CXIV. — A HORACE
Toujours ami des vers, et du diable poussé, Au rigoureux Boileau j'écrivis Tan passé.
Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire; Mais il me répondit par un plat secrétaire Dont récrit froid et long, déjà mis en oubli* Ne fut jamais connu que de l'abbé Mably.
Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, A toi qui respiras la mollesse et la grâce, Qui, facile en tes vers, et gai dans tes discours, Chantas les doux loisirs, les vins, et les amours, Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n'eut point de Quinault le rival intraitable.
Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi, Que tous deux nés Romains vous flattiez tant un roi. Mon Frédéric du moins, né roi très-légitime, Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime. Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin; Pour voler son tuteur, il lui perça le sein ; Il trahit Cicéron, père de la patrie; Amant incestueux de sa fille Julie, De son rival Ovide il proscrivit les vers, Et fit transir sa muse au milieu des déserts. Je sais que prudemment ce politique Octave Payait l'heureux encens d'un plus adroit esclave. Frédéric exigeait des soins moins complaisants : Nous soupions avec lui sans lui donner d'encens; De son goût délicat la finesse agréable Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table : Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots Contre les préjugés, les fripons, et les sots. Maupertuis gâta tout : l'orgueil philosophique Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique. Le Plaisir s'envola; je partis avec lui.
Je cherchai la retraite. On disait que l'Ennui De ce repos trompeur est l'insipide frère; Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire;
Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur était pour toi la cour de l'empereur;
Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent retendue;
Et les Alpes de loin, s' élevant dans la nue,
D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre états divers arrêtent ma pensée :
Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,
L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts;
Des riches Genevois les campagnes brillantes ;
Des Bernois valeureux les cités florissantes;
Enfin cette Comté, franche aujourd'hui de nom,
Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon :
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre,
Je te dis, mais tout bas : « Heureux un peuple libre ! »
Je le suis en secret dans mon obscurité; Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
D'un pédant d'Annecy j'ai confondu la rage 1 ; J'ai ri de sa sottise : et quand mon ermitage Voyait dans son enceinte arriver à grands flots De cent divers pays les belles, les héros, Des rimeurs, des savants, des têtes couronnées, Je laissais du vilain les fureurs acharnées Hurler d'une voix rauque au bruit de mes plaisirs. Mes sages voluptés n'ont point de repentirs.
J'ai fait un peu de bien; c'est mon meilleur ouvrage. Mon séjour est charmant, mais il était sauvage;