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CONCERNANT LES DESTINÉES DE L'ORIENT

Avant de publier ce Document secret, le manuscrit en a été communiqué au

prince Czarloryski. Et Son Altesse ^ en le renvoyant, après l'avoir lu, l'a fait

accompagner d'observations écrites de sa main , que le porteur était chargé de

lire devant l'auteur. Par déférence pour ce vénérable prince , l'auteur a consenti

à écouter celte lecture. Mais, il n'a pu conserver dans sa mémoire que les

observations qui concernent personnellement le prince; et il se fera un devoir de

les reproduire dans les notes ajoutées au Document présent. — Quant au.v autres

observations, l'auteur les a oubliées toutes, parce qu'elles paraissaient, pour le

moins, inutiles à côté du Document dont elles accompagnaient le renvoi. En

effet , le prince Czartoryski aurait pu , dans celte occasion , s'éviter la peine de

parler d'autre chose que de ce qui le concerne personnellement, s'il n'avait pas

perdu de vue la Conclusion qu'il a lue dans ce Document secret et que nous

reproduisons ici par anticipation pour servir d'avis spécial au lecteur. — La voici:

« Tels sont donc les principes des vérités nouvelles qui vont désormais gou-

« verner le monde. Et c'est aux nations slaves, surtout à ses anciens compa-

« triotes, aux héroïques Polonais, et spécialement à l'illustre prince Czartoryski,

« leur représentant historique, que l'auteur adresse d'abord ces vérités nouvelles.

« — Puissent-elles oll'rir à ces puissantes nations slaves, spécialement à ses anciens

« compatriotes, la lumière nécessaire pour les guider vers l'accomplissement des

tt destinées du monde, dont la Providence les a si glorieusement chargés! Puissent-

« elles au moins les éclairer assez pour leur faire éviter les abîmes dans lesquels

« leurs actuelles tendances révolutionnaires les précipiteraient immanquablement! »

« Pour cela , il faut savoir que ces vérités nouvelles sont absolues , c'est-à-dire ,

« indépendantes de tout principe arbitraire, et indépendantes même de tout prin-

« cipe établi dans l'ordre temporel de l'univers. En effet, ces vérités sont les

« résultats d'une doctrine fondée sur le principe même de la réalité , telle qu'elle

« s'établit d'abord dans l'essence intime de l'acte de la création, c'est-à-dire, en Dieu;

« et elles sont ainsi, dans cette doctrine absolue, les derniers résultats auxquels

« aboutit cette création du monde par la production d'un nouveau créateur, c'cst-

« à-dire, de l'Homme. — Comme telle, donnant la solution des grands et décisifs

« vingt-et-un problèmes de l'humanité, que nous avons posés et déduits dans les

« Prolégomènes du Messianisme, cette doctrine absolue vient enfin de fonder pé-

« remptoirement la vérité sur la terre, en l'appuyant ainsi sur le principe suprême « de la réalilc elle-même ; et elle vient de plus dévoiler enfin les hautes destinées « de l'homme, en découvrant en lui le nouveau créateur qui doit accomplir la « création divine, et qui doit ainsi créer sa propre existence absolue, son immor- « talilé. — Toute autre doctrine, philosophique ou religieuse, qui ne saurait ré- « pondre à cette double condition, à celte double et suprême tendance de la raison « de l'homme, et qui de plus, manquant de la toute puissance de notre pré- « sente doctrine messianique, ne saurait, par son application aux sciences positives, c< donner leurs législations et la solution de leurs grands problèmes, en un mot, i< toute doctrine, philosophique ou religieuse, qui ne saurait résoudre les susdits « vingt-et-un problèmes messianiques , qui sont les grands problèmes de l'huma- " nité , et qui forment la> mission actuelle de l'Orient, ne peut plus avoir aucune « valeur absolue pour l'homme. Il y a déjà eu assez de bavardages, philoso- <( phiques et religieux, sur la terre; et il est temps d'en finir aujourd'hui, « puisque la vérité est enfin révélée au monde. On nous permettra donc de ne « faire attention à aucun de ces bavardages qui voudrait atténuer la vérité des « principes absolus que nous venons de dévoiler, bavardage qui ne saurait pré- « alablement remplir les conditions indispensables que nous venons de signaler et « par lesquelles seules la vérité peut s'établir dans le monde. »

(( Or, en partant de ces principes irréfragables, les nations slaves, spécialeu ment les Polonais, pourront facilement en tirer toutes les graves conséquences « qui doivent décider de leur avenir, glorieux ou funeste. Mais, il ne faut « pas qu'ils s'écartent de ces principes, pour aller suivre leurs opinions per- « sonnelles, formées sur des apparences, d'après leurs correspondances politiques, « ou d'après les récits des journaux. — Si les conséquences qu'ils tireront des « principes présents , devaient contrarier leurs projets , il faut , et il le faut abso- « lument , sous peine de subir les suites de la déraison , il faut , disons-nous , (( l'un ou l'autre, se soumettre religieusement à ces conséquences, ou bien ré- « futer les principes dont elles dérivent. Et pour leur en épargner la peine, nous « devons les prévenir que cette réfutation sera impossible. »

Ce qui, dans le Document secret que nous annonçons, paraît avoir frappé vivement, pour ne pas dire péniblement, le prince Czartoryski , c'est le triomphe final de l'Orient sous la puissante protection de la Russie. En ellet, ce glorieux accomplissement des destinées de l'homme sur la terre, sous l'égide de la Russie, était diamétralement opposé , tout à la fois , et aux sentiments de ce prince vénérable , et surtout à ses projets patriotiques , comme représentant historique de la Pologne. Il n'est pas facile d'abord de comprendre ces grandes fins de l'humanité, politiques, religieuses, scientifiques et philosophiques; et il est ensuite très -difficile, pour ne pas dire impossible, de les atteindre sous la direction d'un prétendu ennemi. Aussi, pour atténuer, à ses yeux, la vérité de ce grand et final résultat de l'humanité, le prince Czartoryski se refusait- il à croire au développement historique de l'avenir de l'Europe, tel que ce développement se trouve tracé , d'une manière didactique , dans le Document secret dont il s'agit.

Ayant parlicipé à la dircclion des grands événements européens qui, par l'induence de la Russie, se sont accomplis contre Napoléon, et ayant ainsi acquis l'expérience de l'incertitude qu'il y a dans le succès des projets politiques, provenant d'éventualités impossibles à prévoir, ce prince éclairé crut pouvoir attribuer la même incertitude au développement historique de l'avenir de l'Europe, dont nous venons de parler et qui aboutit à ce glorieux triomphe de l'Orient que nous lui avons ainsi dévoilé. Comme tous les hommes d'Etat, ignorant encore les conditions absolues et invariables des progrès historiques , le prince Czartoryski n'a vu , dans cet avenir historique que nous lui avons signalé, rien autre que les événements susceptibles de varier, et n'a pu, malgré sa haute sagacité, y voir les bases providentielles et immuables de ces variables événements historiques] et cela en ne s'apercevant pas que ces événements variables ne font toujours qu'osciller, en quelque sorte, autour de la direction fixe ou invariable que , dans la création de l'humanité, la Providence a assignée à son progressif développement. — C'est là en effet le grand problème philosophique de l'histoire, celui de concilier la LIBERTÉ de l'homme avec la nécessité dans le développement fixe ou déterminé des progrès de l'humanité vers ses inconnues destinées absolues.

La solution de ce grand problème historique se trouve donnée complètement dans notre philosophie de l'histoire, en y découvrant, d'une part, que la LiBenrÉ de l'homme est soumise constamment, par lui-même, à la nécessité qui est impliquée dans la loi de création , dans cette première loi divine qui , pour diriger la liberté, préside toujours à l'exercice spontané de cette liberté humaine; et de l'autre part, que la nécessité que l'homme doit vaincre est, à son tour, soumise constamment , par l'intention providentielle de celte nécessité , à la liberté qui est impliquée dans la loi du progrès, dans celte deuxième loi divine qui, pour limiter les écarts de la nécessité, préside également et toujours à la réaction inerte que cette fatale nécessité oppose à l'action humaine. — C'est ainsi que, dans le développement progressif et historique de l'humanité , l'action spontanée de la liberté de l'homme se concilie parfaitement avec la réaction inerte de la nécessité qui s'oppose à cette action libre de l'homme. Et c'est conséquemment ainsi que , par celte harmonie entre la liberté de l'homme et la nécessité de la nature , harmonie qui est régie par le concours des deux lois divines que nous venons de signaler, nommément, de la loi de création et de la loi du progrès (*) , c'est ainsi, disons-nous, que le grand problème philosophique de l'histoire , ayant pour objet de faire subsister ensemble la liberté de l'homme avec la nécessité de la direction providentielle de l'humanité, se trouve résolu complètement dans notre philosophie de l'histoire.

C'est donc également à l'aide de ces hautes conditions philosophiques de l'histoire que, dans le Document secret que nous soumettons ici à S. M. l'empereur de

(♦) Il lie faut pas confondre la présente loi du progrès avec ce que, sous ce nom, on débite jouriicllemcnl dans les écrits prélenduement philosophiques, sans avoir aucune idée déterminée de cette (;randc lui divine. (Voyez les Proh'rjomùncs du Messianisme, pages 203 à 208).

Russie , nous sommes parvenus à découvrir le développement progressif ou historique de l'avenir de l'Europe ; développement qui , à une époque plus ou moins éloignée, dépendant de la direction du gouvernement russe, aboutit au grand triomphe de l'Orient ou du Nouveau monde éclairé , et par conséquent au salut futur et infaillible de l'humanité , lorsque précisément elle est maintenant menacée de périr dans l'Occident ou dans l'Ancien monde civilisé. Et l'on comprendra que, dans ce développement historique et infaillible de l'avenir de l'Europe, il ne faut considérer que la marche dominante et invariable , autour de laquelle peuvent osciller, avec des écarts plus ou moins grands, mais limités avec mesure, des événements variables, dépendant de l'influence, plus ou moins déréglée, du libre arbitre des hommes qui président à ces événements historiques.

11 aurait donc été à désirer que, dans ce développement historique de l'avenir de l'Europe, tel que nous l'avons fait connaître au prince Czartoryski, ce prince se fût aperçu de la marche dominante qui , à travers des événements plus ou moins variables, conduit directement au glorieux et infaillible triomphe final de l'Orient ou du Nouveau monde éclairé des nations slaves. Son Altesse aurait alors changé immanquablement ses dispositions ou du moins ses tendances patriotiques; et par son puissant exemple, elle aurait opéré un changement pareil chez tous les hommes éclairés de celles des nations slaves qui sont limitrophes de l'Occident ou du monde civilisé, et qui précisément, par leurs notoires dispositions révolutionnaires, s'opposent violemment à la prompte réalisation des grandes destinées providentielles des nations slaves. Le prince Czartoryski aurait pu ainsi remplir la haute fonction patriotique que nous lui avons dévoilée vers la fin de l'Épître qu'en 1848 nous lui avons adressée publiquement, lors de l'explosion générale des tendances révolutionnaires en Europe. Et en remplissant cette fonction auguste qui lui appartient exclusivement, comme représentant historique de la Pologne, de cette nation hégémonique parmi les nations slaves qui sont limitrophes du monde civilisé. Son Altesse aurait pu déjà, à l'heure qu'il est, rendre des services éminents, au milieu du sinistre désordre révolutionnaire de l'Europe, en préparant ainsi les voies au triomphe providentiel de l'Orient et par conséquent au salut de l'humanité, comme nous le disons dans le Document secret dont il s'agit. — Peut-être est-il encore temps, pour le prince Czartoryski, de changer ainsi ses avantureuses ou pour le moins hazardeuses dispositions patriotiques en faveur du bien certain et général de l'humanité, des nations slaves, et même de la Pologne !

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