CXV. — AU ROI DE SUÈDE, GUSTAVE III
Jeune et digne héritier du grand nom de Gustave,
Sauveur d'un peuple libre, et roi d'un peuple brave,
Tu viens d'exécuter tout ce qu'on a prévu :
Gustave a triomphé sitôt qu'il a paru.
On t'admire aujourd'hui, cher prince, autant qu'on t'aime.
ïu viens de ressaisir les droits du diadème.
Et quels sont en effet ses véritables droits?
De faire des heureux en protégeant les lois;
De rendre à son pays cette gloire passée
Que la Discorde obscure a longtemps éclipsée;
De ne plus distinguer ni bonnets ni chapeaux,
Dans un trouble éternel infortunés rivaux;
De couvrir de lauriers ces têtes égarées
Qu'à leurs dissensions la haine avait livrées,
Et de les réunir sous un roi généreux :
Un État divisé fut toujours malheureux.
De sa liberté vaine il vante le prestige;
Dans son illusion sa misère l'afflige :
Sans force, sans projets pour la gloire entrepris,
De l'Europe étonnée il devient le mépris.
Qu'un roi ferme et prudent prenne en ses mains les rênes Le peuple avec plaisir reçoit ses douces chaînes; Tout change, tout renaît, tout s'anime à sa voix : On marche alors sans crainte aux pénibles exploits. On soutient les travaux, on prend un nouvel être, Et les sujets enfin sont dignes de leur maître.
CXVL — A M, MARMONTEL
Mon très-aimable successeur, De la France historiographe, Votre indigne prédécesseur Attend de vous son épitaphe.
Au bout de quatre-vingts hivers, Dans mon obscurité profonde, Enseveli dans mes déserts, Je me tiens déjà mort au monde.
Mais sur le point d'être jeté Au fond de la nuit éternelle, Gomme tant d'autres l'ont été, Tout ce que je vois me rappelle A ce monde que j'ai quitté.
Si vers le soir un triste orage Vient ternir l'éclat d'un beau jour, Je me souviens qu'à votre cour Le temps change encor davantage.
Si mes paons de leur beau plumage Me font admirer les couleurs, Je crois voir nos jeunes seigneurs Avec leur brillant étalage ; Et mes coqs d'Inde sont l'image
De leurs pesants imitateurs.
De vos courtisans hypocrites Mes chats me rappellent les tours; Les renards, autres chattemites, Se glissant dans mes basses-cours, Me font penser à des jésuites.
Puis-je voir mes troupeaux bêlants Qu'un loup impunément dévore, Sans songer à des conquérants Qui sont beaucoup plus loups encore?
Lorsque les chantres du printemps Réjouissent de leurs accents Mes jardins et mon toit rustique, Lorsque mes sens en sont ravis, On me soutient que leur musique Cède aux bémols des Monsignys, Qu'on chante à TOpéra-Comique.
Quel bruit chez le peuple helvétique I Brionne arrive ; on est surpris, On croit voir Pallas ou Cypris, Ou la reine des immortelles :
Mais chacun m'apprend qu'à Paris Il en est cent presque aussi belles.
Je lis cet éloge éloquent Que Thomas a fait savamment Des dames de Rome et d'Athène.
On me dit : « Partez promptement; Venez sur les bords de la Seine, Et vous en direz tout autant, Avec moins d'esprit et de peine, »
Ainsi, du monde détrompé, Tout m'en parle, tout m'y ramène; Serais-je un esclave échappé Que tient encore un bout de chaîne?
Non, je ne suis point faible assez Pour regretter des jours stériles, Perdus bien plutôt que passés Parmi tant d'erreurs inutiles.
Adieu, faites de jolis riens, Vous encor dans l'âge de plaire, Vous que les Amours et leur mère • Tiennent toujours dans leurs liens.
Nos solides historiens Sont des auteurs bien respectables; Mais à vos chers concitoyens Que faut-il, mon ami? des fables.