CHAPITRE III
LA PÉRIODE BBVOLUTIONNAIRB A FAVARS
Noovelles tentatives d'auvertare des étangs de la contrée» — Le Directoire du département intervient. — Impossibilité de réunir les gardes nationales des communes avoisinant les étangs. — Tontes les gardes nationales du département prévenues d'être prêtes  marcher. -* Les gardes nationales de Tulle et de Brive se rendent à Favars. — Un détachement assiste à la messe de Favars. — Prestation du serânent. — Retour des troupes à Tulle et & Brive. — Les commissaires de la République envoyés à Chamejrac, Favars, etc. — Procès-verbaux des pillages. — Le donjon de Favars épargné. — Encore la gendarmerie à Favars.
Bien qae cela sorte un peu du cadre que nous nous étions tracé enpienant pour titre : V Année de la Peur ^ 4189^4790, nous ne pouvons résister à l'intérêt qui nous semble être attaché à ce qui se passa pendant toute la période révolutionnaire à Favars. En effet, citer cet épisode seul de Témeute de Favars, en 1790, semblerait être un fait isolé ou rare qui aurait été, comme on Ta prétendu^ commis à rinstigalion de gens intéressés^ à ce
moment^ à fomenter la discorde et à exciter les paysans de Sainte-Féréole; SaiD|;-Hilaire, Saint-Germain, etc., à détruire, les étangs do leurs environs. D'autres causes, assurément, poussaient nos paysans à agir contre certains des anciens seigneurs. Ils n'avaient pas oublié les exactions de la veille, les méfaits des tyranneaux de village comme les L. D. de Cornil et autres des environs de Tulle, aussi vit-on les biens et la famille de tel c soigner r » respectés alors que tel autre eût ses propriélés dévastées et sentit la nécessité de mettre à Tabri sa personne et celles de tous les siens en quittant le pays. Nous ne voulons ici incriminer personne plus particulièrement, nous faisons une étude du moment ; les faits et les documents que nous citons, et qui sont absolument authenti« ques, permettront au lecleur de juger.
Le 22 août 1790^ la municipalité de Favars fût requise par Jean Jacques Bouys (alias Dubois) de constater que Tétang de Combroux, lui appartenant, avait été mis à sec, dans la nuit précédente» et que le poisson avait été volé.
Le procès-verbal constate que le « joug ou cbcvalet de réiang a été fendu à coups de hache et partagé en deux, les deux pièces ayant été jetées sur la chaussée >. Le sieur Bouys déclara ne pas connaître les auteurs de ces actes.
Une plainte fut adressée au i>rocureur-syndic.
Le 26 août 1790, le Directoire du District de Tulle écrivait au Directoire du département :
D'après la lettre que vous nous avez écrit, nous vous faisons passer le procès-verbal Cjue la municipalité de Favars a fait concernant Touvertura de l'étang qui a été faite dans cette paroisse.
Les officiers municipaux qui nous l'ont remis nous ont dit avoir passé dans tous leurs villages pour découvrir quelques indices, mais ils n'ont pu en découvrir ; ils nous ont cependant dit que tout j était tranquille.
La municipalité de Marsillac nous a aussi écrit que le calme régnait dans cette paroisse.
Nous avons jugé nécessaire d'écrire à MM. les Curés voisins de Favars d'exhorter lears paroissiens à rester dans la plus grande tranquillité^ nous vous ferons part de tout ce que nous apprendrons de relatif à ces troubles, soit par MM. les Curés, soit par le8 Municipalités.
Le procès verbal de la municipalité de Favars était signé par Boredon, maire, Fës, curé, officier municipal, et BossouTROT, officier municipal (1).
On rechercha les auteurs de cet acte. Furent-ils découverts? Peut être. Mais nous n'avons pas trouvé trace de la suite donnée à cette affaire.
Six mois plus tard^ le 18 février 1791« « Jean Baptiste Dubois de Saint- Hilaire, officier à la suite de Tartillerie, procureur fondé de pouvoirs de Joan-Jacques Dubois de Saint'Hilaire, capitaine au régiment des chasseurs à cheval de la Normandie, cy devant seigneur baron de Saint- Hilaire, Chameyrac, Favars/ Saint-Germain les- Vergues, Saint-Mexant et autres places», expose à MM. les Offi^ ciers municipaux de Favars qu'il avait été instruit la veille que son étang de Combroux avait été ouvert dans la nuit du 1(3 au 17 du même mois, et qu'on avait encore commis des dégradations à l'étang de Laschamps lui appartenant.
Aussitôt le maire, le procureur el le greffier de la com-
(1) Extrait des Registres de la Municipalité de Favars, L. 581 des archives « du département.
mune^ accompagnés de M. Dubois de Saint- Hilaire, se tralDsportèrent à Gombroux. Il Tut constaté : 1^ que l'étang avait été ouvert depuis environ 36 heures ; 2^ que le palon, qui avait été bri^é en août dernier et remis en place, après consolidation, avait été de nouveau brisé à coups de hache, et que le mur du derrière de la diaussée avait été démoli sur la longueur d'une toise ; S"" que le râtelier de la chaussée avait été arraché de même que celai de la queue de Tétang.
Continuant les constatations, ces messieurs ^e rendis rent à Tétang de Laschamps oii il fut établi que divers barreaux du râtelier avaient été coupés à coups de hache et que l'on avait fait crouler quelques pierres de la chius* sée (1).
JiO 15 mars 179L M. J.-B. Dubois, frère du propriétaire du château de Favars, écrit au Directoire du département pour se plaindre que le dimanchOt 13 du môme mois, à « environ 3 heures de l'après-midi, 25 ou 30 paysans se sont transportés à ce dernier étang (de Lachamp) et l'auraient infailliblement ouvert si la bonde, ne se trouvant éloignée de la chaussée, n'eût randu l'opération très difficile. Ils se sont contentis de faire de nouveaux dégftts aux râteliers qu'ils ont presque entièrement brisés et ont Ôté plusieurs pierros de la chaussée ». Il demande que le Directoire rappelle « aux officiers des municipalités nos voisines et surtout ceux de Favars, Saint-Germain, Saint- Hilaire et Sainte-FéréoUe, les devoirs qui sont attachés à leur charge et notamment les décrets sur la responsabilité >. M. Dubois termine sa lettre en disant : c La chose
(1) Registres de la Municipalité de Favars. L.581. (Archives du département).
est pressante, car j*ay été ptévenu que l'on faisait les mêmes complots que Tannée dernière au mois de janvier 1.
Il ajoute en post-scriptum :
Je viens d'être assuré qae le complot et le projet de rassemblement étoit formé pour la nait de vendredi au samedi, ou du samedi au dimanche, ce n'est que de vous. Messieurs, que je dois attendre secours et justice.
Cette lettre porte la date de Favars, le 15 mars 1791 , et la signature J.-B. Djjbois, et/ ^devant chevalier de Saint- Bilaire.
. Le Directoire ordonna qu'il serait aussitôt écrit aux municipalités de Favars, Saint-Germain-les-Vergnes, Saint-Mexant et Saint-Hilaire-le-Peyroux pour leur rappeler le respect du aux propriétés et les mesures qu'ils doivent prendre pour écarter los atteintes qu'on pourrait leur porter, de mêiue que les peines que ces municipalités encourraient en négligeant de prendre ces mesures.
Voici copie de cette lettre (1) :
Tulle, le 17 mars 1791.
Alix Municipalités de Favars^ Saint-Germain-les'Vergnes, ChameyraCy Saint-Hilaire-du-Peyroiix, Sainte-Ferreole et Saint'Mexent.
Nous sommes informés, Messieurs, que dans la nuit du 16 au 17 février dernier on a ouvert un étang de M. Saint-Hilaire dont on a considérablement endommagé la chaussée, que le 13 de ce mois une trentaine de personnes s'etant réunies ont attaqué un
(1) Ârch. de la Corrèze. L. 111.
antre de ses étangs appelé de Laschamps, dans la municipalité de Saint-Qermain, et qir'il j a un projet formé de Fattaquer dans le courant de cette semaine.
Ces attentats à la propriété particulière sont| Messieurs, contraires à la loi qui ordonne de respecter les propriétés et les personnes, les municipalités sont spécialement chargées, à peine de repondre en leur propre et privé nom des dommages, de prévenir et dissiper les attroupements et de faire respecter les propriétés et les personnes. En vous rappelant vos obligations et la responsabilité à laquelle votre négligence pourroit vous exposer, nous nous empressons de vous faire part des dangers que courent les propriétés de M. Saint-Hilaire et nous vous prions de prendre toutes les mesures et toutes les précautions convenables pour dissiper tout attroupement s*il en etoit fait et nous espérons que dan^ cette circonstance nous n^urons qu^à louer le zèle et la vigueur que vous montrerés pour maintenir la tranquilité et le respect dû aux propriétés. ,
Nous vous prévenons en môme temps que nous adressons aux municipalités qui vous avoisinent copie de cette lettre en leur prescrivant de concourir au même but par tous les moyens qui sont en leur pouvoir.
Le Diractoire du département décida en outre d'Informer H. de Saint-Hilaire qu'en ce qui concernait les dégradations qu'il disait avoir été faites à sa propriété il devait s'adresser au tribunal du district de Tulle.
Cette lettre du Directoire était signée par MM. Joseph- Anne ViALLE, procureur-syndic, Duval et Chadabet.
Le renvoi au district de Tulle avait été signé par Marbot le 15 mars 1791 (1).
La municipalité de Saint-Germain-les- Vergues répondit qu'elle ne saurait agir puisque Tétang* en question n'était pas sur le territoire de sa commune.
(1) Registre du District nP 467, f> 76 v», et 2« registre )i« 13, f» 4 du District.
Cependant, ajoute-t-dlle, voulant autant qu'il est en nous maintenir le respect dû aux propriétés, il a été délibéré que nous ferions 6ur le champ la proclamation suivante pour être publiée et affichée demain, jour de dimanche, à Tissue de la messe parois-, sialle. En conséquence il est ordonné, vu le décret du 25 février 1790, à tous les^itojens de cette paroisse, de se conformer audit décret, de ne porter aucune atteinte aux propriétés quelconques, directement ni indirectement, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs du repos public et punis comme tels. Il a été délibéré en outre que le susdit décret serait publié avec la présente proclamation ; qu'il serait écrit une lettre à M. Saint-Hilaire dans laquelle on le préviendrait qu'en cas de danger pour son étang, il doit s'adresser pour la sûreté de sa propriété à la municipalité de Favars sur le terrain de laquelle il est situé et qu'il en «eroit écrit une au directoire du département en réponse à celle du 17 mars courant^ dans laquelle il lui sera exposé qu'avec sa meilleure volonté la municipalité de Saint-Germain requerroit vainement la garde nationale du présent lieu, attendu qu'elle n'a point d'armes de munition et que la communauté ne peut disposer d'aucun fond pour lui en fournir.
Ce procès-verbal fut dressé le 19 mars 1791 et signé Lafagerdïe, maire, Duclos, oflBcier municipal, Chade- BEC, procureur de la commune, Roche, notable, MoN- TEiL, notable, et Clauzade, secrétaire-greffier.
Les craintes de M. Dubois de Saint-Hilaire étaient-elles fondées î Peut-être, mais il n'y eut aucun désordre, aucun dégât à signaler; cependant ce calme duri peu, puisque le 26 mai 1791 M. Floucaud fils adresdait la lettre, suivante à Tadministration :
Favart, le26mai 1791.
A Monsieur d'Ussel, vice-président au Directoire du département de la Corrèze, à Tulle.
Monsieur,
Je vien d'apprandre que les paysants doivent venir ouvre letang
des Pradaux, pois après aa cbateau après qu'ils acroni pèche eeloi de Laebamp, je yoos prie da vouloir bieo tacher d'j faire mettre de lordre, attandu qu'il n'j a aucun des messieurs de Saint- Hilaire, qu'ils sonts tous partis pour Paris ; ce sont les passants de Saint'Germain et ceux de Saint-Hilaire qui font le plus de brnit^ a ce qu^on m*a dit ils fracassent et brulent'tous les bois de la maison pour se chauffer la nuit en attandant que letang soit a pèche, ils ont aussi coupé le palou et coupent toujours la chaussé pour le faire se vider à cause que la bonde est engorgé.
J'ai l'honneur d'être avec baucoup de respec, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Floucaîjd fils.
Au reçu de cette lettre, le Directoire du département dépêcha ses ordres à la municipalité deFavars qui, dès le lendemain, au jour, dressa le procès-verbal suivant (1) :
Aujourd'hui vingt-sept mai 1791, à l'heure de six du matin, dans la maison curiale ; ayant fait assembler le Conseil général de notre commune de Favars à l'effet de prendre des renseignements sur le délit commis contre l'etang de Lachamp^ notse Conseil a rapporté qu'il avoit entendu dire que la chaussée dudit étang avoit été coupée, qu'une petite maison à côté de l'etang, située dans la commune de Saint-Germain, avoit été beaucoup endommagée, que le pâbu avoit été rompu et jette au-dessous de la chaussée ; on nous a rapporté qu'il j avoit sur la chaussée environ quatre oa cinq cents personnes de différentes paroisses^ et qu'il nous étoit impossible d'en approcher pour connoître les attroupés & moins d'exposer notro vie. Dimanche dernier, à la sortie de la messe pa- , roissiale, vers une heure après-midi, ou nous rapporta dans notre place qu'il y avoit un grand attroupement sur la chaussée dudit étang; alors le maire, assisté des officiers municipaux, défendit à haute voix à tout le monde qui etoit présent d'aller attaquer ledit étang.
(l) Arch. de la Corrèze. Registre du département, n« 594, folio 92.
Le tout fait en présence dadit Conseil et ont signé ceux qui ont
au et les autres ont déclaré ne le savoir, à Favars le susdit jour
et an que dessus.
BoREDON, maire ; Rbyi^ier^ notable ; Bossutre; Rigârde ; Brdobille, procureur de la commune ; Brival; Bachâlbrib ; Marbot ; Sautt ; Borib.
Le même jour^ 27 mai 1 791, à quatre beares du soir, le maire» un officier municipal et le procureur delà commune de Favars remettaient sur le bureau du Directoire du département le procès-verbal que nous venons de citer. Un des membres du Directoire demanda à la municipalité do Favars pourquoi elle n'avait pas requis sa garde nalio • nale et celle des communes voisines pour rétablir Tordre et dissiper cet attroapement ? Ces messieurs répondirent qu'après c avoir parlé à tous les paroissiens présents le dimanche à la sortie de la messe, tons montrèrent la plus grande docilité, mais qu'ils ne purent rassembler leurs gardes nationaux, plusieurs étant absents, et que daiU leurs ils n'auraient pu en tirer aucun parti vu leur petit nombre ».
Us alléguèrent encore qu'ils avaient tenté de les i assembler, mais inutilement, et que € s'étant présentés individuellement sur les hauteurs do Tétang pour voir ce qui se passait, ils avaient été forcés de prendre la fuite parce que les gens qui étaient autour les avaient menacés. Qu3 cette crainte les avaient môme empêchés de venir à la ville pour rendre compte » des incidents survenus.
Le soir, à huit heures et demie, le Directoire du district, informé, prit la délibération suivante (1) :
(1) Arch. detla^Gorrèze. Registre du district, 2*, no311, folio 87 ¥<>•
I» Lo Directoire da départemeat doit requérir tout de suitte les gardes nationales de tout le département de se tenir prêtes à marcher sur la première réquisition qui leur sera faite, soit par les corps administratifs, soit par les tribunaux, judiciaires, partout où les propriété!?, où la vie des citoyens seroient en danger, et où l'exécution des loix, des arrêtés du département et les opérations des corps judiciaires reclameroient leur secours.
2^ Persistant dans son avis du 4 courant, le Directoire du district croit que le procureur général du département doit être autorisé par le Directoire à dénoncer à Taccusateur public, près du tribunal du district de Tulle, les auteurs, moteurs et complices des attentats commis contre les propriétés du sieur Boùjs Saint -Hilaire, pour les faire punir suivant la loi.
3» Persistant encore aux principes qui font la base de son avis du 20 mars dernier, le Directoire pense que le Directoire du dé- , partement doit prendre les précautions les plus promptes et les mesures nécessaires auprès du ministre pour qu'il y ait. dorénavant une force- publique, rdsidente sur le territoire et aux frais du département.
4^ Pour donner la plus grande publicité à Tarrôté à intervenir, il doit être imprimé tout de suitte et renvoyé par des cavaliers d ordonnance à toutes les municipalités du département.
Fait au Directoire du district de Tulle le 27 mal 1791.
Parjâdis, vice-président, Monbrial, Duval, Jos.-Anne Vialle, frocureur syndic.
Dès le lendemain malin, 28 mai, le Directoire du département envoyait des estafettes dans toutes les communes environnantes.
Voici le très intéressant procès-verbal d*un gendarme chargé d'une de ces missions. Nous allons voir comment les habitants de Saint- Hilaire et de Saint-Germain reçurent les ordres du département (1) :
(l) Arch. de la Corrèze, passim.
Aujourd'huy vingt-huit may mil sept cent quatre vingt onze, nous Pierre Lafajardie^ cavalier de la gens dai^merie au département de la Gorreze, résidence de Tulle, ayant reçu ordre du sieur lurand notre brigadier, d'aller porter deux lettres de la part du Directoire du département, adressée l'une aux officiers municipaux de Saint-Germain-les-Vergnes, et l'autre à ceux de. la municipalité de Saint-Hilaire du Peyroux, sommes partis en«viron l'heure de midy et sommes arrivés en la paroi3se de Saint- Hilaire où jay remis au sieur Dupeyroux, maire de la municipalité, la lettre à son adresse, et avant d'arriver' audit lieu, nous avons trouvé une troupe de paisants qui se sont mis à nous criei* : a Foutu aristocrate, foutu Jean-Foutre, bougre de gueu, où es-ce que tu vas^ nous t'avons assez défendu de passer en ce païs », ' cependant ces gens à nous inconnus, au nombre de cinq, armés de pelles à bêcher, et autres instruments, s'avançoient devers nous et paroissoient être dans Tintention de vouloir nous assalir, ce qu'ayant bien compris nous avo^s fait prendre le galop à notre cheval jusque chez le sieur Dupeyroux où étant arrivé nous avons fait part de notre avanture audit sieur Dupeyroux qui nous a dit que nous étions en danger en passant dans ce paîs, et surtout de marcher seul, que nous aurions bien fait de prendre un habit bourgeois.
Et sur ce qu'il noa« a ajouté de prendre garde à nous en allant à Saint-Germain, nous avons passé et fait route pour nous rendra en la dite paroisse par des chemins détournés et traversé, les champs et les bois. Arrivé dans un vallon où passe un ruisseau que nous avons traversé, nous y avons trouvé beaucoup de paisants qui attrapoient du poisson échappé de Tetang de Gombroux ou Favard, ces gens se sont mis à nous crier des sottises et à nous faire des menaces et comme ils se disposoient à venir à nous et qu'ils se mettoient en même de nous poursuivre, nous avons tiré en l'air un coup de pistolet pour les intimider ; sur quoy nous avons piqué notre cheval et sommes arrivé au bourg de Saint-Germain où nous avons remarqué qu^l y avoit une assemblée à cause de la fête votive de la paroisse. Dans ce moment l'on donnoit la bénédiction, et à la sortie du peuple de
Teglise, nous aTonfl va la troupe àe la garde nationale qai a defilë de Teglise et après avoir fait quelques figures d'exercice, plusieurs paisapts se sont approchés de nous pour nous demander le sujet de notre transport, leur ajant repondu que j'étais porteur d'une lettre du département pour remettre à Messieurs les officiers municipaux, dès lors ces gens à nous inconnus nous ont dit et se sont mis à crier qu'ils n'avoient que faire de la lettre du département, et que nous n'avions qu'à l'en raporter, qu'il n'y avoit aucun des officiers municipaux ; le sieur Chadebech de la Valade, s'étant s^proché, nous l'avons requis de recevoir ladite leUre, comme membre de la municipalité* La crainte que Iny inspiroient ces paisants attroupés l'a porté & nous repondre qu'il ne pouvoit recevoir de lettre de qui que ce soit, sur quoj ces mêmes gens luy ont crié de ne point se bazarder de la toucheri qu'ils n'avoient que faire de lettre ny du département et qnlls s'en fouttoient et qu'ils s'allassent faire foutre. Ensuite ils nous ont crié de decacbetter cette lettre et de leur en faire la lecture, de Ëdre attention qu'elle ne contienne rien de mauvais et que j'avois à faire à eux. Ces propos étoient suivis de vives menaces, plusieurs avoient môme le bâton levé sur nous et sans le sieur Glauzade^ nous aurions été maltraités par cet attroupement. Dans cet intervalle le sieur curé de Saint-Germain étant sorti de l'egliseï nous l'avons requis de recevoir cette lettre et de nous fournir conjointement avec le sieur Chadebech un récépissé. Le sieur curé, ainsj que le sieur Chadebech, nous ont répondu qu'ils ne pou-* voient s'en charger ny la prendre, que nous étions témoin de leur embarras, et que s'ils la recevoient ils jstroient exposés à toutes les violences de cette populace, mais d'en dresser notre procèsverbal, et que tant eux que les sieurs Clauzade et le sieur curé de Saint-Maixant attesteroient que nous nous étions rendus à Saint-Germain, que nous leur avions présenté cette lettre et la manière avec laquelle nous avions été reçus. Sur quoy la ^lopulace . nous a crié à toute force de nous retirer au plus vite et d'en rapporter la dite lettre et que tant nous que le département étions des Jean-Foutres. Et après nous avoir accablé de plusieurs insultes et grossièretés nous nous sommes retirés et avons rap«
porté la dite lettre à Messieurs les membres da Directoire du département. Dont et de toat quoy avons dressé le présent procès-verbal pour servir et valoir ce que de raison.
Lâfaurdie.
Le soir môme^ le Conseil général de la commune de Saint-Germain se réunissait et décidait d'envoyer une députation au Directoire du département, pour lui donner l'assurance de « la soumission qu'on porte aux lois et aux règlements de nos sages administrateurs ». Cette députation avait mission de recevoir la lettre refusée dans la journée, mais « que s*il y avoit quelque ordre dans ce paquet pour se transporter sur les étangs de Fa« vars, la municipalité ne [peut] s'y trausporter, qu'elle est sans force et qu'elle seroit immolée à la fureur des mutins attronpés, et qu'elle ne peut y être cootraiote, attendu que le terrain de l'étang de Lacbamp n'est pas sur son territoire ».
Cette déclaration fut signée par DucLOS, officier municipal; Montbil, BossouTREi notables; Chadebech, procureur de la commune ; Clauzade, secrétaire-gref« fier.
Le Directoire du département prit immédiatement un nouvel arrêté ordonnant à son procureur-généra) -syndic de déférer à l'accusateur public les auteurs, fauteurs ou complices de l'attentat commis contre la propriété de M. deSaintHilaire.
Ordre fut envoyé aux commandants des gardes nationales de Tulle et de Brive de se trouver, avec leurs troupesy le lendemain, 29 mai, à 9 heures du matin, au bourg de Favars* Le commandant do la garde nationale de Tulle avec 200 hommes et le commandant de Brivè avec 100 hommes. Les municipalités de Favars, Saint* Germain-
les-Veignes, Sainte-Féréole et Saint-Hilaîre-le-Peyrour, reçurent égalesnent l'ordre de réuoir leurs gardes nationales et de se rendre à Favars le même jour et à la môme heure.
Le lieutenant de la gendarmerie de Tulle fut aussi requis de ^'y transporter avec sa brigade, et d'ordonner que tous les gendarmes disponibles de la brigade de Brive y fuissent aussi envoyés dès le lendemain matin.
MM. Sauly et Marbot» membres du Directoire du département, furent délégués pour se rendre à Favars et reçurent tous pouvoirs pour les ordres à donner et les précautions à prendre alin de t terminer toutes les difficultés qui pourraient s'élever pendant tout le temps que durera la présente commission». Ils furent «munis d'un drapeau rouge, à Teffet de faire publier par les municipalités des lieux, la loi martiale si besoin est. 9
Une proclamation faite par le Directoire rappelait aux citoyens leurs devoirs et aux municipalités leurs obligations sur la protection qu'elles doivent aux personnes et aux propriétés. Enfin des ordres furent donnés à un boulanger et à un cabaretier de Tulle de se transporter sur les lieux avec des provisions suffisantes pour 350 person* nés. Il fut alloué 20 sous par jour et par chaque garde jualîonal pour pourvoir à sa subsistance.
Telles furent les mesures prises par MM. Sauty, Marbot, Borie, Bachelerie, Chapelas, Villeneuve, membres du Directoire du département, et Brival, procureur-généralsyndic.
Le lendemain, 29 mai, à 9 heures du matin, la garde nationale et la brigade de gendarmerie de Tulle ayant à leur tôte les deux membres du Directoire, MM. ^arbot et Sauly, étaient déjà à Favars.
Bientôt après arriva le détachement de Brive. Les
troupes furent rangées en bataille sur la route de Tulle à Brive, hors du bourg. Un tambour et deux chasseurs furent envoyés à la municipalité de Favars pour la requérir de se rendre auprès des commissaires. Aussitôt arrivés les membres de cette municipalité déclarèrent aux représentants du département qu'il n'esistait plus aucun attroupement sur leur territoire et qu'ils croyaient être assurés qu'il en était de même dans les communes voisines.
La garde nationale de Favars vint alors se joindre aux troupes de Tulle et de Brive.
Un juge du tribunal du district, l'accusateur public et leur greffier, devant procéder aux constatations légales^ requièrent le commandant des troupes de leur fournir une escorte pour se rendre sur la chaussée de Tétapg. Dn détachement de trente hommes les accompagne.
Pendant que les magistrats remplissent leur mission ludiciaire, les troupes^ fatiguées par une marche relativement longue et rapide, restent patiemment l'arme au pied. Enfin, à dix heures du matin^ elles reçoivent l'ordre de se rendre dans la cour du château où des fournisseurs étaidnt venus s'instaltet avec des vivres. Chaque homme reçoit doux bons de dix sous pour le paiement de sa nourriture, et^ aussitôt pourvus de ce viatique, les étala* ges de comestibles sont pris d^assaut. Les robinets des barriques pleines de vin clairet ne coulent pas assez rapidement pour satisfaire à la fois la soif de chacun. A cet instant arrivent les officiers niunicipaux des communes de Saint-Hilaire-Peyroux et de Sainte-Féréole, avec un détachement de leurs gardes nationales respec* tives. Il leur est fait une distribution de bons et ces hommes se joignent à ceux rassemblés dans la cour du oh&teau. Tous ces soldats-citoyens fraternisent autour
des barriques qui se vident comme par enchantement. Mais toute fête a sa fin ; un roulement des tambours rappelle les troupes sous les armes. Il est ooze heures et M. le curé de Favars est venu prévenir les commissaires du département qu'il va célébrer la messe paroissiale ; on détachement de la troupe est commandé pour y assister en armes.
La cérémonie terminée, un des commissaires monte en chaire, et, dans un discours en patois, afin d'être bien compris des campagnards, il expose quelques principes de la Constitution, il fait ressortir les avantages qu'elle procure à tous les Français et surtout aux cultivateurs, rapporte la disposition des décrets qui déclarent les
propriétés et les personnes sacrées et inviolables Il
rappelle aux gardes nationales le serment qu'elles ont fait de maintenir la Constitution et d^obéir. à toutes les réquisitions des corps muuicipaux. Il demande enfin que les gardes nationales de Favars, Saint-Hilaire et celle de Saint-Germain, qui viennent d'arriver, renouvellent ce serment en présence des troupes qui étaient rangées sur la place du bourg.
Aussiôt après la cérémonie, a lieu la prestation de serment, puis les gardes nationales sont rassemblées de nouveau dans la cour du château. Les officiers municipaux de Favais, Saint -Germain, Sainte-Féréole et Saint- Hilaire, forment le centre. Un des commissaires, placé à l'une des fenêtres du château, h&rrangue ces troupes. Il offre aux municipalités de laisser un détachement à Favars pour le cas oii ils craindraient de nouvelles attaques contre la propriété. Cette proposition est repoussée, mais les municipalités de Saint-Germain et de Saint- Hilaire demandent que le département fournisse des armes à leurs gardes nationales qui n'en ont pas^, leurs communes ne pouvant leur en fournir.
Sar la demândo des commissaires, chaque muQicipdlité prit rengagement de requérir leurs gardes municipales respectives au cas de nouvelles attaques à la propriété et, si besoin était, de faire appel aux municipalités voisines pour obtenir main-forte contre les délinquants. Enfin elles s'engagèrent à informer, sans délai, le Directoire du district pour obienir les secours nécessaires.
A quatre heures du soir, toutes les troupes étaient de nouveau rangées eu bataille à l'entrée du bourg; les deux commissaires à cheval les félicitèrent de leur zèle et de leur patriotisme. La dislocation de la force publique se fit aussitôt après.
Arrivées sur la place de la Fédération de Tulle, la garde nationale et la gendarmerie reçurent de nouveau le^ félicitations des commissaires.
Tout est bien qui finit bien I ainsi que récrivait l'immortel Sbakspeare. Le mal était conjuré. Les craintes de M. de Saint-Hilaire et du Directoire du département ne s'étaient pas réalisées et les gardes nationates de Tulle et Je Brive avaient fait une promenade militaire et dé-* jeune sur l'herbe !
Il n'en est pas moins vrai cependant que depuis 1789, Touverture des étangs de tout le département était décidée périodiquement et avec une certaine régularité, par les gens avoisinant ces pièces d'eau. Il est utile de le répéter, Tappât du poisson à s'approprier n'était pas le mobile dominant dans ces diverses tentatives. Les paysans se plaignaient des étangs parce que, disaient-ils^ ils nuisaient à leurs récoltes, et surtout parce que les propriétaires avaient jadis profité de leur autorité pour exhausser les chaussées malgré les plaintes des riverains. Ceci était
exact, le Directoire du département de la Corrèze en fit la constatation et publia une proclamation à ce sujet (1). II est cerlaio que nos campagnards, outrés des procédés X ^ qu'avaient si durement employés contre eux leurs an-
^ . ciens seigneurs, voulurent user de représailles et c'est
V pourquoi à Favars comme ailleurs, on ne se borna pas
ly à ouvrir quelques étangs, on s'attaqua aussi aux châ-
teaux comme nous allons le voir par ce qui se passait dix-huit mois après les événements que nous venons de raconter.
A la suite de plaintes adressées au Directoire du département, deux coGimissaires furent envoyés à Chameyrac pour constater les dégâts commis dans diverses propriétés de la commune. Ils apprirent que < les menaces du peuple se portaient particulièrement sur les maisons ou châteaux I du sieur Dumas, émigré ; du sieur Pois:fac ; des sieurs
Il Dubois^ cy-devant Sainl-Hilaire; du sieur Sainl-Germain
^ et du sieur Lagarde, Auberty, cadet ».
Ils se rendirent aux lieux indiqués et constatèrent de prime-abord que la maison du sieur Dumas était c dans son état primitif et n'avait éprouvé aucun dommage >..
Ils se transportèrent ensuite au château de Favars. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire textuellement le procès-verbal qui fut dressé^ à cette occasion, par les commissaires-enquêteurs :
Nous avons trouvé plusieurs ouvriers occupés à démolir une tour considérable faisant partie de ce château et sur les interpellations que nous avons faites à ces ouvriers i nous nous sommes assurés qu'ils travailloîent à cette démolition sous les ordres et à
(ï) Registre des délibérations du Directoire, arch. de la Corrèze, L. 61,
la solde du sieur Lachaud, électeur de Saini-HUaire qui étoit effectivement à la tête de ces ouvriers et qui avoit l'air de les commander.
Cette tour d'une épaisseur considérable et établie avec la plus grande solidité, nous a paru servir à une petite forteresse. Etant entrés dans l'intérieur du château ^ nous nous sommes aperçus que tous les meubles qu'il renfermoit avoient été pillés et sur les questions faites tant au sieur Lacbaud qu'aux ouvriers occupés è^ la démolition de la dite tour, ils nous ont déclaré qu'un attroupement très considérable 8*étoit formé auprès du chatesoi quelques jours auparavant, et qu'on avoit résolu de faire main basse sur tous les meubles et effets contenus dans le château ; ce qui avoit déterminé plusieurs per^nnes à ouvrir des enchères pouc la vente de ces meubles et effets, dans l'intention d'en convertir le montant au payement des ouvriers qui travailloient à démolir la tour et à rendre compte du surplus à qui de droit. Et les ayant priés de déclarer quel étoit le receveur du produit des ventes qui avoient été faites, le sieur Lachaud a convenu que c'étoit luimdme.
Nous avons cru qu'il étoit important de connoître les personnes qui s'étoient présentées pour faire l'acquisition des meubles et effets tombés au pouvoir de l'attroupement formé dans des vues de pillage, il nous a été répondu que de ce nombre étoient plusieurs partiouliers inconnus, mais notamment le sieur Ladoire, curé de Saint- Mezant, qui avoit acquis plusieurs objets à vil prix, et entre autres un lit très précieux qui luy avoit été délivré pour une fort modique somme.
Surpris du fait dont le sieur Ladoire étoit taxé, nous nous sommes particulièrement attachés à le vérifier ; et après avoir recueilli le témoignage de plusieurs personnalités dignes de foi, il en est résulté une certitude contre le sieur Ladoire, curé.
Nous ne pouvons déterminer la consistance du mobilier renfermé dans le château appelé de Favars, mais la renommée et plusieurs particuliers qui ont dit la bien connaître, nous ont assuré qu'elle étoit très considérable. Cependant il ne reste dans
ledit chatean que les qaatre mars et on s'est porté mAme à briser des fenêtres et à casser des vitres.
Après avoir déclaré an sienr Lachand et aux ouvriers démolissant la tour qae l'inclination que le peuple montrait pour le pillage et la violation des loix les plus sacrées» excitoit l'indignation de tous les vrais patriotes et qu'ils se verroient forcés de prendre les armes pour ramener à leur devoir les mauvais citoyens qui continueroient d'attenter aussi indignement aux propriétés, ce qui nous conduiroit à la guerre civile, de laquelle résulteroit la chute de la Constitution, la destruction de la France entière et le triomphe de nos ennemis.
Ce procès-verbal est signé par « Léonard Bussiâres, notaire public, et Julien Dulag, homme deloy^ électeurs du canton de Tulle >.
Soit par Peffet de la persuasion, soit par la crainte des châtiments qui pouvaient en résulter, on renonça à démolir ce vieux donjon de Favars que les ouvriers du xiiie siècle avaient si solidement construit.
Notons en passant que c la tour considérable » de Favars existe encore, qu'elle a même été réédifiée dans sa partie supérieure, comme le montre le dessin que nous en donnons hors texte. Les traces de la pioche révolutionnaire sont effacées et le vieux donjon est même de nos jours flanqué d'une gracieuse tourelle qui sert de cage à Tescalier.
Mais revenons à notre historique révolutionnaire ; nous voici en avril 1794, et depuis mai 1791 (presque trois années) les étangs de Favars n^avaient été ouverts ni péchés. Aucune tentative nouvelle n'avait été faite contre les propriétés, mais il est à croire que les < maîtres pescheurs » avaient jugé carpes et tanches suffisamment grosses, car le 6 avril les officiers municipaux de la commune avisaient le procureur-syndic de Tulle que de
DONJON et CHATEAU de FAVARS
nouveau Tétang des Pndaux avait été ouvert et que c vraisemblablement il serait à pêche le soir >•
Cette municipalité annonçait en même temps avoir « invité les domestiques de M. Saint-Hilaire à prendre les précautions nécessaires pour sauver le poisson. Ils noua ont répondu qu'ils ne voulaient pas s'en mêler. Le domes*^ tique [chef] même a défendu aux autres domestiques de s'en occuper. Nous devons, messieurs, faire tous nos efforts pour empêcher le vol de ce poisson, mais pour cela Lous avons besoin du secours de la gendarmerie nationale, attendu le peu de force de notre garde nationale».
Cette déclaration est signée par Bossoutrb, maire, et Brugeille, procureur de la commune.
Immédiatement le procureur du district donna ordre d'envoyer la gendarmerie. Cet ordre fut exécuté^ suivant la lettre que nous reproduisons ci-après :
Au reçu de Totre lettre en datte du 6 da présent, Monsieori j^ai fait partir autant de gendarmes qall s^en est trouvé au quartier et se sont rendus à Tetang de Favars pour y empêcher le desordre qu'on auroit eu dessein de commettre.
Le lieutenant-colonel de gendarmerie nationale au département de la Corrèase,
PlLADLB DB LA FkrRAUDIBBE.
Ce fut une fausse alerte, Taff'aire n'eut pas de suites sérieuses et là se terminèrent les secousses révolutionnaires de Favars.