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Tu vas partir, & c'est ce qui me trouble.
Tes compagnons, que la belle saison
Va tirer hors de cette garnison I
Où depuis peu l'aise les accompagne,
Par ta venue ont senti la Campagne ;
Ils vont payer, en suivant ta vertu,
Gros interest du repos qu'ils ont eu.
Mais ce n'est pas pour eux que je doy craindre :
Tu fais ma peur, c'est toy que je doy plaindre ;
Et c'est ton Duc que je doy plaindre aussi,
Car son grand cœur me tient en grand souci ;
Certainement on diroit qu'il dispose
De la Fortune, à voir comme il s'expose,
Comme il agit, comme il s'ose engager, [I28J
Comme il est ferme au milieu du danger ;
Ouy, l'on diroit, à voir comme il la brave,
Qu'il est son Maistre & qu'elle est son Esclave,
Et que la mort, qui le respecte aussi
Et l'a toujours espargné jusqu'ici,
Par sa'valeur à tous momens surprise,
Le craint par tout autant qu'il la mesprise.
Tu vas enfin, sous la faveur des Cieux,
Suivre aux combats ce Prince glorieux
1. On a vu plus haut (p. 171, n. 1) que cette épitre est postérieure au 22 octobre 1645. Puisque Les Épistres seront achetées d'imprimer le 21 juillet 1646, le seul printemps qu'il y ait entre ces deux dates est celui de 1646. En 1646, c'est le 9 mai que le duc d'Enghien quittera Paris pour aller à Marie en Champagne où est le rendez-vous de son armée qui va de nouveau se mettre en campagne. (Gabelles : 1646, p. 328). D'après cette épitre, une partie de ses troupes n'a pas encore quitté Rouen, où elles ont hiverné; or c'est entre le 14 et le 21 avril que le duc d'Enghien a commandé à tous ses capitaines de tenir leurs compagnies prêtes à partir (Arch. des aff. étrangères : Mém. et doc. : France 85; : t"'" 8j et 97). Cette épitre est donc écrite vers le 20 avril
Qui se dispose à conquestes nouvelles, Et qui s'en va rongner toutes les aisles
95 De cet Oiseau, jadis si renommé,
Qu'en maints endroits il a desja plumé J ; Cette Campagne achevé ses Victoires, Qui n'ont que trop embelli nos Histoires ; Et puis, la Rocque, une solide Paix
100 Ecartera ses Bataillons espaix ;
Tu quitteras tes rudes exercices, Tu changeras nos frayeurs en délices, Tu jouiras, parmi nous, des douceurs Que tu connois en nos sçavantes Sœurs,
105 Dont ton esprit a respecté les charmes
Dans le Camp mesme & parmi les alarmes.