Cf. Livre I»"", Ep. x
A MONSIEUR l'abbé DE LA VICTOIRE. IO5
A veu la source de ma bile ;
Il a veu les obstructions
Qui causent mes émotions ;
Il a p'enetré dans mon foye ; . [74]
Il a veu l'humeur qui m'envoye
Ces fascheux éblouissemens,
Ces importuns brouissemens%
Dont la suitte perpétuelle
Se régénère & renouvelle
Dans mon plein & pesant cerveau
Qui se distile tout en eau,
Mais eau mordicante & salée
Dont ma bouche est toute brûlée.
Enfin ce Maistre des Experts,
Voyant par mes Vaisseaux ouverts
Que ce vieux levain, qui s'amasse,
Du Sang ne corrompt point la Masse,
A tres-habilement jugé
Que je devois estre purgé,
Mais de quelque drogue subtile
Qui s'accommodast à ma bile,
Qui la remist en son devoir
Et la chassast sans l'émouvoir.
Pour me rendre ce bon office.
Il a quitté tout exercice ;
II a consulté cent esprits
Et feuilleté cent manuscrits
Pour composer un Oppiate *
1. Parmi les dictionnaires de l'époque, seul celui de Cotgrave donne cette graphie particulière du mot hruissevient .
2. « OPIATE. subst. fem. Ternie de Médecine. C'est un nom qu'on donne souvent aux confections, antidotes & electuaires, quoy qu'on ne le dust donner qu'aux compositions molles dans lesquelles
lOé EPISTRE
Que jadis le grand Hippocrate,
Averroës & Gallien
Auroient payé de tout leur bien.
Si j'en croy mon Apoticaire, [75]
70 Ce remède est peu salutaire :
Il cherche à m'en desabuser
Et m'en veut d'autres composer.
Mais tu sçais mon humeur chagrine
Du costé de la Médecine :
7S Les seuls Médecins que je voy
Sont mes amis, en qui j'ay foy ;
Qui gratis me cherche malade
Mieux qu'un autre me persuade,
Et j'en sors toujours assez bien ■80 Pourveu qu'il ne m'en couste rien.
J'ay marqué ce trait d'avarice.
Qui devant toy n'est pas un vice S
Moins pour le plaisir d'épargner
Que pour celuy de témoigner 85 Que, si la science n'est vaine.
Elle est du moins fort incertaine ;
Un amy devine aussi bien
Que qui devine pour le bien.
Et j'excuse moins la béveue ^o De celuy qui prend & qui tue ;
Enfin, en certains accidens,
entre l'opium, qui leur a donné son nom. C'est en gênerai un remède interne, diversement composé de poudres, de pulpes, de liqueurs, de sucre ou de miel, réduits en consistance molle et propre à estre enfermée dans des pots. » (Furetiére 1690). Il est à remarquer que ce mot n'est pas du même genre chez Bois-Robert et chez Furetiére.
I. Tallemant dit de l'abbé de la Victoire : « Son défaut c'est d'estre avare, luy qui a trente mille livres de rente et nulle charge... Il en rit le premier et se sauve en goguenârdant. » (III, i^S).
A MONSIEUR l'abbé DE LA VICTOIRE. IO7
L'œil qui ne voit point au dedans,
Se trompant dans ses conjectures,
Cause d'estranges avantures,
Et tel remède a fait périr
Tel, qu'un régime eust pu guérir.
C'est, Abbé, ce qui m'en dégouste, [76]
Et je plains l'argent que me couste
Le remède le plus léger.
S'il nuit au lieu de soulager.
Mais, quand ma bile m'importune,
Je donne tout à la fortune
Aussi-tost que je me suis mis
Entre les mains de mes amis.
Il est de certains grands Génies
Dont le nom seul fait nos manies.
Et qui tueroient par leur sçavoir
Sans qu'on osast s'en émouvoir.
Quand je devrois cesser de vivre.
Je sens, malgré moy, qu'il faut suivre
Aux maux cachez les Bourdelots,
Comme on void que les Matelots,
Perdus entre l'onde & les nues.
Suivent l'Ourse aux mers inconnues.
Je ne sçay s'il me guérira,
Mais, de l'air qu'il se figura
Ma bile dans sa conjecture.
Il doit connoistre sa nature.
Les Delormes ' & les Citois ^
En firent de mesme autrefois :
2. Voy. T. l", p. 96. n. 6. Il a près de 80 ans, et vient de se retirer à Poitiers, où il mourra bientôt.
Mon mal gratis ils consultèrent ;
Mais, las ! de l'air qu'Us me traitterent,
Je pensay voir, dans leur secours,
Luire le dernier de mes jours.
12) Comme on vid ma langue altérée [77J
Et livide & toute ulcérée,
Un des deux crût qu'estant gasté ^
Je luy cachois la vérité ;
Sa charité, qui fut trop prompte, ^30 Crût qu'il falloit, malgré ma honte,
Par les sueurs me garantir ;
Et, quoy qu'on pust luy repartir,
Sousriant à chaque parole,
Comme si j'eusse eu la vérole, ^3 5 Par une eau fort chaude en six pots
Il fit bouillir jusqu'à mes os 2.
Ma cervelle en fut desséchée.
Ma luette en fut relaschée ;
Ma bile à tel point s'alluma ^40 Que mon humeur s'en consuma ;
Et si l'autre, crû plus habile.
Qui vid plus clair dans cette bile,
Ne m'eust rafraischy promptement.