‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 150 sur 273 · LE BOURBIER · texte numérisé non relu

LE BOURBIER

Pour tous rimeurs, habitants du Parnasse, De par Phébus il est plus d'une place :

Les rangs n'y sont confondus comme ici :

Et c'est raison. Ferait beau voir aussi Le fade auteur d'un roman ridicule Sur même lit couché près de Catulle; Ou bien La Motte ayant l'honneur du pas Sur le harpeur ami de Mécénas :

Trop bien Phébus sait de sa république Régler les rangs et l'ordre hiérarchique; Et, dispensant honneur et dignité, Donne à chacun ce qu'il a mérité.

Au haut du mont sont fontaines d'eau pure, Riants jardins, non tels qu'à Châtillon En a planté l'ami de Grébillon, Et dont l'art seul a fourni la parure :

Ce sont jardins ornés par la nature ; Là sont lauriers, orangers toujours verts; Séjournent là gentils faiseurs de vers.

Anacréon, Virgile, Horace, Homère, Dieux qu'à genoux le bon Dacier révère,

D'un beau laurier y couronnent leur front.

Un peu plus bas, sur le penchant du mont,

Est le séjour de ces esprits timides,

De la raison partisans insipides,

Qui, compassés dans leurs vers languissants,

A leur lecteur font haïr le bon sens.

Adonc, amis, si, quand ferez voyage,

Vous abordez la poétique plage,

Et que La Motte ayez désir de voir,

Retenez bien qu'illec est son manoir.

Là ses consorts ont leurs têtes ornées

De quelques fleurs presque en naissant fanées,

D'un sol aride incultes nourrissons,

Et digne prix de leurs maigres chansons.

Cettui pays n'est pays de Cocagne.

Il est enfin, au pied de la montagne,

Un bourbier noir, d'infecte profondeur,

Qui fait sentir très-malplaisante odeur

A tout chacun, fors à la troupe impure

Qui va nageant dans ce peuple d'ordure.

Et qui sont-ils ces rimeurs diffamés?

Pas ne prétends que par moi soient nommés.

Mais quand verrez chansonniers, faiseurs d'odes,

Rogues corneurs de leurs vers incommodes,

Peintres, abbés, brocanteurs, jetonniers,

D'un vil café superbes casaniers,

Où tous les jours, contre Rome et la Grèce,

De maldisants se tient bureau d'adresse,

Direz alors, en voyant tel gibier :

« Ceci paraît citoyen du bourbier. »

De ces grimauds la croupissante race

En cettui lac incessamment coasse

Contre tous ceux qui, d'un vol assuré,

Sont parvenus au haut du mont sacré.

En* ce seul point cettui peuple s'accorde, Et va cherchant la fange la plus orde Pour en noircir les menins d'Hélicon, Et polluer le trône d'Apollon.

C'est vainement; car cet impur nuage Que contre Homère, en son aveugle rage, La gent moderne assemblait avec art, Est retombé sur le poète Houdart :

Houdart, ami de la troupe aquatique, Et de leurs vers approbateur unique, Comme est aussi le tiers état auteur Dudit Houdart unique admirateur; Houdart enfin, qui, dans un coin du Pinde, Loin du sommet où Pindare se guindé, Non loin du lac est assis, ce dit-on, Tout au-dessus de l'abbé Terrasson.

LA CRÉPINADE 1

Le diable un jour, se trouvant de loisir, Dit : « Je voudrais former à mon plaisir Quelque animal dont l'âme et la figure Fût à tel point au rebours de nature,

1. J.-B. Rousseau avait fait une satire intitulée la Baronade, contre le baron de Breteuil son bienfaiteur, dont il avait été le secrétaire, et il avait eu l'impudence de prétendre ne s'être brouillé avec M. de Voltaire que par zèle pour la religion : hypocrisie révoltante dans un homme connu par tant d'épigrammes irréligieuses, et banni pour crime de subornation. Ces circonstances rendent cette satire excusable : l'ingratitude et l'hypocrisie doivent être traitées sans ménagement. — Tout le monde n'a pas autant d'indulgence : c II est triste qu'un homme comme M. de Voltaire, qui, jusque-là, avait eu la gloire de ne se jamais servir de son talent pour accabler ses ennemis, ait voulu perdre cette gloire. » Telles sont les expressions employées par Voltaire lai-même dans sa Vie de Rousseau, à propos de la Crépinade, Note de M. Beuchot.)

Qu'en le voyant l'esprit le plus bouché

T reconnût mon portrait tout craché. »

Il dit, et prend une argile ensoufrée,

Des eaux du Styx imbue et pénétrée ;

Il en modèle un chef-d'œuvre naissant,

Pétrit son homme, et rit en pétrissant.

D'abord il met sur une tête immonde

Certain poil roux que l'on sent à la ronde;

Ce crin de juif orne un cuir bourgeonné,

Un front d'airain, vrai casque de damné ;

Un sourcil blanc cache un œil sombre et louche ;

Sous un nez large il tord sa laide bouche.

Satan lui donne un ris sardonien

Qui fait frémir les pauvres gens de bien,

Cou de travers, omoplate en arcade,

Un dos cintré propre à la bastonnade;

Puis il lui souffle un esprit imposteur,

Traître et rampant, satirique et flatteur.

Rien n'épargnait : il vous remplit la bête

De fiel au cœur, et de vent dans la tête.

Quand tout fut fait, Satan considéra

Ce beau garçon, le baisa, l'admira ;

Endoctrina, gouverna son ouaille ;

Puis dit à tous : a II est temps qu'il rimaille. »

Aussitôt fait, l'animal rimailla,

Monta sa vielle, et Rabelais pilla;

Il griffonna des Ceintures magiques,

Des Adonis, des Aïeux chimériques * ;

Dans les cafés il fit le bel esprit ;

Il nous chanta Sodome et Jésus-Christ;

Il fut sifflé, battu pour son mérite,

Puis fut errant, puis se fit hypocrite ;

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