‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 139 sur 273 · L'évoque d'Annecy · texte numérisé non relu

L'évoque d'Annecy

Depuis le grand édit 1 , inculte, inhabité, Ignoré des humains, dans sa triste beauté, La nature y mourait : je lui portai la vie; J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie Rassembla des colons par la misère épars ; J'appelai les métiers, qui précèdent les arts ; Et, pour mieux cimenter mon utile entreprise, J'unis le protestant avec ma sainte Église.

Toi qui vois d'un même œil frère Ignace et Calvin, Dieu tolérant, Dieu bon, tu bénis mon dessein ! André Ganganelli, ton sage et doux vicaire, Sait m'approuver en roi, s'il me blâme en saint-père. L'ignorance en frémit, et Nonnotte hébété S'indigne en son taudis de ma félicité.

Ne me demande pas ce que c'est qu'un Nonnotte, Un Ignace, un Calvin, leur cabale bigote, Un prêtre, roi de Rome, un pape, un vice-dieu, Qui, deux clefs à la main, commande au même lieu Où tu vis le sénat aux genoux de Pompée, Et la terre en tremblant par César usurpée.

Aux champs élysiens du dois en être instruit. Vingt siècles descendus dans l'éternelle nuit Tout dit comme tout change, et par quel sort bizarre Le laurier des Trajans fit place à la tiare ; Comment ce fou d'Ignace, étrillé dans Paris, Fut mis au rang des saints, même des beaux esprits; Comment il en déchut, et par quelle aventure Nous vint l'abbé Nonnotte après l'abbé de Pure.

1. A la révocation de l'édit de Nantes, tous les principaux habitants du petit pays de Gez passèrent à Genève et dans les terres helvétiques. Cette langue de terre, qui est dans la plus belle situation de l'Europe, fut déserte ; elle se couvrit de marais ; il y eut quatre-vingts charrues de moins ; plus d'un village fut réduit à une ou deux maisons ; tandis que Genève par sa seule industrie, et presque sans territoire, a su acquérir plus de quatre millions de rentes en contrats sur la France, sans compter ses manufactures et son commerce.

Ce monde, tu le sais, est un mouvant tableau Tantôt gai, tantôt triste, éternel, et nouveau. L'empire des Romains finit par Augustule; Aux horreurs de la fronde a succédé la bulle : Tout passe, tout périt, hors ta gloire et ton nom. C'est là le sort heureux des vrais fils d'Apollon : Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge.

Hélasl je n'aurai point un pareil avantage.

Notre langue un peu sèche, et sans inversions, Peut-elle subjuguer les autres nations?

Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse ; Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce?

Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté Et ne péchons-nous pas par l'uniformité?

Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre : J'entends ta Lalagé, je vois son doux sourire; Je n'ose te parler de ton Ligurinus, Mais j'aime ton Mécène, et ris de Catius.

Je vois de tes rivaux l'importune phalange : Sous tes traits redoublés enterrés dans la fange, Que pouvaient contre toi ces serpents ténébreux? Mécène et Pollion te défendaient contre eux.

11 n'en est pas ainsi chez nos Welches modernes.

Un vil tas de grimauds, de rimeurs subalternes, A la cour quelquefois a trouvé des prôneurs ; Ils font dans l'antichambre entendre leurs clameurs. Souvent, en balayant dans une sacristie, Ils traitent un grand roi d'hérétique et d'impie. L'un dit que mes écrits, à Cramer bien vendus, Ont fait dans mon épargne entrer cent mille écus 1 ;

1. Parmi les calomnies dont on a régalé l'auteur, selon l'usage établi, on a imprimé dans vingt libelles qu'il avait gagné quatre ou cinq cent mille francs à vendre ses ouvrages. C'est beaucoup ; mais aussi d'autres écrivains ont assuré qu'après sa mort ses écrits n'auraient plus de débit, et cela les console.

L'autre, que j'ai traité la Genèse de fable, Que je n'aime point Dieu, mais que je crajns le diable. Soudain Fréron l'imprime ; et l'avocat Marchand * Prétend que je suis mort, et fait mon testament. Un autre moins plaisant, mais plus hardi faussaire, Avec deux faux témoins s'en va chez un notaire, Au mépris de la langue, au mépris de la hart, Rédiger mon symbole en patois savoyard 1 !

Ainsi lorsqu'un pauvre homme, au fond de sa chaumière, En dépit de Tissot s finissait sa carrière, On vit avec surprise une troupe de rats Pour lui ronger les pieds se glisser dans ses draps.

Chassons loin de chez moi tous ces rats du Parnasse ; Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace. J'ai déjà passé l'âge où ton grand protecteur, Ayant joué son rôle en excellent acteur, Et sentant que la mort assiégeait sa vieillesse, Voulut qu'on l'applaudît lorsqu'il finit sa pièce. J'ai vécu plus que toi ; mes vers dureront moins. Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins A suivre les leçons de ta philosophie, A mépriser la mort en savourant la vie, A lire tes écrits pleins de grâce et de sens, Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

Avec toi l'on apprend à souffrir Tindigence, A jouir sagement d'une honnête opulence, A vivre avec soi-même, à servir ses amis, A se moquer un peu de ses sots ennemis,

1. Marchand, avocat de Paris, s'est amusé à faire le prétendu testament de l'auteur, et plusieurs personnes y ont été trompées.

2. Il y eut en effet, le 15 avril 1768, une déclaration faite par-devant notaire, d'une prétendue profession de foi que des polissons inconnus disaient avoir entendu prononcer. Les faussaires qui rédigèrent cette pièce, écrite d'un style ridicule, ne poussèrent pas leur insolence jusqu'à prétendre qu'elle fût signée par l'auteur.

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