CONTRE L'ENVIE.~(1S
Mal ou bien, mon début fut contre l'avarice. Cheminant, l'autre jour, je rencontre Fabrice ; La canne sous le bras, un pamphlet à la main; « L'avez-vous lu, 5^ dit-il. — « Quoi? — Ce dur Chapelaini... « Que vois-je ? vous riez ! mais ce n'est pas pour rire « Que ce malin esprit me lance et me déchire, « C'est bien à ce méchant qu'il faudrait du bâton : 1» Que lui peut importer que je sois chiche, eu non? « Parbleu ! que ne m'est-il donné (k. le connaître ! « Que ne puis-je, à l'instant, le voir ici paraître ! « Que j'aurais de plaisir à le bien flageller !. . . « — Peut-être ce n'est pas de vous qu'il veut parler. « — Si ce n'est pas de moi, c'est d'un («) qui me ressemble. « — Dans ce cas, mon ami, c'est de vous deux ensemble.»
L'on voit que ma satire a fait un peu de bruit: Oh! puisse-t-elle aussi produire un peu de fruit! Il est temps d'en venir à ma seconde épître : Celle-ci roulera sur un autre chapitre ; Chapitre sérieux, et peu fait pour les vers ; Mais je dois attaquer tous les vices divers.
(a) C'est dhin, pour àe qvelqxCun, peut-il se dire, môme en vers? Je l'ai certainement lu quelque part; ainsi, si c'est uns licence, ce n'est pas uae innovation. Au reste, pour bien comprendre ce dialogue, il faut savoir que la satire précédente fut publié*, en partie, daûa VJlurore, quelques mois avant ceU»-ci,
On a beaucoup écrit et parlé de lenrie ; Mais dans tous ses replis l'a-t-on jamais suivie? « L'envie est un poison, a-t-on dit, dangereux, « Car Tarbre qui le porte est un bois cancéreux. « L'homme envieux ressemble au reptile, à Tinsecte ; « Car tout ce qu'il atteint de son souffle, il l'infecte ; « Mais cet homme, souvent, fait son propre malheur, « Comme, en voulant tuer, souvent l'insecte meurt.* L'envie est fort commune au pfays où nous sommes ; Elle attaque et poursuit, très souvent, nos grands hommes ; Noî grands hommes 1 tu ris, orgueilleux Chcrisoi, Qui crois qu'il n'est ici nul grand homme que toi, Ou plutôt, qui voudrais qu'on t'y crût seul habile : Croyance ridicule et désir inutile.
On porte envie aux biens, on porte envie au rang ; Assez souvent, l'envie a méconnu le sang ; Elle règne souvent dans la même famille. Et la mère, parfois, porte envie à sa fille. Je sais, à ce sujet, un fait assez plaisant : Ce fait-là ne fut point forgé par Lahontan : (h) Sans aller consulter un auteur qui radote, Je trouve au Canada mainte et mainte anecdote.
Une famille fut, jadis, à Montréal ; Le patron se disait issu du sang royal : Il ne le croyait pas, mais le faisait accroire. Il mourut à trente ans, si j'ai bonne mémoire,
(b) Militaire et voyageur, qui a écrit des Lettres, &c. sur le Canada, et qui ne jouit pas de la meilleure réputation de véracité. On fait particulièrement allusion ici à ce qu'il dit des dames de Montréal. .' • .
Ou piutôtj si l'on m'a conté la vérité,
Laissant peu de regrets aux gens de sa cité,
Peu de biens aux enfans de son aimable épouse ;
Épouse, qui de lui jamais ne fut jalouse, (c)
Elle avait vingt-cinq ans, quand son mari mourut.
Des qu'on sut l'homme en terre, on vint, on accouru»
Consoler, ranimer, la jeune et belle veuve,
Qu'on croyait succomber sous la terrible épreuve.
Quand on sut que gaîment on pouvait Faborder,
Chez elle, de partout, les galans d'abonder.
Que fit-elle avec eux ? je ne le saurais dire ;
Et ma muse, entre nous, n'aime point à médire
Enfin, il en vient un qu'elle veut épouser ;
Mais, pour y parvenir, il lui fallut ruser.
De ses filles, déjà, l'aînée est femme faite,
Est belle, aimable, gaie, enfin, presque parfaite ;
.Et la mère avait beau vouloir se l'attacher,
Le galant paraissait vers le tendron pencher :
La plus jeune, à ses yeux, semblait aussi plus belle,
« Que ferai-je ? comment me débarasser d'elle ?
« Je ne vois qu'un moyen, c'est de la renfermer
« Sous la clef, dans sa chambre, afin d'accoutumer
K Mon amant à me voir et seule et sans ma fille. ^>
Quand l'amant arrivait, la mère de famille
Avait, auparavant, relégué dans un coin
L'objet de sa visite. Il ne se départ point ;
(c) Parce qu'elle ne l'aimnit peint : ce dont je pr«?Tiens d'avîince, de peur que quelque malin n'aille imaginer que je berne ici e mai», pour n'avoir donné aucun sujet de jnlou?ic à ea femme.
». uevient patient : à tout on s'accoutume.
• Ma fille a la migraine, ou bien elle a le rhume,» Disait la mère ; « hélas ! son mal est radical ;
• De l'épouser, monsieur, vous vous trouveriez mal :
« D'ailleurs, elle devient, de jour en jour, moirts belle ; « Je suis, à dire vrai, beaucoup plus jeune qu'elle : « Plût à Dieu qu'elle fût, de tout point, aussi bien ; « Car jamais, dieu-merci, je ne me plains de rien.» Elle dit tant, f:t tant, qu'à la fin, le compère Laissa la fille en paix, pour épouser la mère. Mais le fait dont je parle est passé dès longtemps, Citons, plutôt, citons des exemples vivants. Rarement la beauté fut exempte d'envie : Les Grâces ont formé tous les traits de Sylm4 : J'admire, en la voyant, son ûont noble et serein ; De roses et de lis se compose son tein : Elle a le nez, les yeux, et la bouche charmante, Le port majestueux et la taille élégante; Elle rit, elle chante, elle parle, elle écrit. Avec grâce, dit tout, fait tout avec esprit ; A la voir, qui pourrait croire qu'on en médise ? Écoutez, cependant, comment en parle Élise : « Sylvie est belle, mais, on pourrait l'égaler ; c Et, sur son compte, je. . . .je n'en veux pas parler ; ■ Si je vous le disais, vous en seriez surprise. m — Est-il vrai .' qu'est-ce donc .' que dites-vous, Élises.* « Vous vous trompez, ma chère. — Oh î non, je le &ait bic» } « Je suis tûre du fait ; mais je n'en dirai rien.»
VoillX souvent à quoi porte la jalousie : Ce n'est pas médisance, ici, c'est caîomnif .
« Mon voisin Philaris s'enrichit,» dit Jiîédor ; « Je ne sais pas, ma foi, d'où lui vient tout son or ; « Autant, ou mieux que lui, jxntends la marchandise ; « Et c'est toujours chez lui qu'en voit la chalandise. « Il faut qu'il soit fripon, ou bien qu'il soit sorcier : « Autrefois, je l'ai vu pauvre et petit mercier ; « Le voilà gros bourgeois, pouvant rouler caresse ; « Pour le moins, aussi fier qu'un enfant de Flicosse ; « Tandis qu'il faut que moi je me promène ù pié. « Philaris fait envie, et moi, je fais pitié : « J'enrage, de bon cœur, voyant l'or qu'il entasse.» Médor, sais-tu pourquoi ton voisin te surpasse ? C'est que, sans être avare, il règle sa maison Avec économie, et selon la raison :
Sa richesse par-là promptement s'est accrue.
Cet homme qu'on rencontre à chaque coin de rue, Devant vous toujours prêt à vous faire plaisir, A l'ouir, vous diriez qu'il n'a d'autre ccsir Que votre intention, votre dessein prospère. « Oui, vous réussirez ; je le crois, je l'esptre ; « Et si, par quelque endroit, je pouvais vous servir. . . Partez d'auprès de l'homme, ou laissez-Ic partir : « Il croit venir à bout de sa folle entreprise.» Dit-il, « fut-il j-amais pareille balourdise.^ « C'est un homme sr.ns fonds, sans appui, san3 taîcns ; « En vérité, je crois qu'il a perdu le sens.» B
Cet homme qu'il noircit court la même carrière Que lui-même, et le laisse assez loin eu arrière.
L'ignorant, quelquefois, porte envie au savant : La chose a même lieu de parent à parent. Cette sorte d'envie est quelque peu rustique : Racontons sur ce point une histoire authentique, Et dont tous les témoins sont encore vivants. Phiîcmathe n'eut point de fortunés parents ; Tout leur bien consistait en une métairie, Même, les accidens fâcheux, la maladie, Le sort, l'iniquité d'un père, à leur endroit, Les réduisirent-ils encor plus à l'étroit : Mais quoique Philomathe eut des parens peu riches, Jamais, à son égard, il ne les trouva chiches, Et de se plaindre d'eux jamais il n'eut sujet : Rendre leur fils heureux était leur seul objet : Ne pouvant lui laisser un fort gros héritage, ils voulueent qu'il eût le savoir en partage : L'n bon tiers de leur gain et de leur revenu Passait pour qu'il fût bien logé, nourri, vêtu. Mais que gagnèrent-ils ? la haine de leurs frères : Tout les collatéraux et même les grands-pères ♦De CCI sages parens deviennent ennemis, Et laissent retomber leur haine sur l«ur ûls. Eux, pour toute réponse et pour toute vengeance, Ils méprisent les cris de leur rustre ignorance.
L'envieux, quelquefoi?, porte envie à l'habit, Et de le porter tel vous fait presque un délit.
L on peut trouver à dire à chose de la sorte, Alors qu'on y met plus qu« son état ne porte ; Mais blâmer de l'habit la forme ou la couleur, C'est être, à mon avis, ridicule censeur, Se mêler un peu trop des affaires des autres. Ce travers est pourtant commua parmi les nôtres. J'ai vu (l'on peut tenir le récit pour certain,) Un jeune komme, depuis quelques mois citadin, Craignant d'être hue dans son rustique asile, Laisser, pour s"y montrer, l'habillement de ville, C'est-à-dire quitter r/ia&îf pour le capo/. (d)
Le fait suivant est vrai, bien qu'il soit un peu sot ; Je le tiens d'un témoin que je sais véridique : Un jour, un citadin d'origine rustique, Fut prié d'un souper que devait suivre un bal : C'était, s'il m"en souvient,, un repas nuptial. Le convive oublia de changer de coutume : (De ses nouveaux voisins il suivait la cov.tume :) On le voit arriver, on ne dit rien d'abord ; Dès le commencement, on est assez d'accord ; Mais lorsque Feau-de-vie est montée à la tête, C'est alors qu'on se met à jouer à la bête. De tomber sur notre hôte on cherche l'à-propos ; On le trouve, car l'hôte est fertile en bons-mots.
(d) Dans les vers précédents, le mot hahii eat piie pour Thabillement eu général ; ici, c'est pour une espèce particulière d^ Têtement. Tout le monde sait la différence qu'il y a, quant a la forme, entre Vhabit et le capot ; et que le deraiw est paitiouker aux habitOBi de noe ©aBïpagnos.
*■ Ta te moques de nous, je crois,-» lui dit un rustre : « Tua habit est fort beau, mais il a trop de lustre : « Nous sommes compiaisants, nous allons l'éponger,» Ils prennent l'hôte, et puis, tout droit le vont plonger, Vcfu comme il était, au bord de la rivière ; Et le roulent, après, dans un tas de poussière» Le malheureux en fut malade quinze jours, Et perdit son habit ; mais il eut son recours : Nos rustres, amenés par-devant la justice, Pn jèrent médecin, habit, voyage, épice ; Apprirent, comme on dit, à vivre, à leurs dépens.
Mais l'envie est, parfois, cause de maux plus grandsu Pourquoi nos gens heureux sont-ils en petit nombre ? C'est que plusieurs de nous sont jalous de leur ombre. Quelqu'un désire-t-il, comme on dit, s'arranger, Aussitôt chacun cherche à le décourager ; Chacun le contredit, le tourne en ridicule ; Et même de lui nuire on ne fait point scrupule. IlconduiiF, jalousés, que d'hommes à talents Ont quitté leur pays, ou sont morts indigents ! Est-ce ainsi qu'on en use en France, en Angleterre i* L'étranger qui s'en vient habiter notre terre, Voyant chez nous si peu d'accord ou d'amitié, S'indigne contre nous, ou nous prend en pitié. Faut-il que l'envie entre en des cœurs magnanimes ! Ici, Germains, Bretons sont toujours unanimes : Nous ne les voyons point se nuire, s'affliger, pour un brimborion prôl» à «'eatr'égcrger ;
Plaider pour uPr brin d'herbe, une paille, une cosse.
Voyez, surtout, voyez les enfans de TÉcosse ;
Comme ils s'entr'aident tous, du manant au marquis.
Voyez les Iroquois et les Abénaquis :
Nous osons les traiter de nations barbares ;
Mais voyons-nous chez eux des jaloux, des avares ?
De la simple nature ils suivent les sentiers ;
lis sont farouches, fiers, indociles, ailiers ;
Mais il faut voir entr"eux la conduite qu'ils tiennent ;
Comme ils sont tous d'accord, et toujours se soutiennent.
Ce qu'ils furent jadis, ils le sont aujourd'hui.
Un autre tort; c'est d'être envieux pour autrui ; Quand on a des parens, vouloir qu'on les préfère A quiconque se meut dans une même sphère ; Grincer presque des dents, et frémir de fureur, Si quelqu'autre est cru, dit aussi bon procureur, Aussi bon médecin ; si, dans l'art littéraire, Il sait également instruire, amuser, plaire. Ce travers-là provient de partialité, Et se peut appeller familiarité, Si par-là l'on entend, non propos de soudrille, Mais ameur exclusif des siens, de sa famille.
Toutefois, il faut être équitable et discret. Et ne confondre point l'envie et le regret: On peut, quand on est, vieux, regretter la jeunesse ; Quand on est pauvre, on peut désirer la richesse ; On peut, quand on écrit d'un style trivial. Sans crime, souhaiter d'écrire un peu moins mal. B3
Il fst mime permis à qui raisonne et parle
Aussi rulgairement que Baroch ou que Carie,
De vouloir être un peu moins sot et moins pesant.
Mjlljeur à qui peut être à tout indifférent.
Voit-on l'homme d'esprit réduit à la besace ;
L'imbécille occuper une honorable place ;
Ramper l'homme de bien, et le lâche régner ;
On peut, alorS; on peut, à bon droit, s'indigner.
Mais être malheureux par le bonheur d'un autre ;
Croire du Lien d'autrui, qu'il amoindrit le nôtre ;
C'est là ce que j'appelle être envieux, jaloux ;
C'est à cet homme-là que je porte mes coups. . . .
« Recommencez-vous, donc ? Ah ! bon dieu ! trêve ! trêve W
Oui, par pitié pour toi, jaloux P r, j'achève.