A MONSIEUR LABBÉ DE CHANVALOX. II
Bref, ces canaux & ces rochers, 100 Et ces bois qui leur sont si chers,
Cher Abbé, me le sont de mesme ;
Je confesse que je les aime,
Et que cent divertissemens
Joints à de si beaux ornemens,
Tant de beautez si bien parées
Et des Dieux mesmes adorées
Me font trouver Fontainebleau
Le lieu du monde le plus beau ».
Mais, comme on passe en esclavage [j6]
Ici le plus beau de son âge,
Que l'esprit, sans cesse agité,
N'y sent repos ny liberté,
Et que, dans leurs grandeurs supresmes,
Les Dieux y sont captifs eux-mesmes, 115 Je te confesse ingénument
Que ce n'est plus mon élément.
Le temps me fait voir des supplices
Où je n'ay veu que des délices
Et fait enfin que je te dis m Que Gaillon est mon Paradis :
C'est la demeure que j'approuve,
C'est le seul endroit où je trouve,
Avec mesme félicité,
1. Entre le 13 février 164$ (voy. p. 114, n. 2) et le moment où seront imprimées les Epistres de Bois-Robert, le seul séjour que fait la cour à Fontainebleau est du 12 septembre au 23 octobre 1645 (Galettes : 1645, p. 888 et 992). C'est donc entre ces deux dernières dates qu'est écrite la présente épître. Mais Bois-Robert sera encore à la Fertésur-Aube après le 15 septembre (voy. Ep. xxx); d'autre part, il assistera, le 30 septembre, au chapitre des chanoines de la cathédrale de Rouen ; il partira donc de Fontainebleau, au plus tard, le 26 septembre. La présente épître est donc écrite entre le 20 et le 26 septembre 164s.
Et mon Maistre & ma liberté.
i2, Cher Abbé, ce lieu désirable
N'a rien qui ne soit admirable,
Qui ne touche & ne plaise mieux
Que tout ce qui brille en ces lieux ;
Je croy que l'Art & la Nature, 130 Sur son assiette & sa structure,
Soit au dedans, soit au dehors,
Ont desployé tous leurs thresors ;
Soit que j'admire l'estendue
De sa belle & diverse veue, 155 Soit que je prenne mes esbats [77]
Au Parc ou dans les jardins bas,
Soit qu'en ses vastes galleries
J'entretienne mes resveries,
Que je contemple ses costeaux, 140 Ses promenoirs, ses belles eaux,
Ou la richesse de ses marbres,
Ou la vieillesse de ses arbres,
Je conclus que Fontainebleau
N'est pas ce qu'on void de plus beau.
14) Rien n'esgale, quoy que l'on die,
Ce petit coin de Normandie *..
C'est là qu'esloigné de la Cour
Je veux establir quelque jour
Et mon repos & ma fortune 150 Sans y rien voir qui m'importune ;
C'est là que je veux, à plaisir,
Dedans un honneste loisir,
Rire des vanitez passées
Qui s'offriront à mes pensées ;