et de Dieu oublié. Sondant les causes de notre effroyable défaite, ds les découvraient très justement, non point dans les fautes mditaires, fort graves pourtant, mais dans des fautes morales.

— Dieu, répétaient-ils souvent, a été chassé de nos lois, de nos institutions, de nos armées... Comment, privé de son fondement, l'édifice ne s'écroulerait-il point?

— Tenez, Victor, continuait M. de Montagu , croiriez-vous que dans toute l'armée de France , dans toute l'armée de la fille aînée de l'Église, il n'y a pas, à l'heure présente , un seul chef qui demande publiquement, avant le combat, l'alliance et l'aide du Tout-Puissant! Croiriez-vous qu'il n'y a pas un seul bataillon dont l'étendard contienne un si"ne chrétien?... ! si la France et ses soldats arboraient le retour à Dieu,

le Maître qui nous punit pour nous instruire cesserait de châtier dès qu'on aurait comprit la leçon. Il faut réao-ir pour agir; il faut retourner en arrière pour aller en avant; il fitiut se vaincre pour être vainqueurs.

— Hélas ! que nous en sommes loin ! s'écriait l'abbé de !Musy.

— Qui sait?... On dit que Cathelineau et Charette s'occupent déjà de rassembler une phalange catholique. Vive Dieu! je donnerai mon

jeune fils, Etienne. Et tandis qu'ici le père mourra en priant, l'enfant là-ba^ se fera tuer pour sa patrie. Soyez certain que cJ corps de volontaires, formé ainsi au nom de Dieu et de son Christ, sera la Légion fulminante. Ne fùtelle que d'une poignée d'hommes, le Seigneur lui accordera une «ifloire isolée si vive et si éclatante que cette petite cohorte brillera comme une étoile dans le ciel noir de nos désastres. Et l'évidence imposera à l'histoire cette conclusion : « Si seulement la moitié de l'armée eut été semblable à l'héroïque et chrétienne Légion, la France était sauvée et triomphante, j)

Tout en approuvant le fond de ces pensées, auxquelles M. de Montagu revenait constamment, avec la persistance extrême particulière à certains vieillards, l'abbé de Musy se demandait s'il n'y avait point une part considérable de rêve, d'idée fixe et de chimêr dans les affirmations quasi-dagmatiques et le semi-prophéties que formulait son parent, allaibli par l'âge et par la maladie.

Les Prussiens occupaient en ce

moment un tiers du territoire. La

pres([ue totalité de notre arin

régulière était

prisonnière au delà du Rhin, ou tenue captive dans la ville de Metz. Paris était investi. Les troupes allemandes raient marché devant elles, d'étaj^e en étape, sans rencontrer un seul échec et sans qu'un seul de leurs régiments eût été obligé de reculer d'un pas. A la place des bataillons de Crimée et d'Italie, nous n'avions que de pauvres recrues inexpérimentées, dirigées par un gouvernement de hasard. Telle était la situation.

— Maintenant c'est à nous deux, reprit un jour jNI. de Monta gu , en forme de conclusion, d'accomplir notre devoir. Il

nous faut tenter de sauver notre jsatrie et de changer la fortune de nos armes.

Ainsi parla au pauvre prêtre misérablement paralysé et immobile dans son fauteuil roulant, ainsi parla le malade qui n'avait plus qu'un souffle de vie.

En entendant un propos si totalement extraordinaire, l'abbé de Musy leva sur son interlocuteur un regard étonné et légèrement inquiet :

— Ilélas ! que pouvons-nous faire, vous et moi, sinon

C'est déjà combattre, répondit gravement le vieux gentilhomme. Mais nous pouvons agir.

— Et de quelle manière?

— La bienheureuse Marouerite-Marie a écrit ces consolaiites paroles : Le Sacrc-Cœiir sauvei-a la France!... Eh bien!

l'instant prédit est peut-être venu, car la France semble vrai- W V^,' ment menacée de périr. Essayons donc de mettre dans les mains f ^J:^^ de nos soldats, et à la tête de nos combattants, le véri-

table étendard chrétien, portant, brodé dans ses ^\

plis, l'emblème vénéré du Cœur de Jésus-Christ. ^^% Faisons tout pour cela : par nous-mêmes, par ^ <> ' ' ^^%^*" ifc 4^ " -

''^^îl:

nos amis, par nos relations; et envovons ce drapeau à Paris, afin qu'il

3fe

flotte, en témoignage de la foi de la France, sur les murs de notre capitale assiégée.

Cette idée frappa beaucoup l'abbé de Musy. Elle devint sienne.

— Vous avez été la pensée, dit le prêtre au laïque, je veux être l'exécution.

On se souvient qu'il ne pouvait écrire, à cause de sa vue malade. Son secrétaire, le jeune abbé Antoine, étant absent en ce moment, il dicta à sa sœur Geneviève, pour la Sup rieure du couvent de la Visitation de Paray-le-Monial, u lettre des plus pressantes: « Je vous prie, lui disait-il, « faire exécuter immédiatement et h mes frais, par les Re « gieuses de votre Communauté, un drapeau du Sacré-Cœur « sur lequel devra être brodée, en lettres d'or, comme so « venir de la promesse de Jésus à la Bienheureuse, l'in- « vocation : Cœur de Jésus, sauvez la France! )>

Au bout de quelques jours arriva la réponse de la Révérende Mère, annonçant l'envoi du Drapeau :

« Depuis longtemps, écrivait-elle, j'avais eu moi-même « une idée semblable. Mais j'attendais l'ordre de Dieu. « Votre demande a été pour moi la voix du Ciel. Nous « nous sommes aussitôt mises au travail... Le Drapeau (f est achevé. Je viens d'adresser la caisse à Mur Bouauoe « archidiacre d'Autiin, avec prière de vous la faille « tenir. »

Dès le lendemain, en effet, le Prélat informa les habitants du château de Digoine que ce -.t;?-^^^,^/ Drapeau était en sa possession. ^f-*^"'

^-'■r; ' ■■---y-- •■'/--• ^^f- '^f.<»'^jr-->'^^^:^ '^■':î»^^=*0 I < T^ /

^■g^^^^^st^^

Introduire clans Paris ce nouveau Labarum, pour le remettre au général Trochu , n'était point chose facile. La capitale était cernée par les armées ennemies, et toute communication coupée.

4. Tours, où s'était réfugié le gouvernement de la Défense nationale, vivait alors un illustre Serviteur de Dieu : M. Dupont.

C'était devant la Sainte-Face de Noire-Seigneur, vénérée dans la maison de ce grand chrétien, que le jeune Victor de INIusy avait retrouvé, quelque vingt ans auparavant, 1 usage de sa voix perdue, et, par suite, la faculté de terminer ses études ecclésiastiques et de recevoir les Saints-Ordres.

Voyant en lui un précieux intermédiaire, le prêtre infirme lui adressa « le Drapeau ,/j^ ;^ du Sacré-Cœur».

« Si vous le pouvez, lui écrivit-il, faites-le « parvenir au général Trochu. Et si cela vous « est impossible, confiez-le à l'un des chefs de nos « héroïques croisés, tels par exemple que MM. de « Charette ou de Cathelineau. »

Par une coïncidence assez remarquable, il advint que le général de Charette arrivait en ce moment à Tours pour effectuer l'organisation définitive ;s régfiments.

— Mes zouaves portent sur leur poitrine l'emblème du Sacré-Cœur, dit

Charette à M. Dupont, qui était venu le visiter à l'hôtel de Londres. Il ne leur manque que le Drapeau. — La Providence vous l'envoie, répondit le Serviteur de Dieu.

Et quelques heures après, dans l'oratoire de M. Dupont, devant Timage de la Sainte-Face et en présence de quelques pieux fidèles, fut ouverte la caisse conte. j.oit le « Drapeau du Sacré-Cœur », ce drapeau, demandé et commandé par l'abhé de Musy aux Religieuses de la Visitation. M. de Charette le reçut comme un présent céleste et un cra^e de oloire*.

Cette patriotique oriflamme fut l'étendard des ^'olontair de l'Ouest. A son ombre ou plutôt h sa lumière, devait s'a complir le plus beau fait d'armes de toute notre liisto durant ces temps désastreux : la bataille de Patav.

Trois martyrs, M. de Verthamon, MM. de Bouille, père fils, périrent successivement dans le court intervalle d'i demi-heure, en élevant vers le ciel ce drapeau de Jésus et de la France. Et pendant ce tGjiips, sous la mitraille d'une artillerie formidable et sur une longueur de quinze cents mèta'ps, la fulminante Légion, courant sus à un ennemi d»c fois plus nombreux, exéicutait en notre siècle, et pour la défense de notre patrie, une charge non moins mémorable que la résistanee fameuse des trois cents Spartiates qui s'ensevelirent aux Thermopyles^.

Ainsi ([u'il l'avait dit, ^L de Montagu avait enrôlé son

fils Etienne parmi les Volontaires do France. Et

ce jeune homme avait vaillamment combattu à

côté du catholique fanion dont le noble vieiUard,

au déclin de ses jours, avait inspiré

la pensée à M. l'abbé de Miisy.

Etienne fut l'un des survivants de ces "^ terribles luttes, mais il v avait reçu des atteintes mor-

telles... II se traîna encore un un ou deux dans la lanoueur et la souffrance. Se sentant enfin sur le point de quitter cette terre et d'aller rejoindre son père, appelé à Dieu quelque temps anparavant, il se fit conduire à Lourdes pour y mourir. Le Sacré- Cœur avait protégé sa vie sur les champs de bataille: Marie immaculée bénit et consola ses derniers instants. Le corps. d Etienne de Montagu repose à Lourdes; et c est du sein de ce sol sacré qu'il se lèvera, à l'heure, inconnue de tous, de la Résurrection des Morts.

Pendant que le « Drapeau du Sacré-Cœur », donné

M. l'abbé de Musy à la Légion Chrétienne,

■suivait ses glorieux destins, le travail et les

res de dévouement remplissaient à Digoine les

ues heures du deuil national. On visitât les

ides et les blessés ([ui retournaient au pays; on

irait les misères de ceux que laissait sans pain

t le départ, soit, hélas! la mort du fils ou de

époux; on prenait soin des orphelins de la

guerre; on faisait de la charpie;

on taillait des bandages : la clia- j.

ité assumait toutes les fonctions

et revêtait toutes les foimes.

Le soir on retrou\ait force et courage poui- le labeur du lendemain

fc

en portant son

~^ regard, sa pensée et son

^> entretien vers les ehoses du ciel et les mi-

j > séricordes du Seig-neur. Après le dernier repas, tous les habitants du château se réunissaient pour entendre la lecture et pour faire la prière, pain du corps se distribuait en des pièces diverses, dans la salle h manger, à la cuisine ou à roffice, suivant les places variées des providentielles hiérarchies de ce monde : le pain de l'Esprit se rompait en commun. Et voilii pourquoi, à la tombée du jour, maîtres et serviteurs, arrivant de tous côtés au son de la cloche, se rassemblaient autour de la même lampe, pour recevoir, des lèvres du lecteur ou de la lectrice, l'aliment divin de la Vérité.

En cette j)ériode terrible de la guerre , Dieu permit ou voulut que le livre, lu ainsi au eliàteau de Digoine, fut celui ([ui porte ce titre : « Notre-Dame de Lourdes. »

Cette histoire des Apparitions et des Miracles de Marie en notre temps remua profondément cette famille, préparée par l'exercice des vertus évangéliques à goûter particulièrement tout ce qui célèbre les grandeurs et les bontés de l'invisible Maître de l'univers... Les veux se baignaient de larmes et les mains se joignaient d'elles-mêmes pour l'invocation, au spectacle de ces événements divins, évoqués par IHistorien devant les regards de la foi, de l'espérance et de

— Non! non! disait-on, Dieu ne peut abandonner la France puisque, pour apparaître aux hommes et les combler ainsi de ses dons, sa très sainte Mère a voulu choisir le sol de notre patrie... Cette vaste catastrophe que nous subissons, ce n'est point la mort, c'est l'épreuve. La Vision de Lourdes est comme l'étoile de Balaam, comme l'étoile des Mages : pour une date plus ou moins proche, à nue distance plus ou moins longue, elle annonce le salut.

^^'^iV^^^^ Chose étrange! Quoique clans ce

livre il fût maintes fois question de guérisons miraculeuses, ni l'abbé de Musy, m son entourage (sauf peut-être la Mère dans le secret de son cœur!) n'abordèrent l'idée de demander une pareille grâce à la Reine du Ciel... L'immense malheur public absorbait toutes les préoccupations.

Faut-d ajouter que M. l'abljé de Musv, à qui les médecins avaient déclaré si souvent qu'il était incurable, avait fini par se résigner entièrement, sans nulle arrière-pensée, et qu'il ne songeait plus, depuis bien des années, h la possibilité naturelle ou surnaturelle d être un jour délivré de ses maux? Il n'en ressentait même pas le désrr. Les progrès successifs de sa paralysie avaient marqué pour lui les graduelles stations de ce chemin, merveilleusement ascendant, que l'Imitation de Jésus-Christ appelle « la voie rovale de la Sainte Croix». Il se trouvait heureux de la parcourir à la suite du Maître divin.

— Chacun a sa vocation, disait-il. La mienne est l'infirmité. J'ai voulu être prêtre : Dieu m'a voulu souffrant. Que son saint nom soit béni !

La guerre avait cessé. Un prodigieux élan de foi s'était produit

dans la France catholique. Des fleuves humains affluaient de toutes

parts vers Lourdes, pour implorer la Vierge apparue à Bernadette.

Les Roches de Massabielle étaient en quelque sorte baignées

parles ondes innombrables et incessantes d'un océan de prières,

toujours semblables et toujours diverses, sublimes dans leur

unité et sublimes dans leur variété... Le monde incrovant était

clans la stupeur au specfacle de cette perpétuelle et uuiversoJle Procession de peuples, de cette Procession pleine de miracles, telle que jamais on n'en avait vu en aucun siècle...

Par un contre -coup naturellement explicable, ce vaste mouvement vers Lourdes, en faisant renaître dans les âmes contemporaines la grande idée et la religieuse pratique du Pèlerinage chrétien, revivifiait tous les autres centres de prière. A Rocamadour, à Paray-le-Monial , à Chartres, on voyait reparaître l'affluence des Fidèles.

Or, Paray-le-^Ionial n'es-t qu'à trois heures de Digoine. M. l'abbé de Musy, dont la piété envers le Sacré-Cœur avait en quelque sorte redoublé par tout ce que nous venons de raconter relativement au drapeau de Patay, M. l'abbé de Musy voulu tout infirme qu'il était, aller visiter les lieux hist riques où avait pris naissance, il y a deux cents ans, la dévotion qui lui était chère.

Emmenant avec lui l'un de ses serviteurs, il si fit donc transporter à Paray, à la fin de mai 1873, pour y passer le mois de juin tout entier.

La première personne qu'il rencontra en entrant dans l'humble et célèbre villaoe, fut indigent, paralysé des jambes, qui se traîn péniblement sur des béquilles, les pieds enveloppés déchaussons informes, et mendiant son pain. Tout lemonde, depuis vingt-cinq ans, à Paray-le-'NIonial, remarquait cette tète résignée et sujDcrbe, hàlée par les intempéries des saisons et revêtue de ce rayonnement particu-

lier que l'on observe parfois, non sans un religieux frisson, dans ce passant mystérieux de toutes les civilisations qui porte ce nom divin : « le Pauvre. »

]M. labbé de INIusv fut particulièrement touche de cette infirmité, semblable à la sienne; et, ne pouvant soulaoer cet infortuné daus sou mal physique, il se plut à le soulager dans sa pauvreté. Quoique chez lui et autour de lui, la main gauche ignorât toujours ce que faisait la main droite, il est permis de soupçonner que son aumône fut large et accompagnée de quelqu'une de ces paroles pleines d'aménité {^ et de grâce qui sortaient habituellement de son cœur, rendu par la souffrance plus tendre encore pour les souffrants. Haiid i^nara malis, niiseris saccurrere dlsco. Le Pauvre bénit son bienfaiteur et arrêta sur lui, avec une étrange fixité, le regard de la reconnaissance...

De cet homme, soit qu'il fut d'origine étrangère au pî>ys, soit qu'il n'eut point de famille, de cet homme on ne savait que les prénoms. On l'appelait Jean-Marie,

Le surlendemain, 2 juiu, débarquèrent à Paray cinq cents pèlerins de Marseille. Traîné dans sa petite voiture, l'abbe de Mus} sui\it les piocessions et participa v^ tous les exeicices

Le piedicatcur qui leur annonçait lapaiole de Dieu apeiçut dans l'auditoneceprètre paralytique qui

l'écoutait criiii air si attentif^. — -=—

A l'issue de la messe, il l'aborda jioiir lui faire entendre quelque fraternel témoignage de sympathie et de consolation. Et, à mesure qu'il parlait, nne espérance lui montait au cœur, l'espérance que cet ecclésiastique verrait un jour, dès ici-bas, la fin de son épreuve.

— Vous guérirez, lui dit-il, avec un accent de certitude qui l'étonna lui-même. Promettez-moi deux choses : de prier pour ma paroisse et de m'écrire quand vous serez guéri.

— 11 m'est facde de tenir la première pro messe, répondit le malade; mais pour la seconde, cela dépend de Dieu.

Et il secoua la tète avec un sourire d'incrédulité. '"^^

Ceci se passait le matin.

Dans la soirée, un fait extraordinaire et inattendu émut profondément le pèlerinage de Marseille.

Paray-le-Monial est un lieu d'oraison, où descendent doucement dans "\f l'âme les célestes eilusions de la vie .^2 mystique : mais ce n'est que fort exceptionnellement une terre de Miracles. La diversité des dons de Dieu dont paile saint Paul, relativement aux per.connes, semble également s'appliquer aux \ choses. De même que dans les «^^^^ \ sacrements, leau du Baptême, le saint chrême de la Confirmation , l'huile sainte del'Extrême-Onction, sont le canal de grâces différentes, de même

tels sanctuaires bénis ,

tels centres de piété, sont plus specia

lement affectés à tels ou tels bienfaits de l'ordre surna- L» turel. Mais^de même aussi qu'il arrive parfois qu'au moment \ ') du Baptême les dons du Saint-Esprit, particuliers pourtant à la Confirmation, descendent sur le catéchumène, de même, à de longs intervalles, quelques rares guérisons miraculeuses se '^ produisent, contrairement à l'ordre habituel, dans les lieux de '^ pèlerinage qui ne semblent point avoir été établis de Dieu pour fK-

la diffusion de cette sorte de grâces. « ^ n -

L'événement qui, le 2 j^uin 1873, avait mis tout le monde en ^ns émoi, était précisément une guérison miraculeuse. Et cette guérison était celle du vieux Jean-Marie, ce même Pauvre h qui la veille M. l'abbé de Musy avait fait son aumône, et qui avait arrêté longtemps sur lui, avec une étrange fixité, le regard de sa reconnaissance. En un certain moment, et tandis que tous étaient en prières, ce paralytique s'était dressé debout et, traversant les rangs des (idèles, était allé déposer, pour ne les reprendre jamais, ses deux béquilles, ses béquilles qui avaient vingt-cinq ans d'âge, sur la châsse de la Bienheureuse Marofuerite-Marie.

Le bonheur de M. l'abbé de Musy fut grand de voir la bienfaisante toute-puissance de Dieu opérer ce jour-là, à Paray, sur l'indigent et l'infirme, ce qu'elle accomplissait jadis par les mains de Jésus aux bords du lac de Génésareth. Il félicita Jean-Marie sans faire aucun retour sur lui-même, car il^en était venu (nous croyons l'avoir dit) à cet état de résignation où l'on ne cherche plus l'espérance. Cette guérison lui causait une véritable joie pleine d expansion.

— Vous allez marcher et courir, dit-il gaiement à Jean-Marie, vous qui depuis vingt-cinq ans ne cou- . nez ni ne marchiez. Mais ces jambes, que Dieu a

o-'^^|— ^ guéries, ne doivent pas aller nu-pieds. Laissez-

donner vas premiers

soulic. s.

Presque chaque jour il se plaisait à s'entretenir avec ce Pauvre et à l'entendre parler de Dieu.

Si M. l'abbé de Musv ne cherchait plus l'espérance, d advint cependant que 1 espé- ~rance vint le chercher, et que le mot du prêtre marseillais lut prononcé encore par d autres lèvres, comme uii écho répété de la prc Curé d'Ars.

Il était déjà à Paray-le-Monial depuis trois semaines, lorsque, le 22 juin, arriva en ce sanctuaire du Sacré-Cœur une de ses parentes, Mme la Chanoinesse de Pomey, accompagnée de \

son Irére M. de Pomey. Ce titre antique de Chanoinesse n'indique point, ainsi que plusieurs pourraient le croire, une Religieuse proprement dite. 11 est habituellement conféré, — comme distinction honorifique et sous l'obligation de réciter quotidiennement un Office particulier, — à certaines personnes du Monde à qui l'Église doit de la gratitude pour quelques bonnes . œuvres considérables. C'était Son Éminence le cardinal de Donald \i, qui avait demandé cette dignité pour Mme de Pomey. v

Bien que la parenté de cette dame et de M. l'abbé de Musy fût / assez rapprochée, leurs relations, comme cela se produit souvent //i (piand les membres d'une même famille habitent des contrées ''ï différentes, s'étaient à peu près perdues. 11 y avait vingt ans ^

(pi'ils ne s'étaient vus et, durant ce long espace de temps, ils n'avaient pas échangé une seule lettre.

Apprenant que M. de Musy était à Paray, Mme de Pomey et son fièrc ne tardèrent pas à venir le visiter

Elle le regarda un instant avec émotion, gisant sur son

puis , sem blant écouter en elle même

je ne sais quelle voix, elle lui dit a\ec un accent de reproche et de surprise

— Mon cousin, que l"aitcs-^ous ici^

— Mais, répondit le paralytique, je fais ici ce que font tous les Peleiins

et ce que vous faites vous-même : je pue, je commence et termine des ncu^ aines, je

récite le Chapelet et les Psaumes , j associe /f^'^'^ ma tiédeur à la ferveur des pieuses âmes ( ^

— Voulez-vous bien vous en allei ' s'tcua- C^L W&^\^ù t- e 1 1 e . "'^

^^^^y^%^^ — Comment? Vous me conseillez de m en

aller? ^ .^]u;>j

Le prêtre stupéfait n'en croyait pas ses oicil- ^^4^ r^\

- Oui, certes! reprit la Chanoinesse.

Votre place n'est pas ici /a sainte

Vierge i>eiit vous g ne rir à Lourdes.

— Mais qu'en savez vous ? dit

1 "f^^r^S^Às^-l^. ---C>;^^~^^S^

.'lll

alors le malade, de plus en plus l'^: étonné... Étes-vous donc dans les secrets

du ciel? ajouta-t-il, avec une teinte dironie. - xNon. Mais je suis sure que la sainte Vierge veut vous guérir à Lourdes.

— Vous prononcez vos oracles avec l'accent de la Pythonisse de Délos ou de Delphes, couvain-'

^-^Mlf ■ ^"'.' ''^^^ ''"^^'' "'"'^ 'i"^ ^"^ trompait, — reprit labbé de Musy, totalement sceptique.

— Je ne me trompe pas. Allez à Lourdes. La sainte Vierge veut vous y guérir.

-^ — Parlons sérieusement et pratiquement, Madame et . chère cousine. Je suis très touché de votre bienveil- ^ lante espérance, qui mest une marque de votre vif désir

^ de me voir délivré de mes maux. Mais enfin, ce n'est •^V là qu'une éventualité peu probable, car je n'ai aucun titre à ces laveurs insignes dont tous sont plus dignes que moi. Or, ce qui n'est point simplement probable, ce qui est certain, le voici :

Un voyage dans ma situation est chose terrible, pleine de fatigues et de douleurs. Je dois donc y' -,. regarder h deux fois avant de me mettre en route pour aller, à quelques centaines de lieues, chercher une '=-^'K ,- . 8"^''"^^on problématique que je n'espère ni ne

&^3 '^''"'''"'^''■.■" ^^''^^''^ ""^^ difficultés de déplacement, ^" ~ ^ je fais cependant toujours, vers ^

le mois d'août, une station d'eaux „ b^^l^: minérales : à Ems, à Hombourg, à la Bauche,a Dnonne, — etj cMte

ainsi que \iennent s'ajouter à mon infiimite chronique des

îl 4,

Page 1