‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 161 sur 273 · Greffier au parlement de Paris · texte numérisé non relu

Greffier au parlement de Paris

3. La querelle de la bulle Unigenitus fut un de ces ridicules sérieux qui ont troublé la France assez longtemps. On n'ignore pas que Louis XIV eut le malheur de se mêler des disputes absurdes entre les jansénistes et les molinistes; que cette extravagance jeta de l'amertume sur la fin de ses jours, et que cette guerre théologique, pour n'avoir pas été assez méprisée, renaquit ensuite assez violemment. C'était la honte de l'esprit humain ; mais on était accoutumé à cette honte.

Et des billets sacrés payables chez les morts *, Et des convulsions *, et dés réquisitoires, Rempliront de nos temps les brillantes histoires. Le Franc de Pompignan, par ses divins écrits 3 ,

1. Valère Maxime (lib. II, cap. vi, de ext. Instit.) dit que les druides prêtaient de l'argent aux pauvres, à la charge qu'ils le rendraient en l'autre monde.

2. La folie inconcevable des convulsions fut un des fruits de la bulle Un/'/eniius. Il y en avait encore en 1760, et elles avaient commencé en 1724. Sans les philosophes, qui jetèrent sur cette démence infâme tout le ridicule qu'elle méritait, cette fureur de l'esprit de parti aurait eu des suites très-dangereuses.

3. M. Le Franc de Pompignan, dans un mémoire qu'il dit avoir présenté au roi en 1760, s'exprime ainsi, page 17 : « Il faut que tout l'univers sache que... le roi s'est occupé de mon discours, non comme d'une nouveauté passagère, mais comme d'une production digne de l'attention particulière des souverains. »

Quel producteur que ce Pompignan! quelle modestie! de quel ton il parle à l'univers I comme l'univers est occupé de lui 1

Ce môme Le Franc de Pompignan dit, page 10 : « Un homme de ma naissance et de mon état. » La naissance de Le Franc !

Ce môme Le Franc de Pompignan dit encore que, pendant qu'il était juge des aides en Quercy, il écrivait de la prose pour l'utilité de ses compatriotes. Voici la prose utile de M. Le Franc de Pompignan. Il eut la bonté, en 1756, d'écrire au roi, et de lui reprocher le bien que le roi faisait à la nation, en faisant lui-même, à Trianon, l'essai de la méthode de remédier à la carie des blés. Sa Majesté daigna faire envoyer la recette dans tontes les provinces : c'est une de ses attentions paternelles pour son peuple ; nous l'en bénissons, nos enfants l'en béniront. M. Le Franc de Pompignan semble insulter à sa bienfaisance, il lui dit : < Ces expériences ne rendront pas nos champs moins incultes. Le parc de Versailles ne décide pas de l'état ae nos campagnes. Vous traitez vos sujets plus impitoyablement que des forçats; on exerce sur eux des vexations horribles : sortez de l'enceinte de votre palais somptueux, vous verrez un royaume qui sera bientôt un désert... »

• Telle est la prose coulante et agréable du sieur Le Franc de Pompignan. Le roi n'a jamais donné un grand exemple de clémence qu'en daignant pardonner à ce bourgeois de Quercy un peu trop vif. Est-ce à ce titre qu'on l'a reçu à l'Académie ?

Le môme Le Franc de Pompignan, auteur du Voyage de Provence, de la Prière du déiste, et de quelques psaumes traduits en vers bien durs, et de plusieurs pièces de théâtre, dont une seule a pu être jouée, nie qu'on lui ait refusé quelque temps les provisions de sa charge en Quercy, pour le punir de la Pritre du déiste, parce qu'il fut d'ailleurs suspendu de sa charge en Quercy pour une autre affaire qui arriva dans un bal en Quercy. Nous n'entrerons point dans ces détails; nous

Plus que Palissot môme occupe nos esprits 1 ; flous quittons et la Foire et l'Opéra-Comique, Pour juger de Le Franc le style académique.

Le Franc de Pompignan dit à tout C univers

nous contenterons d'observer que ce n'est pas sans raison qu'an père de la Doctrine chrétienne lui a dit t

Pour vivre on peu joyeusement.

Croyez-moi, n'offensez personne :

C'est un petit avis qu'on donne Au sieur Le Franc de Pompignan.

Il peut sur cet article présenter un mémoire i l'univers.

1. Palissot de Montenoy fit jouer par les comédiens français une comédie intitulée les Philosophes, le 2 mai 1760. Il a eu le malheur, dans cette comédie, d'insulter et d'accuser plusieurs personnes d'un mérite supérieur ; et il se reprochera sans doute cette faute toute sa vie. On voit, par la lettre qu'il a donnée au public en forme de préface, qu'il a été trompé par de faux mémoires qu'on lui avait donnés. Il justifie sa pièce en rapportant plusieurs passages tirés de l'Encyclopédie, et la plupart de ces passages ne se trouvent pas dans l'Encyclopédie. Il cite plusieurs traits de quelques mauvais livres intitulés VHcmme plante et la Vie heureuse, comme si ces livres étaient composés par quelques-uns de ceux qui ont mis la main à l'Encyclopédie, mais ces livres détestables, contre lesquels il s'élève avec une juste indignation, sont d'un médecin nommé La Métrie, natif de Saint-Malo, de l'Académie de Berlin, qui les composa à Berlin il y a plus de douze ans, dans des accès d'ivresse. Ce La Métrie n'a jamais été en relation avec aucun des citoyens qui sont maltraités dans la pièce des Philosophes.

Ceux qu'on insulte dans cette pièce sont M. Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie française, auteur de plusieurs ouvrages très-estimables; M. d'Alembert, de la même académie et de celle des sciences, célèbre par sa vaste littérature, par ses connaissances profondes dans les mathématiques, et par son génie ; M. Diderot, dont le public fait le même éloge; M. le chevalier de Jaucourt, homme d'une grande naissance, auteur de cent excellents articles qui enrichissent le Dictionnaire encyclopédique; M. Helvétius, admirable (ce mot n'est pas trop fort) par une action unique : il a quitté deux cent mille livres de rente pour cultiver les belles-lettres en paix, et il fait du bien avec ce qui lui reste. La facilité et la bonté de son caractère lui ont fait hasarder, dans un livre d'ailleurs plein d'esprit, des propositions fausses et très-répréhensibles, dont il s'est repenti le premier, à l'exemple du grand Fénelon. L'auteur de la comédie des Philosophes se repent aussi d'avoir porté le poignard dans ses blessures; il a des remords d'avoir imputé des maximes et des vues pernicieuses aux plus honnêtes gens qui soient en France, à des hommes qui n'ont jamais fait le moindre mal à personne, et qui n'en ont jamais dit. En qua-

Que le roi lit sa prose, et même encor ses vers. L'univers cependant voit nos apothicaires Combattre en parlement les jésuites leurs frères 1 ; Car chacun vend sa drogue, et croit sur son pailler Fixer, comme Le Franc, les yeux du monde entier. Que dit-on dans Moscou de ces nobles querelles?

LE RUSSE

En aucun lieu du monde on ne m'a parlé d'elles. Le Nord, la Germanie, où j'ai porté mes pas, Ne savent pas un mot de ces fameux débats.

LE PARISIEN

Quoi! du clergé français la gazette prudente*,

lité de citoyen, il souhaite que le Dictionnaire encyclopédique se continue, que les libraires qui ont fait cette grande entreprise ne soient pas ruinés, que les souscripteurs ne perdent point leurs avances.

Ce livre, qui se perfectionnait sous tant de mains, devenait cher et nécessaire à la nation. J'ai vu l'article Roi en manuscrit ; des étrangers ont pleuré de tendresse au portrait qu'on fait de Louis XV, et ils ont souhaité d'être ses sujets; la reine son épouse regretterait l'article RftiNE, si sa vertu modeste pouvait lui faire regretter les plus justes louanges. Au mot Guerrb, on croirait que celui qui commande aujourd'hui nos armées, et plusieurs lieutenants généraux, ont été désignés par l'auteur, qui est lui-même un excellent officier. Le mot Siéos forme un article bien important pour nous ; la prise du PortrMahon immortalise le nom du général et le nom français : en un mot, cet ouvrage eût fait notre gloire, et il est bien honteux qu'il ait essuyé à la fois la persécution et le ridicule.

1. Le 14 mai 1760, jour de l'anniversaire de la mort de Henri IV, les apothicaires de Paris firent saisir, dans un couvent de jésuites qu'on appelait la maison professe, des drogues que les jésuites vendaient en fraude, et leur firent un procès au parlement, qui condamna ces pères. On disait qu'ils débitaient chez eux ces drogues pour empoisonner les jansénistes.

2. C'est ce qu'on appelle la Gazette ecclésiastique. Ce journal clandestin commença en 1724, et dure encore. C'est un ramas de petits faits concernant des bedeaux de paroisse, des porte- Dieu, des thèses de théologie, des refus de sacrements, des billets de confession : c'est surtout dans le temps de ces billets de confession que cette gazette a eu le plus de vogue. L'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, avait imaginé des lettres de change tirées à vue sur l'autre monde, piAir faire refuser le viatique à tous les mourants qui se seraient con*

3C0 POÉSIES, DE VOLTAIKK.

Cet ouvrage immortel que le pur sèle enfante, Le Journal du Chrétien, le Journal de Trévoux *, N'ont point passé les mers et volé jusqu'à vous?

LU RUSSE

Non.

LE PARISIEN

Quoil vous ignorez des mérites si rares!

LE RUSSE

Nous n'en avons jamais rien appris.

LE PARISIEN

Les barbares!

Hélas! en leur faveur mon esprit abusé Avait cru que le Nord était civilisé.

LE RUSSE

Je viens pour me former sur les bords de la Seine; C'est un Scythe grossier voyageant dans Athène Qui vous conjure ici, timide et curieux, De dissiper la nuit qui couvre encor ses yeux. Les modernes talents que je cherche à connaître Devant un étranger craignent-ils de paraître?

fessés à des prêtres jansénistes. Ce comble de l'extravagance et do l'horreur causa beaucoup de troubles, et mit la Gazette ecclésiastique alors dans un grand crédit : elle tomba quand cette sottise fut finie. Elle était, dit-on, comme les crapauds, qui ne peuvent s'enfler que de venin.

1. Le Journal chrétien ou rfti chrétien fut d'abord composé par un récollet nommé Hayer, l'abbé Trublet, l'abbé Dinouard, un nommé Joannet. Ils dédièrent leur besogne à la reine, dans l'espérance d'avoir quelque bénéfice; en quoi ils se trompèrent. Ils mirent d'abord leur Mercwrc chrétien à 80 sous, puis à 20, puis à 1 5, puis à 12. Voyant qu'ils ne réunissaient pas, ils s'avisèrent d'accuser d'athéisme tous les écrivains, à tort et à travers. Ils s'adressèrent malheureusement à M. de Saint-Foix, qui leur fit un procès criminel, et les obligea à se rétracter. Depuis ce temps-là leur journal fut entièrement décrié, et ces pauvres diables furent obligés de l'abandonner.

Pour le Journal de Trévoux, il a subi le sort des jésuites, ses auteurs, il est tombé avec eux.

Le cygne de Cambrai, l'aigle brillant de Meaux, Dans ce temps éclairé n'ont-ils pas des égaux? Leurs disciples, nourris de leur vaste science, N'ont-ils pas hérité de leur noble éloquence?

LE PARISIEN

Oui, le flambeau divin qu'ils avaient allumé Brille d'un nouveau feu, loin d'être consumé : Nous avons parmi nous des Pères de l'Église.

LE RUSSE

Nommez-moi donc ces saints que le ciel favorise.

LE PARISIEN

Maître Abraham Ghaumeix, Hayer le récollet \ Et Berthier le jésuite, et le diacre Trublet, Et le doux Caveyrac, et Nonnote, et tant d'autres * ; Us sont tous parmi nous ce qu'étaient les apôtres Avant qu'un feu divin fût descendu sur eux :

1. Cet Abraham Chaumeix était ci-devant vinaigrier, et, s'étant fait convulsionnaire, il devint un homme considérable dans le parti, surtout depuis qu'il se fut fait crucifier avec une couronne d'épines sur la tête, le 2 mars 1749, dans la rue Saint -Denys, vis-à-vis Saint-Leu et Saint-Gilles. Ce fut lui qui dénonça au parlement de Paris le Dictionnoire encyclopédique. 11 a été couvert d'opprobre, et obligé de se réfugier à Moscou, où il s'est fait matire d'école.

Hayer le récolîet n'est connu que par le Journal chrétien; le jésuite Berthier, par le Journal de Trévoux, et surtout par une facétie plaisante intitulée Relation de la maladie, de la confession, de la mort et a> l'apparition du jésuite Rerthier. l

2. Le doux Caveyrac est ici par antiphrase ; il n'y a rien de si peu 4oux que son Apologie de la révocation de Védit de Nantes et de la Sainl- Barthélémy. Ce n'est pas qu'on doive en inférer absolument qu'il eût fait la Saint-Barthélémy, s'il eût été à la place du Balafré. On justifie quelquefois les plus abominables actions qu'on ne voudrait pas avoir faites. On fait un livre pour plaire à un évoque, pour attraper un petit bénéfice, une petite pension du clergé, qu'on n'attrape point; et ensuite on écrirait pour les huguenots avec autant de zèle qu'on a écrit contre eux. Tout cela n'est, au bout du compte, que du papier perdu et de l'honneur perdu; ce qui est fort peu de chose pour ces gens-là.

Nonnotte est un ex-jésuite que notre auteur philosophe a fait connaître par les ignorances dont il l'a convaincu, et par les ridicules dont il l'a accablé avec très-juste raison.

De leur siècle profane instructeurs généreux 1 , Cachant de leur savoir la plus grande partie, Écrivant sans esprit par pure modestie, Et par piété même ennuyant les lecteurs.

LE RUSSE

Je n'ai point encor lu ces solides auteurs :

11 faut que je vous fasse un aveu condamnable, Je voudrais qu'à l'utile on joignît l'agréable; J'aime à voir le bon sens sous le masque des ris ; Et c'est pour m'égayer que je viens à Paris.

Ce peintre ingénieux de la nature humaine, Qui fit voir en riant la raison sur la scène, Par ceux qui Font suivi serait-il éclipsé ?

LE PARISIEN

Vous parlez de Molière : ohl son règne est passé; Le siècle est bien plus fin; notre scène épurée Du vrai beau qu'on cherchait est enfin décorée. Nous avons les Remparts t , nous avons Ramponneau 3 .

1. Peu d'auteurs se sont servis du mot instructeur^ qui semble manquer à notre langue. On voit bien que c'est un Russe qui parle. Ce terme répond à celui de coukcuki, qui est très-énergique en slavon.

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