‹ Épistres en versChapitre 152 sur 177 · A MONSIEUR CONRART · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CONRART

Quand on prononce un vers avec Amphase

Qui, sans justice honorant son Autheur,

Duppe l'oreille & corrompt l'auditeur.

Quelqu'un dira de moy la mesme chose,

Et que mes vers, qui semblent de la prose

Pour leur naïfve & nette liberté,

De mon récit prenoient force & beauté ;

En recitant, de vrai, je tay merveilles ;

Je suis, Connut, un grand duppeur d'oreilles r ;

Par ce Talent, j'aurois de Mondori 2

Comme d'Armand esté le favori,

S'il eust gardé cette authorité pleine

Que dans un trosne il avoit sur la Scène.

Avec cela, je ne présume pas

Que le papier aîîbiblist mes appas

Si, comme toy, le Lecteur, sans caprice,

i. Ménage dira de lui: « M. de Boisrobert avoit de très-beaux talens pour la déclamation. Le ton de sa voix étoit agréable ; il avoit le geste beau, beaucoup de feu, & il entroit si bien dans la passion qu'il vouloit représenter, qu'on en étoit charmé... Mondori étoit un des plus habiles Commediens de son tems... ; le Cardinal de Richelieu le fit venir [(Bois-Robert)] pour être témoin lui-même de tout le bien qu'on lui en avoit dit. Mondori joua son rôle devant ce Ministre, où il se surpassa de telle sorte que le Cardinal ne put s'empêcher de verser des larmes... Boisrobert, qui y étoit présent, dit à M. le Cardinal qu'il feroit encore mieux, & même en présence de Mondori. Le jour pris, Mondori s'étant trouvé chez M. le Cardinal, l'Abbé de Boisrobert déclama avec tant de force & entra si bien dans la passion qu'il représentoit, que Mondori lui-même, tout bon Comédien qu'il étoit, ne put lui refuser des larmes en entendant déclamer le même rôle devant lui. » (Menagiana... : I, 23).

2. Guillaume Gilbert (<?), dit Mondori (1580 ?-i6)i), fils d'un juge ou d'un procureur fiscal de Thiers en Auvergne, s'était fait comédien et était devenu le principal sujet de la troupe du Marais. Une paralysie de la langue le força, de se retirer de la scène après la Mariant de Tristan (1636) (Jal, Dict... — Tallemant : VII, 171). Tous les écrivains des xvir* et xvnr* siècles sont unanimes à reconnaître son très grand talent.

(<7) Orthographe hypothétique.

Avoit l'esprit enclin à la Justice ;

Tel jugera des vers absolument,

Qui s'y connoist comme au haut Allemand ;

55 Souvent on tire une injuste licence

De la faveur comme de la naissance Pour condamner les plus dignes autheurs, [193] Tristes jouets des sots & des flatteurs. Tu sçais, Conrart, que ma raison est bonne,

60 Et c'est en vain, pourtant, que je raisonne ;

Je me defïens en homme condamné :

Mon dur arrest de ta main est signé ; Ton parchemin, qui n'attend que la cire, Contient ma mort, 6c je l'y viens de lire,

65 Quoy que ton Clerc, en l'apportant chez moy,

Me l'ait nommé privilège du Roy.

Mais, cher amy, parlons avec franchise : Ne puis-je faire au monde une sottise Sans privilège, et si sa Majesté

7° Ne m'en accorde au sceau la liberté ?

Puisque la chose estoit en ma puissance, Je pouvois bien estre fou sans licence. Mais c'est ton ordre, & je réplique en vain. Si, pour ton pié, la goutte ! eust pris ta main,

75 Je serois libre où je tombe en ton piège,

Car, n'ayant peu signer ce privilège A qui tu vois que je me suis rendu, Je me serois encor bien deffendu.

1. Depuis quatre ans environ ([Cainusat], Mélanges de litt... : p. 231), Conrart souffre de la goutte. On connaît l'agréable Bal-ade du Goûteux sans pareil adressée à Conrart par Sarasin (Les Œuvres de M1 Sarasin : p. 63 des Poésies), et la Response de MT Conrart : Balade de la misère des goûteux (Id. : p. 67). Plus tard, vers 1662, la goutte l'aura tellement estropié qu'il ne pourra tenir la plume.

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