PROLOGUE
Ce chant me racontait mon rêve intérieur... Un brusque déliement de nattes bien nouées, Un éploiement joyeux d'ailes inavouées, Tel fut pour moi ce rythme, et vers l'Azur rieur
C'était, là-bas, aux lointains bleus des avenues Parmi l'herbe fleurie et la forêt d'Avril Mon âme même qui disait son puéril Poème par ce jeu de lèvres inconnues.
Je restai si longtemps muet, à bien ouïr Ce doux son labial dit pour s'évanouir, Que je n'ai pu baiser tes lèvres, ô Joueuse,
Dont j'ai trouvé vibrante de ton souffle encor
La flûte de roseau délicate et noueuse
Parmi l'herbe où volaient de grands papillons d'or.
Les Déesses veillent encore aux péristyles D'un avenant sourire aux hôtes attendus, Et leurs yeux attristés et leurs regards perdus Vont à la perspective aux vieux décors futiles :
Parterres où les ifs taillés, en longues fdes, Dressent le bronze vert de leurs cônes tondus, Ronds-points où les jets d'eau sourdent, inattendus. De vasque circulaire en gerbes volatiles.
Lointains boisés où se détournent des chemins Favorables aux pas brisés des lendemains Lourds du deuil vigilant d'éternelles absences,
Mirages automnaux des arbres effeuillés
Aux bassins dont ne trouble plus les somnolences
L'élan silencieux des Cygnes exilés.
Nous n'arriverons pas, ô mon âme, au revers De la colline d'où l'on voit en la vallée La maison qui fait choir au sable de l'allée Son ombre et la défleuraison des jasmins verts;
C'était pourtant, ainsi charmant de fuir, et vers Celle qui fut la sœur des roses de l'année; Sur la foi d'un refrain de chanson surannée Vers Elle, malgré le mensonge des vieux vers :
4 Elle t'attend, là-bas, à la maison des treilles, « Comme la paille au toit d'une ruche d'abeilles V Sa chevelure est blonde et son amour t'attend... »
Mais la route dévie et dans le crépuscule, Avec un bruit sinistre d'ailes, on entend Un moulin qui se désespère et gesticule.
Choisis! la nuit s'achève et sur la Mer qui bêle
Comme un troupeau pressé qu'on pousse dans les brumes
Couchée en la toison éparse des écumes
Peut-être verras-tu venir Vénus la Belle !
Elle est le rêve préféré de ceux qui vont Promener par la nuit leur désir qu'a tenté L'espoir de voir surgir le divin corps vanté. Blanc comme l'aube blanche éclose au ciel profond :
Toi qui dédaignes tout trivial simulacre De celle qui descend de sa conque de nacre Parfois mettre un baiser sur les fronts qu'elle sacre.
Résigne-toi, sinon vers les Cités accours Car celui qui préside aux vulgaires amours Le Priape velu s'érige aux carrefours.
J'avais marché longtemps et dans la nuit venue Je sentais défaillir mes rêves du matin, Xe m'as-tu pas mené vers le Palais lointain Dont l'enchantement dort au fond de l'avenue,
Sous la lune qui veille unique et singulière Sur l'assoupissement des jardins d'autrefois Où se dressent, avec des clochettes aux toits, Dans les massifs fleuris, pagodes et voHère :
Les beaux oiseaux pourprés dorment sur leurs perchoirs. Les poissons d'or font ombre au fond des réservoirs. Et les jets d'eau baissés expirent en murmures,
Ton pas est un frisson de robe sur les mousses,
Et tu m'as pris les mains entre tes deux mains douces
Qui savent le secret des secrètes serrures.
Ce fut au soir joyeux d'un avril où la fonte Des neiges transformait les pentes des sentiers. Sonores de cailloux et roses d'églantiers, En ruisseaux dévalant vers le fleuve qui monte ;
La toison des brebis s'en allait sous la tonte, Laines que l'autre hiver tisseront les métiers, Auprès du feu, comme ce soir où vous chantiez L'ode d'un vieux poète à Vénus d'Amathonte;
Et tout ce long hiver jusqu'à ce jeune avril
Je vous aimai d'un vain amour si puéril
Qu'il ne fallût rien moins pour que je m'enhardisse
Que la complicité des mousses où l'on dort Et ce Printemps, pour qu'entre mes bras je vous prisse, Un soir, devant ce grand bélier à cornes d'or.
YI
Un blanc vol de ramiers tournoie en l'azur clair Au-dessus de l'étang qui dort dans les prairies : L'odeur du foin se mêle au parfum de ta chair, Mon rêve s'est paré de couronnes fleuries ;
Un blanc vol de ramiers tournoie en l'azur clair Se disperse et s'abat aux toits des métairies Et l'éparpillement de leur descente a l'air D'une défleuraison de couronnes fleuries:
Et me voici comme au retour d'un long exil Saluant aux clartés nouvelles de l'Avril L'éclat régénéré des espoirs refleuris;
Nulle voix n'avertit nos heures dépensées, Toujours le même rêve et les mêmes pensées Et toujours les ramiers au ciel crépusculaire.
YII
Au site d'eau qui chante et d'ombrages virides La meute déroutée a tu ses longs abois, Et les chasseurs dans un bruit de cors et de voix Sont partis sur la piste fausse à toutes brides ;
L'étang où n'ont pas bu les chiens n'a pas de rides ; Aucun pied n'a foulé l'orgueil des roseaux droits, Nul trait aux troncs meurtris des grands arbres du bois N'enfonce un mémento vibrant d'éphémérides;
Et le Cerf qui s'en vient, le soir, apprivoisé.
Quand, sur ma flûte puérile où j'ai croisé
Les doigts, je joue un air coupé de lentes pauses,
A genoux m'offrira ses andouillers noueux
Où je suspends le poids d'un message de roses
Pour Celle aux doux vouloirs que nous servons tous deux.
YIII
Les cheveux libérés du multiple entrelacs
Des perles qui fixaient la lourdeur de leurs tresses
Se déroulent avec les ondantes paresses
D'une eau de fleuve ensoleillé très lent et las î
Au soir enfin venu de toute fête, hélas !
Parmi l'oubli qu'on cherche aux fausses allégresses.
Revient plus virginal à travers les ivresses
Le doux parfum mélancolique des lilas;
Le Vin effervescent qui chante dans la tête
Ne fait-il pas rêver au lait tiède que tette
Au pis lourd et gonflé quelque chevreau gourmand ;
De tes cheveux nattés ôte les pierreries
0 Divine, et, ce soir, buvons ingénument
A genoux dans les fleurs aux sources des prairies.
J'ai ri car vous aviez en vos yeux clairs le rire
Ingénu de l'Aurore au matin des Avrils,
Et le futur émoi des aveux puérils
Dormant aux coins muets des lèvres qui vont dire:
Et j'ai soumis naïvement à votre empire Le tribut apporté de mes orgueils virils Et n'ai voulu courir que les très doux périls De vos caprices, de vos vœux et de votre ire,
Et j'élus de rêver à vos pieds sans avoir
D'autre délice, d'autre prix et d'autre espoir
Qu'un vol furtif des fleurs qui de vos tresses blondes
Tombent devant mes yeux indifférents et morts A ces Avrils qui m'ont fait aimer les Vieux Mondes Où vous n'étiez pas née à mes rêves d'alors.
A réveil printanier des aubes et des rêves
Le doux secret de notre amour s'est révélé;
On entendait le son d'une flûte mêlé
Aux brises qui portaient des fleurs jusques aux grèves ;
L'Eté luxuriant berça nos heures brèves De l'ensoleillement de son midi troublé D'un seul frisson sonore et continu de blé Roux comme les cheveux des Eros et des É/es,
Et, l'Automne, dans ce verger où nous errons Nous vîmes se gonfler et mûrir sur nos fronts Sans les cueillir, les fruits, tentants comme la gloire,
Qui mènent les Héros fabuleux loin du Port Vers leur trophée et la conquête dérisoire D'une cendre qui gît sous une écorce d'or.
Le chaud soleil d'Eté berça les incuries De mon rêve engourdi sans force ni vouloir Et ma vague torpeur qui s'est distraite à voir Houler les épis lourds des récoltes mûries ;
La gloire du couchant flambe des cuivreries Du soleil qui se meurt en sa pourpre du soir Et ce ciel de métal et de sang fait prévoir L'égorgement prochain des certaines tueries ;
Au long d'un bois que le soleil atteint encor Le tranchant d'une faulx qui luit comme de l'or Semble un glaive oublié gisant dans l'herbe grasse.
Près d'un sillon, miroite et se courbe le soc D'une charrue avec des reflets de cuirasse^ Et la Mer calme écume à la pointe d'un roc.
Ta vie eut des splendeurs de victoire et de joute Vibrant encor en leur éclat perpétué, Comme un frivole écho de ton nom salué, Dans le silence de la chambre où je t'écoute
Des lèvres redisant en mots d"ombre et de doute
L'inanité de ton effort évertué
Et le grief d'un rêve en vain infatué
De l'unique idéal où tu te vouas toute ;
Car ton passé est triomphal de gloire encor Qu'il n'ait su conquérir l'Escarboucle qui dort Aux soins du Dragon bleu qui garde qu'on la voie.
Et suit de ses yeux clairs d'un éternel éveil
Celle qui sur un luth aux sept cordes de soie
Lui joue un chant propice à l'induire au sommeil.
Vous avez conservé la grâce évanouie Et le charme légué d'un siècle antérieur Où vous eussiez été Nymphe d'un bois rieur Et plein d'échos joyeux de votre voix ouïe.
N'avez-vous pas filé les blonds chanvres rouis En quelque féodale et massive demeure, Et désolé du don de votre amour qui leurre Les Trianons et les Versailles éblouis :
Car vous êtes l'Hébé rieuse qui préside Aux fêtes dont le cœur sent l'annuel retour, Vous êtes la présente et future Sylphide
Que tous viennent baiser aux lèvres, tour à tour, Et qui m'offre aujourd'hui sa caresse éternelle Dont le désir à chaque Avril se renouvelle.
XIY
Le fleuve a recouvert la berge et, par les plaines. Roule en ses flots grossis les fleurs des vieux Etés Et les bouquets du haut des terrasses jetés Par l'ennui qui s'accoude aux Villas riveraines ;
Les feuilles ont jonché le bassin des fontaines Où les arbres du parc miraient leurs soirs fêtés De lanternes, les soirs d'idylliques gaités Dont récho vibre encor après tant de semaines.
Comme une barque où sont de bons musiciens Sous un tendelet pourpre et des femmes parées Jetant des fleurs, là-bas, mes Rêves anciens
S'en vont à la dérive au gré des eaux marbrées
Vers le Soleil couché des jours étésiens
Par delà le vieux pont aux neuf arches cintrées.
La maternelle Mer aux vagues monotones A bercé notre amour de son flot incessant Dans la grotte où fleurit le luxe éblouissant Des métaux ignorés et des fleurs sans automnes;
Les cristaux incrustés aux rondeurs des colonnes,
A la mort du soleil, se teignirent de sang.
Et l'heure épanouit le rire qui consent
De tes deux lèvres, sœurs de chair des anémones.
Ainsi, j'ai triomphé de Toi dans l'antre obscur
Ouvrant sa baie énorme et ronde sur l'azur...
Et nous restions, au bruit des houles murmurantes.
A suivre, en son déclin rayant le ciel plus clair
Parmi l'efTacement des étoiles mourantes,
La comète aux crins d'or qui tombait dans la Mer.
XYI
Un caprice cruel a cloué sur la proue Du navire porteur de voiles et d'espoir La Sirène qui tient en sa main un miroir Et dont la chevelure éparse se dénoue !
La Charmeuse qui sur la plage où la mer troue De son flot obstiné le rocher dur et noir Vers la côte attirait le voyageur du soir Et vers l'écueil inévitable où l'on échoue.
Privée à tout jamais du vieil enchantement,
Regarde l'accalmie et le déroulement
De la houle muette aux horizons où monte
Le deuil d'ombre qui suit la chute des soleils : Nuit où son chant n'arrête plus la course prompte Du navire porteur d'espoirs et de sommeils.
XYII
Un tintement de pluie à la vitre fêlée Fait sonner doucement le timbre de cristal Du verre s'ouvrant sur un ciel occidental Triste d'astre défunt et de pourpre exilée :
La ligne d'horizon pâle s'est nivelée Au lent écroulement des dômes de métal, Vestiges dont le pied d'un conquérant brutal Profane à tout jamais la gloire mutilée ;
Un déluge tombé d'un ciel d'encre et de soir Dispose son linceul et pleut son désespoir Sur la Ville, à demi détruite de mon Rêve.
Et je reste aux carreaux, poings crispés, m'atLardant A ce spectacle offert de voir comme s'achève Cette destruction de Ville à l'Occident.
XYIII
Des chiens en éveil ont hurlé toute la nuit Dans les cours des maisons et des fermes voisines A la lune montrant par-dessus les collines Sa face pâle à tout jamais d'un vague ennui :
Les vieux chênes et les sapins ont frissonné
Dans l'ombre où bourdonnait le gros bruit de l'écluse,
La fontaine a coulé sur sa pierre qui s'use,
A chaque heure l'heure plus lugubre a sonné,
Et dans cette insomnie et cet énervement
Qui me chargeaient le cœur d'une sourde rancune
J'ai goûté l'amertume et l'assouvissement
De scruter ma misère et ma vie importune De les maudire, et j'ai pleuré, rageusement, Comme ces chiens, là-bas, qui hurlaient à la Lune.
Aux frontons du Palais un lent vol de colombes S'abat en tournoyant dans l'azur vert du soir... La cendre des bûchers éparse dans le soir Pleut son silence sur le cri des hécatombes ;
0 lèvres qui riiez aux baisers des colombes ! Et vous qui méditiez l'aveu d'un autre soir 0 Vierges, fallût-il que votre sang, ce soir. Doublât de son tribut le prix des hécatombes !
La blancheur de vos chairs se tordit aux brûlures Des flammes qui montaient et que le vent du soir Agitait sur vos fronts comme des chevelures,
Le vent qui dispersa vos cendres en semailles Vers les champs où repose au sarcophage l'Hoir Royal dont votre mort para les funérailles.
Ce décor a bercé les rêves d'un autre âge... Cette Harpe a rythmé des refrains plus frivoles, Et la poussière semble au marbre des consoles La poudre qui tomba de quelque doux visage ;
Les candélabres hauts offrent comme un hommage Leurs cires où brûla le feu des flammes folles, L'écho bégaie et dit d'incomprises paroles, Le miroir s'est fermé sur un dernier mirage;
Dans la chambre féconde en malaises étranges, Par la fenêtre ouverte en ses rideaux à franges D'où Ton voit aux lointains bleuis des avenues
L'étang où luit l'éclair brusque d'un saut de carpe
Et le jardin désert où rêvent les statues,
Le doigter du vent vibre aux cordes de la Harpe.
Et les voici liés au mal des sortilèges
Les Héros qui voulaient à travers les périls,
En la fatuité de leurs rires virils,
Cueillir la fleur de flamme et les lis blancs des neiges;
Eux qui rêvaient la gloire lente des cortèges, Et pour futur exemple aux siècles puérils Les palmes rayonnant leurs éternels Avrils Comme un défi d'orgueil aux oublis sacrilèges !
Mais leur désir de rose aux seins s'épanouit ;
Le lis qui fascina leur regard ébloui
C'est la laine filée aux quenouilles d'Omphales,
Et, raillant l'inertie où leur rêve s'endort. D'ironiques rappels de marches triomphales Passent comme un bourdonnement de guêpes d'or.
Sur les parterres blancs et les façades closes Une clarté de lune et de rêve s'étend, Et nous avons longé le bord du vieil étang Où flotte la senteur vespérale des roses ;
La nuit lunaire est bonne aux rêves noctambules Hasardant leur recherche au perron écroulé. Et c'est comme un écho des pas qui l'ont foulé' Que font nos pas sur le pavé des vestibules ;
Le passé de nos cœurs est lourd de rêves morts Et nous voulons savoir si l'urne ne recèle En l'oubli de ses flancs de suprême parcelle.
Et c'est pourquoi, par les nostalgiques décors, Nous allons, recherchant parmi les pompes mortes Si nul rais de clarté ne filtre sous les portes.
Le son du clairon va, vibre et meurt aux échos, Appel impérieux aux suprêmes victoires, Et voici que, parmi les blancheurs et les gloires Des marbres purs et des grands lis pontificaux,
La Guerrière aux yeux clairs d'acier — glaives et faulx La Déesse des Jeux et des Luttes notoires Dont le renom pare les fastes des Histoires Arrête ici l'essor de ses vols triomphaux !
Et, radieuse, avec ses ailes éployées.
Elle jette à deux mains les palmes octroyées
A ceux qui dans l'émoi du tumulte marin
Ont guidé sur la Mer sanglante de massacres L'élan véloce et sûr des galères d'airain Qui portent à la proue un de ses simulacres
Près de la haute croix qui son ombre projette Sur les sables déserts des plages où tu meurs, De tes silences, de ta voix, de tes rumeurs, 0 Mer tu berceras les rêves de l'Ascète !
Défends la solitude éternelle et quiète Où s'est réfugié près de tes flots grondeurs L'Exilé de la Joie et des Luttes d'ailleurs... Le couchant éblouit, là-bas, comme une fête.
Et quels éclats de pourpre où se drape la Mort Doivent tomber sur la Ville de l'autre bord Où l'air lourd et fleuri suffoque d'aromates,
Et sur le Cirque, blanc des sables de la mer, Où des Lions, avec des tètes sous leurs pattes. Rêvent parmi le sang et les lambeaux de chair.
Et nous vîmes des morts d'étoiles et les phases Des astres éperdus au ciel bleu des minuits, Et l'éternel désir qui nous avait induits A l'amour nous mentir ses promesses d'extases.
La cendre chaude encor recèle les topazes
Qui constellaient les murs de nos palais détruits,
Les terrasses de fleurs où veillèrent nos nuits
Ont croulé pierre à pierre au fleuve et vers ses vases
Où roule la torpeur d'un lent flot oublieux Du mirage aboli des astres et des yeux... Et nul ne saura plus le nom de ces ruines
Lorsque s'envolera d'un séculaire essor Le vigilant témoin muet des origines, L'Ibis rose qui rêve entre les roseaux d'or