SATIRE III
CONTRE LA PARESSE.— (iSiS)
D'u^î ton grave et hardi, débutai-je pour rire ? Non, ce fut tout de boa que je promis d'écrire. Sans trop soigner mon style, ou rechercher mes mo^s, J'effraîrai les méchants, et me rirai des sots ; Je poursuivrai partout le vice et la folie : A ce noble dessein ma parole me lie.
L'on cira : « D'où vient donc un silence si long, {a) • Après un si grand bruit, un repos si profond? « Fi du poète qui si longtems se repose. » Lecteur, de ce repos veux-tu savoir la cause ? Depuis cinq ou six mois, je cherche maint sujet, Où je puisse exercer ma verve, vain projet : La Paresse (6) irritée affaiblit mon langage, Rallentit mon ardeur, amollit mon courage, Épanche la langueur sur chacun de mes feens : Pour la vaincre, je fais des efforts impuissans : Contre elle vainement je cherche à tenir ferme : De son pouvoir sur moi je ne puis voir le terme. Oh! quand de ce combat sorlirai-je vainqueur? Quand reprendrai-je, enUn, ma force et ma vi-ueur ?
(a) Cett? pièce ne fut publiée dans Wiiirore que six mois après la précédent-e.
(h) On voit que la pax-*=5e f st iri personnifiée, comme elle l'eêt pertout où jV.r.ipIoi« un ? capital.
La Paresse, aujourd'hui, me joue un tour de Basque Si donc je la déroile, ou plutôt, la démasque ; Si j'expose au grand jour ses procédés pervers, Et si je la poursuis dans ses replis divers. Qu'est-ce, sinon punir et venger une injure r Comme la vanité, Tavarice, l'usure, La nommer par son nom, c'est assez la punir : Commençons donc, d'abord, par la bien définir. Je demande et réponds : Qu'est-ce que la paresse ? Une indigne langueur, une lâche molesse. Qui fait qu'on ne fait rien, quand on doit travailler, Ou qu'on dort mollement, quand on devrait veiller ; Quand on est bien-portant, fait qu'on, se dit malade ; Fait, enfin, que l'on fait comme faisait Vervade.
Le sommeil au corps las redonne la vigueur, Dissipe la fatigue, et chasse la langueur. Lorsque pour le besoin sobrement on en use ; Mais c'est tout le contraire, alors qu'on en abuse Tel peut, pour sa santé, dormir toute la nuit ; Mais qui dort en plein jour et s'abuse et se nuit, Fait tort à son pays, fait tort à sa famille ; Et Sommeur ferait mieux rester dans sa coquille, Qu'à midi, se montrer, en se frottant les yeux, Semblant ne savoir pas combien font deux fois deux : Son voisin s'enrichit, tandis qu'il se repose : De son peu de succès sa cagnardise est cause : D'où vient, jusqu'à présent, voit-on languir Dormard? C'est que, journellement, il se lève trop tard.
ç Ponrquoi ne pas dormir, lorsqu'on n'a rien à faire ? C'est là du fainéant le prétexte ordinaire. « C'est pour passer le temps. ^^ Non, c'est pour le tuer : A savoir l'eniployer il faut s'habituer. Le temps passe assez vite : écoutez tout le monde : « Qu'est-ce le temps,» dit-on? «une vapeur, une onde, « Qui s'écoule, et qu'on voit disparaître à l'instant ; « L'éclair, qui naîl et meurt, presque au même moment, « Et dont à peine on a pu sentir la présence.»
Par la bonté des Dieux, la terre en abondance Pour le besoin de l'homme, ou son plaisir, produit Mainte herbe, mainte fleur, mainte plante, jnaint fruit î Sans offenser le Ciel on peut en faire usage ; S'en priver volontiers même serait peu sage ; Car il faut distinguer l'usage de l'abus, Et les plaisirs permis, des plaisirs défendus : Bien user, c'est sagesse ; abuser, c"est folie. Malheur au siècle où naît un perfide génie. Qui du système humain changeant l'ordre et la loi. Des dons de la nature intervertit l'emploi ; Sur un dépôt sacré poi-te une main coupable, Ou donne au genie-humain un conseil exécrable. L'un de la canne à sucre a fait couler le rhum ; Un autre du pavot a tiré Tcpiara :
L'un ou l'autre poison, en produisant l'ivresse, Ou fait naître, ou nourrit, ou mûrit la paresse. L'opium engourdit le Turc et le Persan, L« Tarlare et l'îndcu, l'Arabe et le liirmati.
Le rhum, en nos climats, fait d'horribles raragcB, Et, sous tous les rapports, cause d'iffreuî dommages Que de jeunes gens morts, pour en avoir trop pris ! Combien d'autres n'auront jamais les chereux gris, Si, malgré tant d'avis, de malheureux exemples, Ils en prennent encore à mesures trop amples, Ou qui, souvent, de jour, de nuit, se répétait. Font que chez eux l'ivresse est un état constat*. Reconnu, dès l'abord, à leur simple apparence. Omettant, si l'on veut, le surcroît de dépense Qu'un acharné bureur apporte en sa maison, De lui, de plus en plus, s'éloigne la raison ; De jour en jour, à tout il se rend moins habile ; Et dans le monde, enfin, devient plus qu'inutile. En effet, l'homme gris, du matin jusqu'au soir, Pourrait-il proprement remplir quelque devoir. Exercer quelque emploi ; se tirer avec gloire D'un travail exigeant du sens, de la mémoire.'* Non, n'ayant plus, alors, ni les membres dispos, Ni le cerveau rassis, ni l'esprit en repos, Il est nul, incapable. En un mot, un ivrogne, S'il est tel d'habitude, et, surtout, sans vergogne, Doit être, tôt ou tard, éconduif, bafoué. Et peut-être, de plus, sur la scène joué. En butte à tous les traits de l'esprit satirique.
Pour servir la Paresse encore, en Amérique, Viziliputzili (c) fit croître le tabac.
L'indolent Mexicain, juché dans son hamac.
(De notre campagnard modèle et prototype,)
Aralant, à longs traits^ par un tape, une pipe,
La vapeur et l'esprit d'un suc assoupissant,
S'ennirrait de fumée, et s'endormait content.
La pipe, au Canada, produit un grand dommage ;
Y tient trop souvent place et d'étude et d'ouvrage.
Passez-vous par les champs, dans le temps des moissons,
Vous entendez, partout : « Allumons ! allumons !»
Aussitôt fait que dit ; mais pendant qu'on allume.
Et qu'on fume, le fer refroidit sur l'enclume.
Chez notre laboureur, cinquante fois le jour,
Et le sac à tabac et la pipe ont leur tour :
Il fume, en se levant, fume, quand il se couche ;
En un mot, à toujours une pipe à la bouche,
Comme n'ayant, du tout, affaire qu'à fumer.
C'est aimer un peu trop à flairer, à humer
La fumée, à son dam : car le feu de la pipe,
Tombant sur une paille, une feuille, une ripe,
Allume un incendie affreux, et très souvent,
D'un riche agriculteur fait un homme indigent.
Naguère, à Tahager advint malheur étrange :
* Allons,» dit-il, un jour, « visiter notre grange,
« Et voir, un peu, jusqu'où se monte notre bien.»
(C'était un jour de fête, il ne s'y faisait rien.)
(c) Principale divinité des Mexicains. Quelques auteurs ëcr^ vent Vizlipvtzli; d'autres, Viziliputzli ; d'autres, enfin, Viziliput' zili. J'ai ch©isi Torihographe qui convenait à mon vers.
6â grange, de froment contient six mille.gerbf9 ;
Son orge, son a veine, et ses pois sont superbes :
Il tressaille de joie, en contemplant le tout.
« Je rais, cnSn, remplir Kion cofTre, pour le coup ;
« A nîille individus je puis fournir des vivres ;
« Le beau bled, cet hiver, vaudra bien quinze livres ;
« Et douze cents minois, si je ne me méprends,
« Si je sais bien compter, font dix-huit mille francs ;»
Dit-il, en crayonnant sur un morceau de brique ;
(Tabager connaissait, un peu, raiithmétique,)
« Mille rainots de pois feront deux mille écus ;
« Mon orge me vaudra, j'en suis sûr, enccr plus ;
« Oui, je surpasserai mon voisin Latulipe.
Ce disant, il aveint son briquet et èa pipe,
Et sa pierre et son tondre, et bat, et s'asseyant ;
Il compte, il rêve, il fume, et s'endort, en funlaht.
Mais la pipe allumée, échappant de sa bcucl^fe,
Se viile sur le foin, qui lui servait de couche :
Il s'éveille en sursaut, et voyant tout flambant,
Il se lève, bondit, et se sauve, en criant:
« A l'incendie î au feu !» C'est inutile peine :
Son orge, son froment, ses pois et son aveine,
Et sa grange, tout brûle, et Thomme, en un monnient,
Voit sa gloire en fumée, et sa richesse au vent :
Tout est, en un instant, consumé par la flâme.
La paresse, souvent, du corps passe dans l'àme : Tel n'est pas parresseux pour orner sa maison, Arroeer son jardin, recueillir sa moissoR :
Caîtiver son esprit?. . . .Ah ! c'est une autre chose ; On ne peut s'y résoudre, on le craint, on ne l'ose : On est fier d'un verger, d'un champ, d'un palefroi, D'un chien : de son esprit, nullement. Loin de raos Le dessein de parler contre l'agriculture ; Cet art est le premier qui fut dans la nature : îl fait jaunir les champs, fait fleurir les jardins ; Il embellit la terre, et nourrit les humains, Enrichit le pays, entretient le commerce : Honneur, donc, et profit à quiconque Texerce. Mais devons-nous toujours soumettre i'ânie au corps : Négliger le dedans, pour parer le dehors ; Mettre avant l'infini (d) le moment ? J'aime à croire Que l'âme, après la mort, gardera la mémoire De tout ce qu'ici bas, l'homme connut, apprit ; Que si, sur terre, il a cultivé son esprit, Son esprit saura plus que n, par indo'îence, Il eût, avec son corps, croupi dans l'ignorarce. Oh ! combien ce pays renferme d'ignorans, Qu'on aurait pu compter au nombre des sarans, S'ils n'eussent un peu trop écouté la Paresse, Et s'ils se fussent moins plongés dans la molesse ! Combien, au lieu de lire, écrire, ou travailler. Passent le temps à rire, ou jouer, ou bâiller ! A l'exemple voisin des dix-huit républiques, (e) Vit-on jamais, ici, des corps académiques^
{d) L'infini en durée, ou l'éternité.
(e) A l'époque de la composition de cette satire, l'Union amé-
Privé d'un tel secours, ce qu'on apprit, enfant, On l'oublie et le perd, souvent, en vieillissant ; Surtout, quand, à cet âge, étudiant par force, On n'a pu du savoir attrapper que l'écorce. Quand se réveilleront tous nos esprits cagnards ? Quand étudîrons-nous la nature et les arts ?
La paresse nous fait mal parier notre langue : Combien peu, débitant la plus courte harangue. Savent garder et l'ordre, et le vrai sens des mots ; Commencer et finir chaque phrase à propos ? Très souvent, au"milieu d'une phrase française, , Nous plaçons, sans façon, une tournure anglaise: Presentment, indictment, impcachment, foreman, Shcrif, u'i'it, verdict, hill, roast-heef, warrant, waichman. Nous écorchons l'oreille, avec ces mots barbares, Et rendons nos discours un peu plus que bizarres. C'est trop souvent le cas, à la chambre, au barreau.
Mais, roulez-vous entendre un langage nouveau ? Un langage ! que dis-je ? un jargon pitoyable, Un patois ridicule autant que détestable, Déshonneur de Québec et du nom québécois, Lisez certain journal, nommé le Vieux-gaulois, Là, de mainte chimère, en style amphigourique, Un esprit de travers sottement s'alembique ; Semble moins s'adresser, dans ses grossiers propos, A des Français pohs, qu'a de lourds Visigoths.
ricaiae ne comprenait que dix-huit États ; elle se compose aujourd'hui de vingti^rois ou uniit-quatre.
Comme sot en pensers, ignorant en grammaire, D est barbare autant qu'il est visionnaire ; Et chez les Illinois allant chercher ses mets, Déroute le lecteur, qui dit : JS'escio vos. (/) Au lieu de disputer, chez lui, l'on se chicane^ Et la fumée, en l'air, se transforme en boucane ; Un meuble de ménage est appelle buîiny Et Jardinages sont les produits d'un jardin. Je n'aimerais point voir, aux feuilles canadoises, (a) Des mots trop recherchés, des phrases trop courtoises ; Mais je m'indigne à droit, en lisant des écrits, D'od la langue, le goût, la raison sont proscrits. Pour croître, entretenir, préserver l'ignorance^ La Paresse produit la triste insouciance : Cet être, à l'air nigaud, aux regards stupéfaits^ Du présent, du futur, ne s'occupe jamais. L'insouciant voit tout, entend tout, sans rien dire, Et même, d'un bon-mot jamais il n'a su rire : En tous temps, en tous lieux, il se tient toujours coi, Et tout ce qu'il sait dire est : a Que m'importe., à moi.'. Il verrait l'incendie aux coins de sa patrie ; Ou son père, ou sa mère, ou sa femme périe ; Les villes, les moissons, les vergers embrasés ; La moitié des humains sous leurs toits écrasés ;
(/) Mot pour mot : Je ne vous connais pas.
(s) l.cs premiers écrivains français qui ont parlé du Canada disent CtmadoiSy Canaihis», au lieu de Canadieu, Cmianienue : du moins j'ai trouvé ces mots dans la Géogiaphit de Guilla.wm£
ViLLl-îLE.
L'autre moitié criant, pleurant, mourante, ou morte,
Ladre, il serait muet, ou dirait : « Que m'importe ?»
Des froids iiidifférens ici le nombre est grand.
Et semble, qui pis est, aller toujours croissant.
Ailleurs, l'indifférence est fruit de la détresse ;
Elle est, dans ce pays, fille de la Paresse :
Qui dit indifférent dit encor paresseux.
Peut-être, je devrais faire un récit affreus
Des malheurs qu'ont produits et la mère et la fille,
Et tous les alliés ds la triste famille,
En tous lieux, en tous temps, et dans tous l«s états ;
Mais, si je commentais, je ne finirais pas :
Tant de ces maux divers la mesure est immense.
De la Paresse encor naquit la négligence, Le tort de différer du jour au lendemain. Ou plutôt, de remettre, et sans terme et sans fin. Mal m'en prit à moi-même : un matois que je nomme Courailleur, me devait une assez forte somme ; Assez forte, s'entend, pour mon petit avoir : Il m'offre de payer ce qu'il me peut devoir, Instamment : moi, nigaud, dépourvu de sagesse. Par sotte vanité, je lui dis : « Rien ne presse ; « J'ai quelque chose à dire au voisin Beauverger ; « Demain, cela se peut aussi bien arranger.» L«5 lendemain, assez tard dans l'après-dinée. Je vais chez Courailleur, la mine enfarinée : (h)
{h) On dit ordinairement, la gueule enfarinée : j'ai cm pouvoir substituer inine à gueule ; cette dernière expression m'ayant paru trop basse, surtout en pariant de moi-mênae.
« C^est monsieur Courailleur que vous désirez voir : « Il est soïtij monsieur; probablement, ce soir, « Vous lui pourrez parler ;» me dit la ménagère. Je réponds : « J'attendrai ; je n'ai pas grande affaire.» J'attendis, en effet, et croquai le marmot ; Tout honteux de n'avoir pas pris mon homme au mot ; Et soupçonnant, dès lors, ce que Rappris ensuite, ' Que pour ne point paye.", il avait pris la fuite.
Eh ! combien diraient d'eux ce que je dis de moi ! Passe encor, quand on n'est négligeant que pour soi. Négliger pour autrui, c'est se rendre coupable. Qui pourrait, en effet, ne pas croire blâmable L'homme qui, volontiers, s'est pris, chargé d'un soin, Duquel, par négligence, il ne s'occupe point r Combien de médecins, procureurs, ou notaires, Qui, pour négligemment avoir fait leurs affaires, Pourraient être accusés des malheureux décès, Des altercations, des ruineux procès, Qu'avec étonnement, tous les jours, on contemple > Je pourrais en citer maint déplorable exemple ; Mais je sens en moi-même une molle lenteur,
Qui me rend presque aussi paresseux que P r ;
De la Paresse, enfin, les vengeances indignes.
Mais j'allais oublier deux paresseux insignes : Par un mot déjà vieux, l'un s'appelle musard ; Et l'autre est l'importun, l'ennuyeux babillard^ Qui, de nt faire rien recherchant le prétexte, D'un auteur inconnu vous commente le texte ; C3
'Cherche, corome un furet, partout, à qui parler : -Rend malade quiconque il peut appatelcr ; Dont la langue, en un mot, incessamment frétille, S'il ne rencontre à qui pouvoir conter vétille.
Au rcgai-d vagabond, à l'abord effaré, Un babillard, feignant d'ctre un homme affairé, Vous fait croire, parfois, que, lorsque, dans la rue. Sur vous, sans préalable, il se jette et se rue, Vous saisit par le bras, ou vous prend au collet, C'est qu'il se sent pour vous l'amour le plus complet, Un égard qu'il refuse à l'ami plus vulgaire. Mais si tous n'ête» point à son dcsseia contraire, De ses propos sans tn vous serez assom.mé, Et sinon mort, mourant, par Tennui consumé.
Quoiqu'il ne fasse rien, ne dise rien qui vaille, Du fâcheux babillard la langue, au moins, travaille ; Et je l'aime encor mieux que cet homme niais, Qui roulant travailler, ne travaille jamais ; Sur lui-même, toujours, se plie et se replie ; S'il eut en rue un plan, lisiblement l'oublie, Pour voir battre des chats, ouir un fol entretien. Pendant que le musard perd -son temps, la nuit vient : A la barque arrivé trop tard pour le passage, Par un plus long chemin il retourne au village ; Voit toujours, trop tardif, ses projets ruinés ; T)f partout se retire avec un pied de near.
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