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Je ne me donne point comme un modèle à suivre ;
Mais conviens qu'entre aufeurs même il faut savoir vivre ; Qu'un écrivain jamais ne se croira battu
Par l’injure. En effet, dis-moi, qu’y gagnes-tu ?
Tu le dis sycophante, il te dit démagogue ;
Tu lui criras : « Vil serf,» il te répondra: « Rogue ;»
Et l’un par l’autre, ainsi, honnis, vespérisés,
Des lecteurs de bon goût vous serez méprisés.
Un style injurieux n’est point chose nouélle,
Au pays canadien : un auteur que j'appelle Tapageur, désirant confater de gros mots, ‘ Pour le faire, employaîit des mots encor plus gros : Dt, vous parlant, après un assez grave exorde, De bourreau, dé carcan, de potence et de corde, Gtait, pour ne savoir s'arrêter prudemment,
Par une indigne fin un beau commencement.
Offensé de son style, et je pense, à bon titre,
A son bon imprimeur j’adressai cette épître: (4) Ce que P.....r, alors, pour son bien éntendit, Veuille le regarder eomme à toi-même dit.
Pic: r, c’est à regret, depuis quelques semaines, Que je lis les gros-mots dont tes feuilles sont pleines : Sans tant d’emportement, ne peux-tu réfuter Les torts et les travers qu’on cherche à t’imputer ?
Je saïs que tu te bats contre un rude adversaire ; Que ta guerre avec lui, peut-être, est nécessaire : Bats-toi donc, s’il le faut ; mais demeure d’accord Que pour vaincre avec gloire, il faut être sans tort.
pese (d) Bon est pris ici dans le sens de frop facile, ou de mal-avisé,
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«M...oK..,» diras-tu, « se permettra d'écrire
« Tout ce qu’en sa cervelle enfante le délire ;
« Pourra se faire un jeu de se moquer des gens,
« De railler la vertu; d’insulter au bon-sens ;
« Dans le style empoulé que lui dicte la rage,
« Vomira contre tous et le fiel et l’outrage ;
« Et moi, parlant français, osé-je raisonner,
« Si l’on veut bien l’en croire, il faut m’emprisonner ! « Dans les fougueux transports où la rage le jette,
« Il lui sera permis de faire le prophète,
« E. l’on me défendra de parler du passé!
« Le mensonge sera dans sa feuille entassé ;
« T'antôt, il verra tout avec un microscope ;
« Puis, tournant le feuillet, il deviendra myope ;
« Confondra pèle-mèle et vices et vertus ;
« Encensera Néron, injurira BrorTus :. .
« Témoin de tant d’horreurs, vous eonviendrez, je pense, « Qu'il faut être muet, pour garder le silence :
« Et, comme a dit quelqu'un, ne peut-on à propos,
« Confondre les pervers, et se moquer des sots ?»
Oui, sans doute, on le peut, souvent on le doit même ; (e) Mais, en quoique ce soit, il ne faut ètre extrême : L’homme de bien, toujours, tient un juste milieu ; Donne à tout son vrai nom, met tout en son vrai lieu :
Si faire bien pour mal lui semble une loi dure, Du moins, il ne rend pas injure pour injure:
(e) Quoi! se moquer des sots! non, mais confondre les per-
vers. On répond ici au premier hémistiche du vers précédent, sans faire attention au second.
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Non par timidité, mais par affection,
Il recherche, avant tout, la modération ;
La modération, vertu de tout vrai sage,
Se remarque en ses goûts, ses gestes, son langage. Un soir, à l’Cdéon, un poëte français
Met, par hazard, son pied sur celui d’un laquais :
Ce dernier, courroucé, lève la main, le frappe :
L'autre, homme modéré, sans lui rendre la tape,
Lui dit. « Vous avez tort; je ne vous voyais pas ;»
Et l’affaire finit, sans un plus grand fracas.
Que fut-il arrivé, si prompt à la colère,
Il eût d’un fort soufflet payé le téméraire ?
Que ce dernier criant, peut-être, et de nouveau,
Frappant, on les eût crus, mis au même niveau,
- Honnis, bernés, sifflés, hués, mis à la porte.
Ton cas, tu m’en peux croire, est de la même sorte Tu me dis ton rival grossier, impertinent :
Crains qu’on ne te regarde et mette au même rang. Si cet auteur veut bien se rendre méprisable, Faut-il absolument que tu lui sois semblable ?
Ou crois-tu que, chez lui, sifflant un mauvais goût, Chez toi, par fantaisie, on applaudira tout ? Garde-toi de compter sur un pareil caprice :
J'aime, dans un ami, sa vertu, hais son vice ;
Pour moi, sans m’égarer dans un sentier tortu, Partout, le crime est crime, et la vertu, vertu.
Le parti qu’on soutient ne fait rien à la chose : C’est, même, injurier une honorable cause,
Que la défendre ainsi que ferait ton auteur,
D'un ton exagéré, plein de fiel et d’aigreur.
Ne crois pas qu’un gros-mot échappé de ta bouche Me semble plus poli, me paraisse moins louche, Que si mon ennemi l’eût, le premier, émis ;
Tout écrivain grossier s’est, pour moi, compromis ; Je déteste partout le style de Garasse......
« Vous voulez qu’aisément mon rival me terrasse, ‘Et que, sans regimber, je tombe sous ses coups ! ” Nullement; mais je veux modérer ton courroux ;
Je veux du vrai sentier te remettre la trace ;
Je veux te rappelller ce précepte d’Horace:
Qu'on ne peut, sans errer, ni-rester en-deça
Du tern.s mitoyen, ni passer au-delà. (f)
Lorsqu’à mauvais dessein quelqu'un sur toi s’avance, Contente-toi toujours d’une juste défense :
Toujours, de ton rival, pour plaire aux bons esprits, Épargne la personne, en blâmant ses écrits.
Encor, quant aux écrits, convient-il d’être juste ; De ne point voir Ocravs, alors qu’on lit Auçuste ; (g) - De ne point ressembler à ces écrivailleurs, Marteleurs du bon-sens, éternels criailleura,
(F) Est modusin rebus, sunt certi denique fines, Quos ultra cilrèque nequit consistere rectum.
(g) On sait que le cruel Triumvir Octave etle comparativement bon Empereur Auguste, ne sônt qu’un seul et même individu, Auguste a écrit-en prose et en vers ; mais il ne nous reste presqué rien de ses ouvrages. Ma pensée est qu’il faut juger d’un écrit par ce qu’il est en lui-même, et non d’après la haine ou l'amitié qu’on peut avoir pour son auteur, Lie
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Qui, sans/discernement et sans critique aucuné,
Semblent, comme les chiens, aboyer à la lune ;
Trempent, pour un ami, leur plume dans le miel,
Et pour un ennemi, la remplissent de fiel ;
Sur un mot du premier sottement s’extasient,
Et, sans entendre l’autre, impudemment s’écrient :
‘ Mensonge! absurdité !” Dans l'âge dit moyen,
Un prêtre est accusé d’être manichéen ;
À jour fixe, il parait; parle pour sa défense :
Du langage qu’il tient le tribunal s’offense ;
Refusant d’écouter plus longtems son discours,
Et se faisant pour lui volontairement sourds,
Les juges, de leurs mains, se bouchent les oreilles,
Pour s’écrier, après : “ Faussetés sans pareilles ! ”
Ainsi font des éerits nos ignorants brailleurs ;
Ce sont aveugles-nès détidant des couleurs :
Leur critique est risible, autant qu’elle est commode. L’exagération, chez-nous, trop à la mode,
Est encore un défaut que doit fuir, éviter,
L'auteur qui veut se faire applaudir, respecter,
Des gens instruits, s’entend. Parlant à l’ignorance,
Tel, d’un ton triomphant, crie à l’extravagance,
Au crime, au déshonneur, pour des opinions,
S’exténue et s’épuise en exclamations,
Sur des faits ambigus, des questions abstruses,
Donnant ses notions pour sciences infuses,
+Tel autre maintiendra que penser autrement,
C’est mériter la kar:, ou du moins le carcän.
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Et d’où vient, réponds-moi, cette étrange manie, Ce fol emportement, cette énerguménie, (h) Ce langage en cririe, en fureur converti ?
C’est, à n’en point douter, de l'esprit de parti ;
Esprit qui fait que l’homme, au lieu de parler, beugle, Pour le vrai, our le juste, est sourd, devient aveugle ;
Foule aux pieds le devoir, l'honneur, la vérité, Lt, parfois, est conduit jusqu’à l’absurdité ;
Surtout, quand, jusqu’au bout voulant pousser sa peinte,
Il se prend à quiconque à droit le contrepointe : Comme ii ne peut, alors, vaincre en argumentant, Son recours est d’aller en gros-mots s’emportant. Si ce travers se change en esprit de famille, Pour l’auteur étranger évoquant la Bastille, S’il peut, sur ses écrits, qu’il vous peint tout en noir, L'écrivain famillicr portera l’éteignoir.
Omar, pour son Koran, met le savoir en cendre. (1) C'est encore un travers, selon moi, de prétendre, Ainsi qu’un Turc pourrait faire en son bachalic, Sur son goût, quel qu’il soit, régier ceux du public ; Proclamer qu’un braillard avec goût se fait lire ; Si l’on goûte Cherbois, vouloir que je l’admire ;
(h) Ensrgumênie, venant d’énergumène, est encors un tcrme de mon invention. Je l’ai employé en prose en plusieurs occa-
sions.
(i) Omar, second calife des musulmans, et gendre de Manomer, s'étant rendu maître d'Aléxandrie, fit bràlicr la belle bibliothèque de cette ville, en disant à ceux qui voulaient l'en détourner: « Si ces livres ne contiennent que ce qu’il y a dans le Koran, ils sont inutiles; s'ils renferment quelque chcse qui y soit contraite, ils sont dangereux: dans l’un ou l’autre cas, il faut les
détruire, »
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Dire, non pas, « Je sens,» mais, « Messieurs, vous sentez,s
Ou, « d’admiration vous êtes transportés ;
« Vous tressaillez de joie :» ou, dans le sens contraire,
« Ce maussade écrivain vous met tous en colère.»
Nous goûtons! détestons! Eh! mais, qu’en savez-vous ?
Pensez pour vous, monsieur ; nous penserons pour nous. Le critique devient un censeur ridicule,
S'il veut, bizarrement, donner de la férule
À son contemporair. qui peut, sans le savoir,
Redire un vers, un mot, qu'ailleurs il a cru voir.
Avant de prendre en main la plume pour écrire,
Faut-il donc avoir lu tout ce qui s’est pu dire ;
Devrais-je crier: blanc, quand on a crié : noir,
# Ou dire trébucher, parce qu’on a dit choir ;
Et lorsque je pourrais m’exprimer avee grace, Joindre ensemble des mots qui se font la grimace ? Où tel autre fut doux, faut-il que je sois dur ;
S'il parla clairement, que je devienne obscur ;
Ou, de peur de puiser, boire à la même source, Qu’à tout moment, j'arrête ou détourne ma course ? « Un autre a dit la chose avant vous.»—Je vous croi; Mais c’est que, par hazard, il vécut avant moi :
Je l’eusse dite avant, avenu le contraire.
Faut-il donc approuver l'écrivain plagiaire ?
Non, mais qui nomme-t-on plagiaire écrivain ? Celui qui pille, prend et dérobe sous main ;
Qui pendant son larcin, avant, après, se cache.
Cet homme, à mon avis, est un poltron, un lâche : Un pauvre, paresseux et digne de mépris,
Qui ne possède rien que ce ou a surpris,
Mais faut-il, entre nous, appeller plagiaire L'auteur parlant, parfois, de la même manière Qu’un auteur plus ancien, traitant mêmes propos : Des plumes ce serait ordonner le repos ;
Et, si pour quelques uns l’ordre était salutaire,
. H n’en serait pas moins à la raison contraire. Est-ce plagiat, si, rarement, ingénu, J'imite ou reproduis un écrivain connu ?
Non, de mon procédé quiconque, alors, s’offense Est fâché que je fasse honneur à sa science ; Que je le croie, au moins, un érudit lecteur. Qu’'au Canada, soudain, apparaisse un auteur, Libre de préjugés, modéré, véridique,
Guidé par l’amour vrai de la chose publique :
Je dirai que son livre, admiré des lecteurs,
Est souvent, chez Bowmax, (3) entourré d’acheteurs ; Et ma muse sera, pour la chose, honnie, :
Ft dite plagiaire, à bon droit! Je le nie.
Je conseille, pourtant, au moderne écrivain,
Copiant de mémoire, ou le livre à la main,
De dire à son lecteur, par des lettres penchées,
Des choses qu'il transcrit : Là, je les ai cherchées.
Il fera mieux encor, si ses extraits sont longs,
De nommer ses auteurs par leurs noms et surnoms. . na .
(5) Quelques années plus tard, j'aurais dit : Est souvent, chez Bossanee, &c. Je dirais présentement : Est souvent, chez Duronr, &c. ou, Est, chez FaBre, souvent, entourré d’acheteurs.
Muis, lui chercher chicane, ou lui faire la niche, Si d’un autre, chez lui, l’on trouve un hémistiche, Ou deux, et pour cela vouer son livre aux vers, C’est se rendre risible, en jugeant de travers.
Celui-là, plus encore, à mon gré, déraisonne,
Qui juge d’un écrit sur l’air de la personne ;
Sur sa religion, son pays. De quel droit ?
Qu'il soit petit ou grand, laid ou beau, courbe ou droit ; Qu'il ait, comme Magot, la figure grotesque,
La démarche, le port, ou le maintien burlesque ; Qu'il se dise gallois, écossais, canadien ;
Qu'en sa religion, il soit juif ou chrétien,
Qu'il suive les leéons de Genève ou de Rome ;
Ce n’est pas sur ce point qu’il faut juger d’un homme, D'un écrivain, surtout, en pays tolérant. ( j)
Voici, sur ton auteur, quel est mon jugement :
Quand, voyant de sang-[roid quatre-vingt-dix-neuf crimes, Il dit qu’un Breton mort demande cent victimes ; (k) . Lorsque, calomniant et son peuplé et son roi,
Il les peint sans pitié, sans honneur et sans foi; (1) Ou, lorsque, respirant le meurtre et le carnage, Conseillant la vengeance, et l’horreur et l’outrage,
(j) Je suis bien éloigné d’approuver le manque de patriotisme, ou de louer l'indifférence en fait de religion; mais je ne peux m’empêcher de trouver ridicule et igjuste de reprocher publiquement à un homme, comme-on l'a fait à l’époque dont il s’agit ici, [1813 et 14,] ct depuis, ct le lieu de sa naissance; ct la croyance qu’il a héritée de se# pères ; surtout dans un pays dont ia population se compose de tant de nations et de sectes différentes.
(k) A l'occasion des représailles.
(4) Virtuellement ct par inductiôn, s'entend ; et non sans doute intentionnellement et directement.
H trouve impertinent qu'aux Hurons, Iroquois,
Dans leur ,:uerre pour nous, l’on impose des lois,
Je m’indigne à bon droit. Mais, quoiqu'il puisse dire,
S'il fait frémir, parfois, plus souvent, il fait rire :
Dans un tissu grossier âe contradictions,
Le vrai même, chez lui, prend l’air des fictions :
Quand il donne au vaincu douze fois plus de gloire,
Que n’en a le vainqueur, au jour de la victoire ; (m)
S’il prédit le passé, raconte l’avenir,
D'un ton grazement sot, je n’y puis plus tenir. Pouitsui, dans ce qu'il dit, soit en vers, soit en prose,
En réprouvart beaucoup, i’:pplaudis quelque chose :
Dit-il qu’il faut ici plus d’argent, de soldats ;
Je suis de son avis, l’approuve, et ne ris pas :
Soutient-il, défend-il notre brave milice ;
Que ce soit franchement, par humeur, par caprice, J Qu'importe à moi, lecteur ? l’écriyain soit béni! L Quoiqu'il en soit, enfin, je me tais, j'ai fini. l | I (m) A l’occasion du combat naval sur le lac Erié. :
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