‹ Epitres, satires, chansons, epigrammes et autres pièces diversChapitre 17 sur 48 · LES MŒURS ACADIENNES · texte numérisé non relu

LES MŒURS ACADIENNES

Platon, dans sa République, Veut l'impossibilité ; Féxéloit, dans sa Bétique, Outre la réalité :

Ils peignent une chimère, Un bonheur imaginaire, D'un faux éclat revêtus :

Restons, restons sur nos plages ; Nous y trouvons de vrais sages.

De véritables vertus.

Quand, de l'heureuse Arcadie '

Ils offrent la fiction,

Les Grecs, de notre Acadie

Nous font la description :

Ici, les douces manières,

Les vertus hospitalières.

Ont leur empire établi ;

Ici, Ton revoit l'image

Et des mœurs du premier âge,

Et d'un bonheur accompli.

Près de la rive fleurie D'un tranquille . et clair ruisseau Serpentant dans la prairie, Sur le rcnchant d'un coteau»

Dans le piintemp» de mon âg«^ Savourant le frais ombrage, Libre de soins, de soucis, Un homme à têle chenue, A contenance ingénue, Tout près de moi s'est assis.

De l'accent de la tristesse,

Poussant un profond soupir^

« Hélas [■> dit-il, « la jeunesse

« Ne connaît que le plaisir ;

€ Mais, bientôt viennent les plaintes,

« Les soins, les soucis, les craintes,

« La: triste réflexion :

« L'homme grandit dans la joie,

« Pour vivre aux chagrins en proie,

« Mourir dans raffiiction.

« Veuillez,» lui dis- je, « mon père,»

Interrompant son propos,

« De quelque terre étrangère

« Si vous avez fui les maux ;

« Si ce n'est point vous distrairç

« D'un voyage nécessaire,

« Me conter par quel malheur,

« Par quel fléau de nature,

« Quelle cruelle aventure,

« Vous sentîtes la douleur.

« Je ne suis point en voyage,»

Dit le vieillard, affligé ;

« Mais, quand j'étais à ton âge,

• Mon enfant, j'ai voyagé ;.

« J'ai fui ma douce patrie t

« Loin de ma terre chérie,

« De mes frères, désolé,

« Dans le regret, l'amertume,

c Le noir chagrin qui consume,

« Mes jours, depuis, ont coulé.

« Tu veux connaître la cause

« De mes maux,» ajouta-t-il ;

« Ah ! trop complexe est la chose,

« Pour que j'en suive le fil :

tt Mais, si de nos jours prospères,

« Si du bonheur de mes pères,

« Le récit peut t'éjouir,

« Je vais t'en dire l'histoire ;

« Écrite dans ma mémoire

« Je la tiens ; veuille l'ouir.

« Fécond en lacs, en rivières,

« Partout baigné par la mer,

« Quoiqu'aux époques premières,

« Notre pays fût couvert

« De forêts immesurables,

« Jamais d'hommes misérables

■ Il ne put être appelé « Le triste ou pauvre habitacle, « Non plus que le réceptacle « Du criminel harcelé.

« Amusement qui Jélassc,

« Ailleurs, de plus graves soins,

« Dans les premiers temps, la chassô

« Pourvut aux premiers besoins,

« Nous fut de quelque ressource ;

c Mais bientôt d'une autre source

f Le bonheur nous fut acquis ;

« Renonçant à l'aventure,

« Nous donnons à la culture

« Le sol par nos mains conquis,

« Bravant le froid, la bruine,

« Et sans factices besoins,

" Jamais de la médecine

« Nous n'invocàmes les seins.

« Chez nous, les cours de justice

« N'ont jamais puni le vice

« En crime dégénéré :

« Point d'amoureuses intrigues ;

« Et des complots et des brigues

« Le nom même est ignoré.

€ Parmi nous, la poliiique « Fut d'être franc et loyal ; « D'abjurer toute répliqué

t Au commandement roval ;

« Chérissant nos anciens maîtres, « Pleins de respect pour nos prêtres, « Et fermes dans notre foi ; « Nul de nous ne fut rebelle ; m Nul, brouillon; nul, infidèle :

« Tout pour Dieu, tout pour le roi.

« Le bonheur de notre vie

e Fut la médiocrité ;

€ Nous la passions sans envie,

« Dans notre humble honnêteté r

« Par un travail ordinaire,

• Acquérant le nécessaire,

« Chez nous, l'on ne vit jamais

« Ni la hideuse indigence ;

« Ni l'orgueilleuse opulence ;

« Ni cabanes, ni palais.

« Parmi nous, l'argent fut rare ; « L'or nous fut presque inconnu ; « Mais, à qui n'est point avare « Faut-il un gros revenu ?

a Avec le froment, l'aveine, « Le lin, le chanvre, la laine, « Des peaux, du sucre et du lait, « Et tout ce qui s'en peut faire, a Par industrie ordinaire, « Qui n'eût été satisfait ?

« Parfois, dans mes rêveries, « Revfnant à mon printemps,

K Je revois dans nos prairies, « Dans nos vergers, dans nos champs, « Les gras troupeaux qui mugissent, « Les épis pleins qui jaunissent, « Les fruits aux arbres pendant ; « Et nos greniers et nos granges, « Des moissons et des vendanges, « Ou pleins, ou se remplissant.

« Oh ! trop décevant mensonge !

K Très souvent, je crois revoir, « De mon père, dans un songe, « L'antique et simple manoir :

« De chaque meuble, à sa place, « Ma mémoire me retrace « Et la forme et la façon, « Et son ordinaire usage ; « Me rappelle, enfin, l'image « Et le train de la maison,

« Mais, dans la maison voisine, « Faut-il que ce soit, hélas !

« En songe, que d'Angéline « Je contemple les appas, a Ses traits, sa taille divine ; « Que sa douceur enfantine « Me rende aimant et joyeux !

« Ne ris pas de mon langage ; « Car, mon enfant, â mon âge, « On ne peut être amoureux.

• Non, d'une amoureuse fiàrae

• Je ne sens plus les ardeurs, c Et je trouve, dans mon âme,

« Une autre source à mes plears :

« Celle qui, par mariage, « Lorsque serait venu l'âge, < Devai; faire mon bonheur, « Ne me laisse, avec sa mère, « Trainée en terre étrangère, « Qu'une accablante douleur.

« Peut-être, par la tempête

« En mer je la vis cingler »

Ici, le vieillard s'arrête ;

Je vois ses larmes couler ;

Son cœur de chagrin se serre.

« C'est bien;» loi dis-je, « mon père ]

« Vous avez assez conté :

« Par la douleur d'un cœur tendre^

« Le plaisir de vous entendre

« Serait trop cher acheté."

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