Voy. p. 110, n
5. Ces trois batailles, où le duc d'Enghien fut vainqueur, eurent lieu aux dates suivantes : la première le 19 mai 1643, la deuxième le io août 1643, et la troisième le 3 août 1645. La présente épitre est donc postérieure à cette dernière date.
((7) Orthographe hypothétique.
Puis que le mal dont je pense estre quitte Me le permet, & que c'est ta boné Qui restablit aujourd'huy ma santé.
La nuict du jour que ton soin charitable A ma langueur parut si favorable, Je ne songé que morts & que blessez, o Que corps gisans, l'un sur l'autre entassez.
De ta vertu mon ame possédée, Et mon esprit rempli de ton idée Et des périls qui suivent ton employ, En sommeillant ne pensèrent qu'à toy.
15 Je crus te voir parmi les funérailles,
Je crus te suivre au milieu des batailles, Où, jusqu'au poinct que je m'estois promis, Je t'admire devant les Ennemis.
Parmi l'horreur du glaive & du salpestre yo Suivant par tout ton invincible Maistre,
Tu moissonnois les escadrons ployans [126]
Qui se sauvoient de ses bras foudroyans. Mon cœur, ravi de ta haute prouesse, Accompagna ta fortune sans cesse ; 5 s Nous différions toutefois en ce poinct,
Que j'avois peur & tu n'en avois point. Un gros boulet, grondant comme un tonnerre, Presque à tes pieds me renversa par terre, Dont toutefois tu n'avois point sillé ; 40 Et fus ravi de m'en voir éveillé,
Car je perdois patience & courage Si la bataille eust duré davantage.
S'il me falloit accomplir tous mes vœux, J'en ai plus fait que je n'ni de cheveux, 4-, Et j'aurois veu, nonobstant ma paresse,
Et Monserrat ' & Lorette - & Liesse 3 ;
Si tout de bon je me fusse engagé,
J'allois bien loin ; mais je n'ai que songé.
Et cependant ta valeur indomptable .0 N'est point un songe : elle est bien véritable ;
Ton cœur en est abondamment pourveu,
Et j'ay songé ce que d'autres ont veu.
Mais dans Rouen t'auray-je veu parestre ?
Et sous mon toict ? cela peut-il bien estre ? .- Est-ce en effet que tu m'as obligé,
Ou s'il est vray qu'encor je l'ay songé ?
Si je t'ay veu, si la chose est certaine, [*27]
Ne celé pas le sujet qui t'emmène 4 ;
Qu'y viens-tu faire ? & quel commerce as-tu 6o Dans un lieu triste, où tu crois la vertu
Si peu connue & si peu révérée ?
La tienne ici s'est sans doute esgaree,
Si par hazard elle ne vient chercher
Ceux que d'ennuy nous vismes tous sécher 65 Quand, de Rocroy portez en cette terre,
Ils furent faits vos prisonniers de guerre.
Enfin j'apprens ce qui t'emmène 4 ici ;
Enfin, la Rocque, on m'oste de souci ;
Mais de moitié, plutost, on le redouble :
1. Le Monserrat est une montagne située en Espagne dans la province de Barcelone. Son monastère est le pèlerinage le plus fréquenté de l'Espagne.
2. Lorette (Loreto), ville d'Italie, est située dans l'Etat de l'Eglise (marche d'Ancône). La fameuse Casa sauta y attire continuellement des pèlerins de tous pays. (Bruzen de la Martinière, Die t. geogr., bisi., et ait. : III, 191).
3. « Liesse,... bourg dans le Laonnois, au gouvernement général de l'Isle-de-France.... 11 est célèbre par les pèlerinages presque continuels qui se font à son église (Expilly, Dicl. : IV, 196).
Tu vas partir, & c'est ce qui me trouble.
Tes compagnons, que la belle saison
Va tirer hors de cette garnison r
Où depuis peu l'aise les accompagne,
Par ta venue ont senti la Campagne ;
Ils vont payer, en suivant ta vertu,
Gros interest du repos qu'ils ont eu.
Mais ce n'est pas pour eux que je doy craindre :
Tu fais ma peur, c'est toy que je doy plaindre ;
Et c'est ton Duc que je doy plaindre aussi,
Car son grand cœur me tient en grand souci ;
Certainement on diroit qu'il dispose
De la Fortune, à voir comme il s'expose,
Comme il agit, comme il s'ose engager, [128]
Comme il est ferme au milieu du danger ;
Ouy, l'on diroit, à voir comme il la brave,
Qu'il est son Maistre & qu'elle est son Esclave,
Et que la mort, qui le respecte aussi
Et l'a toujours espargné jusqu'ici,
Par sa valeur à tous momens surprise,
Le craint par tout autant qu'il la mesprise.
Tu vas enfin, sous la faveur des Cieux,
Suivre aux combats ce Prince glorieux
1. On a vu plus haut (p. 171, n. 1) que cette épitre est postérieure au 22 octobre 1645. Puisque Les Épistres seront achevées d'imprimer le 21 juillet 1646, le seul printemps qu'il y ait entre ces deux dates est celui de 1646. En 1646, c'est le 9 mai que le duc d'Enghien quittera Paris pour aller à Marie en Champagne où est le rendez-vous de son armée qui va de nouveau se mettre en campagne. (Galettes : 1646, p. 328). D'après cette épitre, une partie de ses troupes n'a pas encore quitté Rouen, où elles ont hiverné; or c'est entre le 14 et le 21 avril que le duc d'Enghien a commandé à tous ses capitaines de tenir leurs compagnies prêtes à partir (Arch. des aff. étrangères : Mém. et doc. : France 855 : f- 85 et 97). Cette épitre est donc écrite vers le 20 avril
Qui se dispose à conquestes nouvelles, Et qui s'en va rongner toutes les aisles
95 De cet Oiseau, jadis si renommé,
Qu'en maints endroits il a desja plumé J ; Cette Campagne achevé ses Victoires, Qui n'ont que trop embelli nos Histoires ; Et puis, la Rocque, une solide Paix
100 Ecartera ses Bataillons espaix ;
Tu quitteras tes rudes exercices, Tu changeras nos frayeurs en délices, Tu jouiras, parmi nous, des douceurs Que tu connois en nos sçavantes Sœurs,
105 Dont ton esprit a respecté les charmes
Dans le Camp mesme & parmi les alarmes.