‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 107 sur 273 · Le traducteur transporte toujours la scène à Paris · texte numérisé non relu

Le traducteur transporte toujours la scène à Paris

Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage ; Il cultivait la terre, et chantait ses présents. Mais bientôt, ennuyé des plaisirs du village, D'Alexis et d'Aminte il quitta le séjour, Et, malgré Maevius, il parut à la cour.

C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aux champs qu'il faut vivre. Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre. Tu gardas les troupeaux, mais c'étaient ceux d'un roi. Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versai lie et sa vaste étendue. Le Normand Fonteneile, au milieu de Paris ', Prêta des agréments au chalumeau champêtre ; Mais il vantait des soins qu'il craignait de connaître, Et de ses faux bergers il fit de beaux esprits. Je veux que le cœur parle, ou que l'auteur se taise; Ne célébrons jamais que ce que nous aimons; En fait de sentiment l'art n'a rien qui nous plaise : Ou chantez vos plaisirs, ou quittez vos chansons; Ce sont des faussetés, et non des fictions.

« Mais quoi ! loin de Paris se peut-il qu'on respire? Me dit un petit-maître, amoureux du fracas.

Les Plaisirs dans Paris voltigent sur nos pas : On oublie, on espère, on jouit, on désire ; Il nous faut du tumulte, et je sens que mon cœur, S'il n'est pas enivré, va tomber en langueur. »

Attends, bel étourdi, que les rides de l'âge Mûrissent ta raison, sillonnent ton visage ; Que Gaussin t'ait quitté, qu'un ingrat l'ait trahi, Qu'un Bernard t'ait volé, qu'un jaloux hypocrite

J. Théocrite et Virgile étaient à la campagne, ou en venaient, quand ils firent des églogues. Ils chantèrent les moissons qu'ils avaient fait naître, et les troupeaux qu'ils avaient conduits. Cela donnait à leurs bergers un air de vérité qu'ils ne peuvent guère avoir dans les rues de Paris. Aussi les églogues de Fonteneile furent des madrigaux galants.

Tait noirci des poisons de sa langue maudite ; Qu'un opulent fripon, de ses pareils haï, Ait ravi des honneurs qu'on enlève au mérite : Tu verras qu'il est bon de vivre enfin pour soi, Et de savoir quitter le monde qui nous quitte.

« Mais vivre sans plaisir, bans faste, sans emploi ! Succomber sous le poids d'un ennui volontaire I »

De l'ennui! Penses-tu que, retiré chez toi, Pour les tiens, pour l'État, tu n'as plus rien à faire ? La Nature t'appelle, apprends à l'observer ; La France a des déserts, ose les cultiver ; Elle a des malheureux ; un travail nécessaire, Ce partage de l'homme, et son consolateur, En chassant l'indigence amène le bonheur :

Change en épis dorés, change en gras pâturages Ces ronces, ces roseaux, ces affreux marécages. Tes vassaux languissants, qui pleuraient d'être nés, Qui redoutaient surtout de former leurs semblables, Et de donner le jour à des infortunés, Vont se lier gaiement par des nœuds désirables ; D'un canton désolé l'habitant s'enrichit ; Turbilli, dans l'Anjou, t'imite et t'applaudit ; Bertin, qui dans son roi voit toujours sa patrie, Prête un bras secourable à ta noble industrie; Trudaine sait assez que le cultivateur Des ressorts de l'État est le premier moteur, Et qu'on ne doit pas moins, pour le soutien du trône, A la faux de Gérés qu'au sabre de Bellone.

J'aime assez saint Benoît : il prétendit du moins * Que ses enfants tondus, chargés d'utiles soins,

1. Bénédict ou Benoît voulut que les mains de ses moines cultivassent la terre. Biles ont été employées à d'autres travaux, à donner des éditions des Pères, à les commenter, à copier d'anciens titres, et à en faire. Plusieurs de leurs abbés réguliers sont devenus évêques ; plusieurs ont eu des richesses immenses.

Méritassent de vivre en guidant la charrue, En creusant des canaux, en défrichant des bois. Mais je suis peu content du bonhomme François 1 ; Il crut qu'un vrai chrétien doit gueuser dans la rue, Et voulut que ses fils, robustes fainéants, Fissent serment à Dieu de vivre à nos dépens. Dieu veut que l'on travaille et que l'on s'évertue ; Et le sot mari d'Eve, au paradis d'Éden, Reçut un ordre exprès d'arranger son jardin *. C'est la première loi donnée au premier homme, Avant qu'il eût mangé la moitié de sa pomme.

Mais ne détournons point nos mains et nos regards Ni des autres emplois, ni surtout des beaux-arts. Il est des temps pour tout; et lorsqu'en mes vallées, Qu'entoure un long amas de montagnes pelées, De quelques malheureux ma main sèche les pleurs, Sur la scène, à Paris, j'en fais verser peut-être ; Dans Versaille étonné j'attendris de grands cœurs ; Et, sans croire approcher de Racine, mon maître, Quelquefois je peux plaire, à l'aide de Clairon. Au fond de son bourbier je fais rentrer Fréron. L'archidiacre Trublet prétend que je l'ennuie. La représaille est juste; et je sais à propos Confondre les pervers, et me moquer des sots. En vain sur son crédit un délateur s'appuie;

1. François d'Assise, en instituant les mendiants, fit un mal beaucoup plus grand. Ce fut un impôt exorbitant mis sur le pauvre peuple, qui n'osa refuser son tribut d'aumône à des moines qui disaient la messe et qui confessaient : de sorte qu'encore aujourd'hui, dans les pays catholiques romains, le paysan, après avoir payé le roi, son seigneur, et son curé, est encore forcé de donner le pain de ses enfants à des cordeliers et à des capucins.

2. Cet ordre exprès, que la Genèse dit avoir été donné de Dieu- à l'homme, de cultiver son jardin, fait bien voir quel est le ridicule de dire que l'homme fut condamné au travail. L'Arabe Job est bien plus zaisonnable : il dit que l'homme est né pour travailler, comme l'oiseau pour voler.

Sous se n bonnet carré, que ma main jette à bas,

Je découvre, en riant, la tête de Midas.

J'honore Diderot, malgré la calomnie;

Ma voix parle plus haut que les cris de l'envie ;

Les échos des rochers qui ceignent mon désert

Répètent après moi le nom de d'Alembert.

Un philosophe est ferme, et n'a point d'artifice;

Sans espoir et sans crainte il sait rendre justice :

Jamais adulateur, et toujours citoyen,

A son prince attaché sans lui demander rien,

Fuyant des factions les brigues ennemies

Qui se glissent parfois dans nos académies,

Sans aimer Loyola, condamnant saint Médard 1 ,

Des billets qu'on exige il se rit à l'écart,

Et laisse aux parlements à réprimer l'Église;

Il s'élève à son Dieu, quand il foule à ses pieds

Un fatras dégoûtant d'arguments décriés ;

Et son âme inflexible au vrai seul est soumise.

C'est ainsi qu'on peut vivre à l'ombre de ses bois,

En guerre avec les sots, en paix avec soi-même,

Gouvernant d'une main le soc de Triptolème,

Et de l'autre essayant d'accorder sous ses doigts

La lyre de Racine et le luth de Chapelle.

vous, à l'amitié dans tous les temps fidèle, Vous qui, sans préjugés, sans vices, sans travers, Embellissez mes joure ainsi qne mes déserts, Soutenez mes travaux et ma philosophie; Vous cultivez les arts, les arts vous ont suivie. Le sang du grand Corneille 8 , élevé sous vos yeux, Apprend, par vos leçons, à mériter d'en être.

1. Voyez les notes sur les convulsions et sur les billets de confession, deux ridicules et opprobres de la France, dans la satire intitulée le Pauvre Diable, ci-iiprès.

2. M 11 " Corneille, mariée à M. Dupuits, officier de l'état-major.

Le père de Cinna vient m'instruire en ces lieux : Son ombre entre nous trois aime encore à paraître; Son ombre nous corisole, et nous dit qu'à Paris 11 faut abandonner la place aux Scudérys.

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