LES MŒURS ACADIENNES
PLarox, dans sa République, Veut l'impossibilité ;
Fé£néLon, dans sa Bétique, Outre la réalité:
Ïls peignent une chimère,
Un bonheur imaginaire,
D'un faux éclat revêtus :
Restons; restons sur nos plages ; Nous y trouvons de vrais sages, De véritables vertus.
Quand, de l’heureuse Arcadis Ils offrent la fiction,
Les Grecs, de notre Acadie Nous font la description :
Ici, les douces manières,
Les vertus hospitalières,
Ont leur empire établi;
Ici, l’on revoit l’image
Et des mœurs du premier âge, Et d’un bonheur accompli.
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Près de la rive fleurie D'un tranquille et clair ruisseau Serpentant dans la prairie,
. Sur le penchant d’un côteau,
r+ le printemps de mon âge, Savourant le frais ombrage, Libre de soins, de soucis, Un homme à tête chenue, A contenance ingénue, Tout près de moi s’est assis.
De l'accent de la tristesse, Poussant un profond soupir,
« Hélas!» dit-il, « la jeunesse
« Ne connaît que le plaisir ;
« Mais, bientôt viennent les plaintes, « Les soins, les soucis, les craintes, « La triste réflexion:
« L'homme grandit dans la joie,
« Pour vivre aux chagrins en proie, « Mourir dans l’affliction.
e Veuillez,» lui dis-je, « mon père,s Interrompant son propos,
« De quelque terre étrangère
« Si vous avez fui les maux;
« Si ce n’est point vous distraire
« D'un voyage nécessaire,
« Me conter par quel malheur,
« Par quel fléau de nature,
« Quelle cruelle aventure,
« Vous sentites la douleur.
« Je ne.suis point en voyages».
Dit le vieillard, affligé ;
« Mais, quand j'étais à ton âge, « Mon enfant, jai voyagé ;
« J’ei fai ma douce patrie :
e Loin de ma terre chérie,
« De mes frères, désolé,
« Dans le regret, l’amertume,
« Le noir chagrin qui consume, « Mes jours, depuis, ont coulé.
« Tu veux connaître la cause:
« De mes maux,» ajouta-t-il ;
« Ah! trop complèxe est la chose,,
« Pour que j’en suive le fil :
« Mais, si de nos jours prospères,.
« Si du bonheur de mes pères,
« Le récit peut t’éjouir,
« Je vais t’en dire l’histoire ;
« Écrite dans ma mémoire
« Je la tiens ; veuille l’ouir,
« Fécond en lacs, en rivières,
« Partout baigré par la mer,
« Quoiqu'’aux époques premières, « Notre pays fût couvert
« De forêts immesurables,
« Jamais d'hommes misérables
RS
«ll ne put être appelé
# Le triste ou pauvre habitacle, « Non plus que le réceptacie
€ Du criminel harcelé.
« Amusement qui délasse,
a Ailleurs, de plus graves soins,
« Dans les premiers tenps, la chasse a Pourvut aux premiers besoins,
« Nous fut de quelque ressource ;
e Mais bientôt d’une autre source
« Le bonheur nous fut acquis ;
« Renonçant à l'aventure,
« Nous donnons à la culture
« Le sol par nos mains conquis.
« Bravant le froid, la bruine,
« Et sans factices besoins,
‘ Jamais de la médecine
« Nous n’invocmes les soins.
« Chez nous, les cours de justice « N’ont jamais puni le vice
« En crime dégénéré :
« Point d’amoureuses intrigues ; « Et des complots et des brigues a Le nom même est ignoré.
« Parmi nous, la politique
« Fut d’être franc et loyal; « D’abjurer toute réplique
« Au commandement royal :
s« Chérissant nos anciens maîtres,
« Pleins de respect pour nos prêtres,
« Et fermes dans notre foi ;
« Nul de nous ne fut rebells ; * ; « Nul, brouillon; nul, infidèle :
« Tout puur Dieu, tout pour le roi,
« Le bonheur de notre vie
« Fut la médiocrité ;
e Nous la passions sans envie,
« Das notre humble honnêteté :- « Par un travail ordinaire,
« Acquérant le nécessaire,
« Chez nous, l’on ne vit jamais
« Ni la hideuse indigence;
« Ni l'orgueilleuse opulence ;.
« Ni cabanes, ni palais.
« Parmi nous, l’argent fut rare ; | « L’or nous fut presque inconnu ;.
« Mais, à qui n’est point avare
« Faut-il un gros revenu ?
« Avec le froment, l’aveine,
« Le lin, le chanvre, la laine,
« Des peaux, du sucre et du lait, « Et tout ce qui s’en peut faire, a Par industrie ordinaire, ( « Qui n’eût été satisfait ?
« Parfois, dans mes rêveries, | ï « Revenant à mon printemps,
* Je revois dans nos prairies,
« Dans nos vergers, dans nos champs,
« Les gras troupeaux qui mugissent,
« Les épis pleins qui jaunissent,
x Les fruits aux arbres pendant ; e « Et nos greniers et nos granges, « Des moissons et des vendanges, « Ou pleins, ou se remplissant.
« Oh! trop décevant mensonge !
« Très souvent, je crois revoir, « De mon père, dans un songe, À « L’antique et simple manoir :
‘ « De chaque meuble, à sa place, e Ma mémoire me retrace « Et la forme et la façon, « Et son ordinaire usage ; « Me rappelle, enfin, l’image 1 « Et le train de la maison.
« Mais, dans la maison voisine, | | « Faut-il que ce soit, hélas!
à « En songe, que d’Angéline
{ « Je contemple les appas, | « Ses traits, sa taille divine ; « Que sa douceur enfantine « Me rende aimant et joyeux !
| a Ne ris pas de mon langage ; i « Car, mon enfant, à mon âge, b « On ne peut être amoureux.
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« Non, d’une amoureuse flâmé « Je ne sens plus les ardeurs,
« Et je trouve, dans rnon âme, a Une autre source à mes pleurs :
« Celle-qui, par mariage, « Lorsque serait venu l’âge, « Devait faire mon bonheur,
\ « Ne me laisse, avec sa mère, « Trainée en terre étrangère, « Qu'’une accablante douleur.
« Peut-être, par la tempête. ...:
e En mer je la vis cingler.....»
Jci, le vieillard s’arrête ;
Je vois ses larmes couler ;
Son cœur de chagrin se serre.
« C’est bien,» lai dis-je, « mon père ; « Vous avez assez conté :
e Par la douleur d’un cœur tendre,
« Le plaisir de vous entendre « Serait trop cher acheté.”
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