‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 153 sur 273 · Le Mondain et le suivant · texte numérisé non relu

Le Mondain et le suivant

naturellement à se multiplier, puisqu'un homme et une femme qui ont de quoi ae nourrir et nourrir leur famille élèveront en général un plus grand nombre d'entants que les deux qui sont nécessaires pour les remplacer. Ainsi toute peuplade qui n'augmente point souffre, et l'on sait que dans tout pays ou la culture n'augmente point, la population ne peut augmenter.

Il faut donc que les hommes puissent acquérir en propriété plus que le nécessaire, et que cette propriété soit respectée, pour que la société soit florissante. L'inégalité des fortunes, et par conséquent le luxe, y est donc utile.

On voit d'un. autre coté que moins cette inégalité est grande, plus la société est heureuse. Il faut donc que les lois, en laissant à chacun la liberté d'acquérir des richesses et de jouir de celles qu'il possède, tendent à diminuer l'inégalité ; mais si elles établissent le partage égal des successions ; si elles n'étendent point trop la permission de tester ; si elles laissent au commerce, aux professions de l'industrie, toute leur liberté naturelle ; si une administration simple d'impôts rend impossibles les grandes fortunes de finances ; si aucune grande place n'est héréditaire ni lucrative, dès lors il ne peut s'établir une grande inégalité ; en sorte que l'intérêt de la prospérité publique est ici d'accord avec la raison, la nature, et la justice.

Si l'on suppose une grande inégalité établie, le luxe n'est point un mal ; en effet, le luxe diminue en grande partie les effets de cette inégalité, en faisant vivre le pauvre aux dépens des fantaisies du riche. Il vaut mieux qu'un homme qui a cent mille écus de rente nourrisse des doreurs., des brodeuses ou des peintres, que s'il employait son superflu, comme les anciens Romains, à se faire des créatures, ou bien, comme nos anciens seigneurs, à entretenir de la valetaille, des moines, ou des bêtes fauves.

La corruption des mœurs naît de l'inégalité d'état ou de fortune, et non pas du luxe : elle n'existe que parce qu'un individu de l'espèce humaine en peut acheter ou soumettre un autre.

Il est vrai que le luxe le plus innocent, celui qui consiste à jouir des délices de la vie, amollit les âmes, et en leur rendant une grande fortune nécessaire, les dispose à la corruption; mais en. même temps il les adoucit. Une grande inégalité de fortune, dans un pays où les délices sont inconnues,

produit des complots, des troubles, et tous les crimes si fré« quents dans les siècles de barbarie.

Il n'est donc qu'un moyen sur d'attaquer le luxe; c'est de détruire l'inégalité des fortunes par les lois sages qui l'auraient empêché de nuire. Alors le luxe diminuera sans que 4 'industrie y perde rien; les mœurs seront moins corrompues; les âmes pourront être fortes sans être féroces.

Les philosophes qui ont regardé le luxe comme la source des maux de l'humanité ont donc pris l'effet pour la cause; et ceux qui ont fait l'apologie du luxe, en le regardant comme la source de la richesse réelle d'un État, ont pris pour un bon régime de santé un remède qui ne fait que diminuer les ravages d'une maladie funeste.

C'est ici toute Terreur qu'on peut reprocher à M. de Voltaire; erreur qu'il partageait avec les hommes les plus éclairés sur la politique qu'il y eût en France, quand il composa cette satire.

Quant à ce qu'il dit dans la première pièce, et qui se borne à prétendre que les commodités de la vie sont une bonne chose, cela est vrai, pourvu qu'on soit sûr de les conserver, et qu'on n'en jouisse point aux dépens d'autrui.

U n'est pas moins vrai que la frugalité, qu'on a prise pour une vertu, n'a été souvent que l'effet du défaut d'industrie, ou de l'indifférence pour les douceurs de la vie, que les brigands des forêts de la Tartarie poussent au moins aussi loin que les stoïciens.

Les conseils que donne Mentor à Idoménée, quoique inspirés par un sentiment vertueux, ne seraient guère praticables, surtout dans une grande société ; et il faut avouer que cette division des citoyens en classes distinguées entre elles par les habits n'est d'une politique ni bien profonde ni bien solide.

Les progrès de l'industrie, il faut en convenir, ont contribué, sinon au bonheur, du moins au bien-être des hommes; et l'opinion que le siècle où a vécu M. de Voltaire valait mieux que ceux qu'on regrette tant n'est point particulière à cet illustre philosophe ; elle est celle de beaucoup d'hommes très-éclairés.

Ainsi, en ayant égard à l'espèce d'exagératjo 1 que permet la poésie, surtout dans un ouvrage de plaisant < rie, ces pièces r.e méritent aucun reproche grave, et moins qu'iucun autre celui de dureté ou de personnalité que leur a fait J.-J. Rousseau ;

car c'est précisément parce que le commerce, l'industrie, le luxe, lient entre eux les nations et les états de la société, adoucissent les hommes, et font aimer la paix, que M. de Voltaire en a quelquefois exagéré les avantages.

Nous avouerons avec la même franchise que la vie d'un honnête homme, peinte dans le Mondain, est celle d'un sybarite, et que tout homme qui mène cette vie ne peut être, même sans avoir aucun vice, qu'un homme aussi méprisable qu'ennuyé ; mais il est aisé de voir que c'est une pure plaisanterie. Un homme qui, pendant soixante et dix ans, n'a point peut-être passé un seul jour sans écrire ou sans agir en faveur de l'humanité, aurait-il approuvé une vie consumée dans de vains plaisirs? Il a voulu dire seulement qu'une vie inutile, perdue dans les voluptés, est moins criminelle et moins méprisable qu'une vie austère employée dans l'intrigue, souillée par les ruses de l'hypocrisie, ou les manœuvres de l'avidité.

Regrettera qui veut le bon vieux temps,

Et l'âge d'or, et le règne d'Astrée,

Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,

Et le jardin de nos premiers parents ;

Moi je rends grâce à la nature sage

Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge

Tant décrié par nos tristes frondeurs :

Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.

J'aime le luxe, et même la mollesse,

Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,

La propreté, le goût, les ornements :

Tout honnête homme a de tels sentiments.

Il est bien doux pour mon cœur très-immonde

De voir ici l'abondance à la ronde,

Mère des arts et des heureux travaux,

Nous apporter, de sa source féconde,

Et des besoins et des plaisirs nouveaux.

L'or de la terre et les trésors de l'onde,

Leurs habitants et les peuples de l'air, Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

le bon temps que ce siècle de fer !

Le superflu, chose très-nécessaire, A réuni l'un et l'autre hémisphère.

Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux, S'en vont chercher, par un heureux échange, De nouveaux biens, nés aux sources du Gange, Tandis qu'au loin, vainqueurs des musulmans, Nos vins de France enivrent les sultans?

Quand la nature était dans son enfance, Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance, Ne connaissant ni le tien ni le mien- Qu'auraient-ils pu connaître? ils n'avaient rien. Ils étaient nus; et c'est chose très-claire Que qui n'a rien n'a nul partage à faire.

Sobres étaient. Ah ! je le crois encor :

Martialo 1 n'est point du siècle d'or. D'un bon vin frais ou la mousse ou la sève Ne gratta point le triste gosier d'Eve ; La soie et l'or ne brillaient point chez eux. Admirez-vous pour cela nos aïeux?

Il leur manquait l'industrie et l'aisance :

Est-ce vertu? c'était pure ignorance.

Quel idiot, s'il avait eu pour lors Quelque bon lit, aurait couché dehors?

Mon cher Adam, mon gourmand, mon bon père, Que faisais-tu dans les jardins d'Éden?

Travaillais-tu pour ce sot genre humain?

Caressais-tu madame Eve ma mère?

Avouez-moi que vous aviez tous deux

U Auteur du Cuisinier français,

Les ongles longs, an peu noirs et crasseux, La chevelure un peu mal ordonnée, Le teint bruni, la peau bise et tannée.

Sans propreté l'amour le plus heureux N'est plus amour, c'est un besoin honteux.

Bientôt lassés de leur belle aventure, Dessous un chêne ils soupent galamment Avec de l'eau, du millet, et du gland; Le repas fait, ils dorment sur la dure :

Voilà l'état de la pure nature.

Or maintenant voulez-vous, mes amis, Savoir un peu, dans nos jours tant maudits, Soit à Paris, soit dans Londre, ou dans Rome, Quel est le tvain des jours d'un honnête homme? Entrez chez lui : la foule dés beaux-arts, Enfants du goût, se montre à vos regards.

De mille mains l'éclatante industrie De ces dehors orna la symétrie.

L'heureux pinceau, le superbe dessin Du doux Gorrége et du savant Poussin Sont encadrés dans l'or d'une bordure; C'est Bouchardon 1 qui fit cette figure, Et cet argent fut poli par Germain *. Des Gobelins l'aiguille et la teinture Dans ces tapis surpassent la peinture.

Tous ces objets sont vingt fois répétés Dans des trumeaux tout brillants de clartés.

De ce salon je vois par la fenêtre, Dans des jardins, des myrtes en berceaux; Je vois jaillir les bondissantes eaux.

Mais du logis j'entends sortir le maître :

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