CHAPITRE YII
D I G rr U S DE]
Vingt années se sont écoulées.
Depuis le jour de ma guérison par Notre-Dame de Lourdes, ma vue n'a cessé d'être excellente. Depuis les dernières onctions de l'huile de la Sainte-Face et la prière de M. Dupont, l'inquiétante menace qui pesa quelque temps sur mes paupières a disparu sans retour. Ni la lecture assidue, ni des volumes écrits de ma main, ni la lumière artificielle des lampes ou des ., boug-ies, ni les feux éblouissants du soleil ne
fatie-uent mes r^f^ yeux. Miraculeusement replacés dans leur
naturelle, ils ont suivi le cours nornégulier de tout ce qui touche à l'organisme humain. Quand ma cinquantièmeannéea sonné
etqucje suisentrédansmon
second demi-siècle, de loin
j'ai vu mieux encore, mais
de tout près un peu moins
liguent mes condition ©\. ^
épais qui cachait ;i l'origine telles et telles lignes du plan divin, a répondu d'une façon à la fois claire et énigmatiqne aux questions que je m'étais bien souvent posées en moi-même.
Dans l'événement surnaturel dont on vient de lire le récit, cpiatre hommes s'étaient inopinément rencontrés, qui semblaient pris au hasard dans /a foule, — quatre hommes, ayant chacun sa part personnelle et son rôle spécial, — quatre hommes, graduellement échelonnés en quelque sorte pour être les instruments de la puissance de Dieu et les Témoins successifs de la céleste intervention. Le lecteur les connaît :
Le premier était moi-même, qui fus l'objet du jMiracle;
Le second était le protestant Charles de Freycinet ;
Le troisième était le Polonais Wladimir;
Le quatrième était M. Dujsont.
Pourquoi, ômonDieu ! aviez-vous choisi ainsi
ces c|uatre individualités? Pourquoi voulùtes-
vous les associer et les grouper un instant
autour du Miracle accompli parNotre-Dame de
Lourdes, les laissant se séparer ensuite et
suivre leur destinée?... Dans le silence de
mon cœur j'écoute et je regarde.
\'inot années se sont écoulées. Qii avcz-vous fait, Seigneur, cl.i plus indionc de ces quatre Témoins du Miracle? qu'avez vous fait de celui dont les veux malades et perdus furen sauvés par la miséricordieuse toute-puissance de votre ^K-re immaculée ?
— L'homme guéri, Henri Lasserre, est devenu l'historien de Notre-Dame de Lourdes; et vous avez tellement béni l'humble livre qui fut lex-voto de sa gratitude, qu'il a déterminé Rome, silencieuse jusque-là, à proclamer « la lumineuse évidence des Apparitions de Marie », et que l'infadlible Chef de l'Eglise, revêtant de son approbation solennelle cette œuvre d un auteur inconnu, en a salué ainsi la publication : « Nous avoxs foi c( que Celle (Jui, de toutes parts, attire çers Elle, par les (( miracles de sa puissance et de sa bonté, des multitudes « de pèlerins, veut égaleiMext se servir de ce livre
« POUR PROPAGER PLUS AU LOIX ET EXCITER EXVERS ElLE LA « PIÉTÉ ET LA C0XFIAXCE DES HOMMES, afin que TOUS puls-
(( sent participer à la plénitude de ses grâces ^'^. » Et, conformément à ses prophétiques paroles, les éditions s'en sont en effet multqjlR'cs dans une proportion et avec une rapidité hors de toute comparaison avec les succès humains. Se répandant partout, chez les riches, chez les pauvres, dans toutes les classes, parmi les infidèles, et parmi les crovants ; — pénétrant jusque dans l'Eglise; — lu publiquement en chaire, sous forme de Mois de INLirie , dans d innombrables paroisses ; — spontanément traduit dans toutes es langues, en anglais, en allemand, en esjiagnol, en portugais, en italien, en flamand, en hollandais, en breton, en polonais, eu hongrois, en slavon , dans les dialectes même de l'Orient , en chinois et en tamoul; — imprimé et réimprimé à Paris, à Londres, à Madrid, à Barcelone, à Lisbonne, à Amsterdam, à Gand, à Luxembourg, à Fribourg en Brisgau, à Trente, à Modèiie, à Buda-Pesth, à Varsovie, à Laybach, il New-York, à Bogota, à Rio-Janerio, à Pondichéry, à Chang-Haï; —
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aussi populaire en Amérique que dans l'Ancien Continent, ce livre est allé dans toute contrée faire, par la grâce de Dieu, son office pôtre, et répéter, au nom ^, Reine du ciel, l'écho 'i
des paroles de Notre-Sci- '■^^ neur : « Venez à moi vous tous qui êtes charg-é s et je vous
soulagerai... » Et les peuples se sont émus à la lecture de cette simple histoire des Apparitions et des Miracles de la Vierge Marie. Et de tous les vents de l'horizon, ils sont accourus à la Grotte de Lourdes. Et les Pèlerinages se sont mis en marche; et l'or du monde entier a dressé à Notre- Dame de Lourdes un temple magnifique ; et mille prodiges se sont accomplis sur ce sol de Miracles...
Ainsi, de l'imperceptible graine qu'un enfant jette en terre vous faites, ô mon Dieu! un arbre immense à l'ombre duquel les générations trouvent fraîcheur et repos, et dont le feuillage sert d'abri aux oiseaux du ciel. Non Jiohis, Domine^ sed iiomiiii tan da ^loriam.
Telle a été la mission à laciuelle vous avez \
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daigné appeler, malgré ses misères morales et se; fautes, celui qui
fut l'objet et par conséquent le premier Témoin de l'acte miraculeux.
Vingt années se sont écoulées. Qu'ayez-vous fait, Seigneur, du second Témoin qu il vous plut alors de marquer pour être linstrument conscient et la cause directe du Miracle; de celui dont la pressante initiative et les instantes paroles me contraignirent en quelque sorte h recourir à Notre-Dame de Lourdes; de celui dont la main écrivit sous ma dictée la lettre au Curé Peyramale, cette lettre demandant 1 eau miraculeuse et si étrangement datée du 2 octobre 1862, jour de la Fête des Anges Gardiens?
— Charles de Freycinet a été porté par le flot des révolutionnaires tourmentes aux plus hautes fonctions de l'Etat dans l'orageux gouvernement de la France : d'abord Délégué de la Guerre, puis Ministre des Travaux publics, puis Ministre des Affaires étrangères et Président du Conseil...
Telle a été l'extraordinaire destinée du second Témoin du miracle.
Oh ! que de pensées se pressent dans notre esprit, pensées tumultueuses et agitées, que d'interrogations se posent, en rapprochant de tels et tels faits considérables de l'histoire contemporaine les souvenirs que je viens d'évoquer! Mais une impérieuse réserve, que chacun comprendra, arrête toute réflexion sur nos lèvres. Celui-là seul peut juger qui, connaissant le'derniermot des hommes et les dernières conséquences des choses, règle tout ici-bas... Empruntant à l'ami de ma jeunesse, à Freycinet lui-même, quelques-unes de ses propres paroles, je m'écrie : « Il y a là dedans un tel ensemble de coïncidences que, quand « on l'envisage, on est tenté de se demander « s'il n'y a pas eu quelque raison supérieure et (( l'on ne s'étonne plus que les âmes reli (.( gieuses puissent se dire :
(c hic ! ^^ »
Dimtiis Dei est
Vingt années se sont écoulées. Qu'avez-vous tait, ô mon Dieu! du troisième Témoin, de celui qui fut l'occasion inconsciente, et pourtant décisive, de ma o-uérisou surnaturelle? de ce jeune Slave dont le rapide passage dans ma patrie vint m' appeler à Paris au jour fixé, et dont la providentielle absence de l'hôtel Radstadt me détermina à me diriger, croyant ao'ir de moi-même, vers la demeure où Frevcinet se trouvait et où votre grâce m'attendait invisiblement? Qu'avez-vous fait de cet ami du temps passé qui m'écrivit alors la lettre au style hàtif dont la photogravure nous a donné plus haut le fac-similé avec le timbre de la Poste, marquant rannée, marquant le
mois, marquant le jour de cette même ^^^\ ^^^ fête des saints Auges Gardiens?
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— Le grand seigneur polonais a quitté la vie laïque : il est entré dans les saints ordres. Et au moment même où Charles de Freycinet était dans notre pays Ministre des Affaires étrangères et Président du Conseil, le comte Wladimir Czacki, prélat romain et archevêque de Salamine, est arrivé en France comme Nonce du Pape. Après quoi,..montant plus haut encore, il est allé s'asseoir, Cardinal de la Sainte-Église, sur les marches du
C'est là que siège, aux suprêmes sommets de la
ecclésiastique, le troisième Témoin et instru-
Miracle, accompli par Notre Dame de
Lourdes sur Ihomme qui devait être
son historien.
Vingt années se sont écoulées. Qu'avez vous
trône pontifical hiérarchie m eut d u
fait, à mon Dieu, du quatrième Témoin et dernier instrument de l'action surnaturelle? de ce pieux vieillard de la ville de Tours, qui, par ses onctions sur mes yeux et ses prières devant la Sainte-Face du Crucifié, obtint que je fusse délivré de toute menace de rechute et qui mêla ainsi, au bienfait de Marie et à tout cet ensemble de choses, comme la sanction directe de Jésus-Christ?
— A celui-là, Seigneur, vous avez assigné une place plus haute encore que tous les sièges d'honneur des vallées d'ici-bas, plus haute que le fauteuil des Premiers Ministres et que le trône des princes de l'Eglise. A peine M. Dupont s'est-il endormi dans la paix des justes que la voix du peuple s'est écrié: « Un Bienheureux vient d'entrer au ciel! » L'archevêque de Tours a proclamé la gloire du Serviteur de Dieu « mort, dit Tordonnance épiscopale, en odeur de sainteté ». La maison, pleine de son y souvenir, a été transformée eu sanctuaire , et
on annonce ^i que Rome va introduire la cause de sa Béati-
hcation. &%..^ v^r^ Telle a été la fin glorieuse du quatrième
Témoin du Miracle.
Seigneur, Seigneur! pourquoi donc, dans l'extraordinaire économie de vos insondables desseins, avez-
vous voulu placer ainsi côte à côte ces quatre hommes : — le premier, futur historieu '^^cle Notre-Dame de Lourdes; — le second, futur Ministre de France et Président du Conseil; — le troisième, fu+ur Nonce du Pape et Cardinal; — le quatrième, futur Saint?...
Quadruple coïncidence
comme n'en peut jamais produire le hasard.
Pourquoi? pourquoi? Que sif^aiifie sur ces quatre têtes diverses otre doigt mystérieusement posé à l'heure du Miracle? Quel est le sens de ces quatre noms, associés de la sorte à V Histoire de Notre- Dame de Lourdes et inscrits désormais dans les assises et sur la picr-re angulaire des fondations?
— Pourquoi ? pourquoi ?
Parfois en traversantles déserts de l'Egypte, l'explorateur aperçoit, sur le piédestal d'un obélisque ou à la base d'une pyramide , quchpies signes hiéroglyphiques. Après trois mille années les traits sont aussi distincts dans
le granit que si le graveur \enait
de les y creuser le matin. Le passant s'arrête émerveillé et rêveur. D'un côté, ces caractères lui attestent que la main d'un homme fut un jour attentive h en figurer mathématiquement les courbes et les angles : de l'autre, la pensée même qu'ils expriment échajDpe totalement h son investigation. Ce mot, aux contours si nets, est tracé suivant une écriture inconnue et dans une langue ignorée. Insoluble problème!
Ainsi je contemple avec admiration les marques évidentes de la main d'En-Haut. Ainsi, en même temps, je m'interroge en vain pour pénétrer plus avant dans la pensée du Seigneur. A mon ("aible regard l'hiéroglyplie mystique n'a point encore révélé son secret.
Mais à mesure que j'ai discerné ce^s étonnantes dispositions de la Souveraine Sagesse; — à mesure que je voyais le livre écrit par ma plume très indigne se répandre dans tous les pays comme une semence apostolique ; — à mesure -que, l'un après l'autre, ces quatre noms sortaient de l'ombre ; — à mesure que tout ce qui touchait à cette surnaturelle histoire prenait de la sorte un relief grandissant et une teinte providentielle, je me sentais de plus en plus disparaître dans la couscience de ma misère, de ma petitesse et de mon néaut. Infime et aveugle giain de poussière emporté sans savoir où il va, ni ce qu'il fait, ni presque ce qu'il veut, emporté comme il plaît au souffle du ciel dans le formidable tourbillon du labeur divin, j'éprouvais, j'éprouve à toute heure devant tant de signes si manifestes, je ne sais quelle religieuse terreur. Que suis-je et qui suis-je pour Cela? Ah! que je comprends le cri d'épouvante de Simon-Pierre : « Seigneur, éloignez-vous de moi, car je ne suis qu'un homme de péché ! » Qu'ai-je fiiit, hélas ! de tant de grâces reçues? et que vous répondrai je quand vous me direz : « Eh quoi ! tu as été employé h convertir les autres et tu ne t'es point converti, à ramener dans le
Jfl'
iTi
chemin de la sainteté mainte
âme dévoyée et tu n'y es point entré toi-même !... » 0 Marie, ô Xotre-Dame de Lourdes, ô ma mère, sauvez-moi en ce moment terrible !
Oui, je me sens écrasé sous le poids de ma
responsabilité devant le Juge ; et, alors que
d'autres m'envient peut-être, j'envie le
paysan obscur qui laboure sous ma fenêtre et
qui n'aura à rendre compte que de la marche
de sa charrue et du tracé de son sillon.
Toutefois, si ces indices d'une action supérieure sur ma personne et mon œuvre me jettent comme homme dans le plus concevable efl'roi, ils me consolent d'un autre côté comme historien de Notre-Dame de Lourdes et me gar- ..r^-^^ dent dans une paix profonde contre ^'^;j.,. les surprenantes attaques dont à ce «^f^' titre j'ai pu être l'objet; contre les
calomnies publiques, contre les ca- ^5^*^ lomniesmasquées,etquels que soient
les calomniateurs.