Les comédies qu'on joue sur les boulevards
8. Ramponneau était un cabaretier de la Courtille, dont la figure comique et le mauvais vin qu'il vendait bon marché lui acquirent "pendant quelque temps une réputation éclatante. Tout Paris courut à son cabaret ; des princes du sang môme allèrent voir M. Ramponneau.
Une troupe de comédiens établis sur les remparts s'engagea à lui payer une somme considérable pour se montrer seulement sur leur théâtre, et pour y jouer quelques rôles muets. Les jansénistes firent un scrupule à Ramponneau de se produire sur la scène ; ils lui dirent que Tertullien avait écrit contre la comédie; qu'il ne devait pas ainsi prostituer sa dignité de cabaretier ; qu'il y allait de son salut La conscience de Ramponneau fut alarmée. Il avait reçu de l'argent d'avance, et il ne voulut point le rendre, de peur de se damner. Il y eut procès. M. Blie de Beaumont, célèbre avocat, daigna plaider contre Ramponneau; notre poète philosophe plaida pour lui, soit par zèle pour la religion, soit pour se réjouir. ttamponneau rendit l'argent et sauva son âme.
Au lieu du Misanthrope, on voit Jacques Rousseau, Qui, marchant sur ses mains, et mangeant sa laitue 1 9 Donne un plaisir bien noble au public qui le hue. Voilà nos grands travaux, nos beaux-arts, nos succès, Et l'honneur éternel de l'empire français.
A ce brillant tableau connaissez ma patrie.
LE RUSSE
Je vois dans vos propos un peu de raillerie,
Je vous entends assez ; mais parlons sans détour :
Votre nuit est venue après le plus beau jour.
11 en est des talents comme de la finance ;
La disette aujourd'hui succède à l'abondance :
Tout se corrompt un peu, si je vous ai compris.
Mais n'est-il rien d'illustre au moins dans vos débris?
Minerve de ces lieux serait-elle bannie?
Parmi cent beaux esprits n'est-il plus de génie?
LE PARISIEN
Un génie? ah, grand Dieu! puisqu'il faut ra'expliquer,
S'il en paraissait un que l'on pût remarquer,
Tant de témérité serait bientôt punie.
Non, je ne le tiens pas assuré de sa vie.
Les Berthiers, les Ghaumeix, et jusques aux Frérons,
Déjà de l'imposture embouchent les clairons.
L'hypocrite sourit, l'énergumène aboie ;
Les chiens de Saint-Médard 2 s'élancent sur leur proie ;
1. La môme année 1760, on joua sur le théâtre de la Comédie-Fran- Çaise la comédie des Philosophes, avec un cQncours de monde prodigieux. On voyait sur le théâtre Jean-Jacques Rousseau marchant à quatre pattes et mangeant une laitue. Cette facétie n'était ni dans le goût du Misanthrope, ni dans celui du Tartuffe; mais elle était bien aussi théâtrale que celle de Pourceaugnac qui est poursuivi par des lavements et des fils de p...
Le reste de la pièce ne parut pas assez gai ; mais on ne pouvait pas dire que ce fût là de la comédie larmoyante. On reprocha à l'auteur d'avoir attaqué de très-honnêtes gens dont il n'avait pas à se plaindre.
2. Saint-Médard est une vilaine paroisse d'un très-vilain faubourg de
Un petit magistrat à peine émancipé,
Un pédant sans honneur, à Bicêtre échappé,
S'il a du bel esprit la jalouse manie,
Intrigue, parle, écrit, dénonce, calomnie,
En crimes odieux travestit les vertus :
Tous les traits sont lancés, tous les rets sont tendus.
On cabale à la cour ; on ameute, on excite
Ces petits protecteurs sans place et sans mérite,
Ennemis des talents, des arts, des gens de bien,
Qui se sont faits dévots, de peur de n'être rien.
N'osant parler au roi, qui hait la médisance,
Et craignant de ses yeux la sage vigilance,
Ces oiseaux de la nuit, rassemblés dans leurs trous,
Exhalent les poisons de leur orgueil jaloux :
« Poursuivons, disent-ils, tout citoyen qui pense.
Un génie ! il aurait cet excès d'insolence !
Il n'a pas demandé notre protection 1
Sans doute il est sans mœurs et sans religion;
Il dit que dans les cœurs Dieu s'est gravé lui-môme,
Qu'il n'est point implacable, et qu'il suffit qu'on l'aime.
Dans le fond de son âme il se rit des Fantins \
De Marie Alacoque 1 et de la Fleur des saints 3 .
Paris, où les convulsions commencèrent. On appelle depuis ce temps-là les fanatiques, chiens de Saint-Médard.
1. Pantin, curé de Versailles, fameux directeur qui séduisait ses dévotes, et qui fut saisi volant une bourse de cent louis à un mourant qu'il confessait; il n'était pourtant pas philosophe.
2. Marie Alacoque, ouvrage impertinent de Languet, évêque de Soissons, dans lequel l'absurdité et l'impiété furent poussées jusqu'à mettre dans la bouche de Jésus-Christ quatre vers pour Marie Alacoque.
3. La Fleur de* saints, compilation extravagante du jésuite Ribadeneira; c'est un extrait de la Légende dorée, traduit et augmenté par le frère Girard, jésuite.
Nota bene que ce n'était pas ce frère Girard condamné au feu, le 12 octobre 1731, par la moitié du parlement d'Aix, pour avoir abusé de sa pénitente en lui donnant le fouet assez doucement, et pour plusieurs profanations. Il fut absous par l'autre moitié du parlement d'Aix, parce qu'on avait ridiculement mêlé l'accusation de sortilège
Aux erreurs indulgent, et sensible aux misères, Il a dit, on le sait, que les humains sont frères; Et, dans un doute affreux lâchement obstiné, Il n'osa convenir que Newton fût damné.
Le brûler est une œuvre et sage et méritoire. »
Ainsi parle à loisir ce digne consistoire.
Des vieilles à ces mots, au ciel levant les yeux, Demandent des fagots pour cet homme odieux, Et des petits péchés commis dans leur jeune âge Elles font pénitence en opprimant un sage.
LE RUSSE
Hélas! ce que j'apprends de votre nation Me remplit de douleur et de compassion.
LE PARISIEN
J'ai dit la vérité. Vous la vouliez sans feinte. Mais n'imaginez pas que, tristement éteinte»
La raison sans retour abandonne Paris :
Il est des cœurs bien faits, il est de bons esprits, Qui peuvent, des erreurs où je la vois livrée, Ramener au droit sens ma patrie égarée.
Les aimables Français sont bientôt corrigés.
LE RUSSE
Adieu ; je reviendrai quand ils seront changés, LES CHEVAUX ET LES ANES
OU iTRENNBS AUX. SOTS (1761}
A ces beaux jeux inventés dans la Grèce, Combats d'esprit, ou de force, ou d'adresse,
aux véritables charges du procès. C'est bien dommage que ce frère Girard n'ait pas été philosophe.
Jeux solennels, écoles des héros, Un gros Thébain, qui se nommait Bathos, Assez connu par sa crasse ignorance, Par sa lésine et son impertinence, D'ambition tout comme un autre épris, Voulut paraître, et prétendit au prix.
C'était la course. Un beau cheval de Thrace, Aux crins flottants, à l'œil brillant d'audace, Vif et docile, et léger à la main, Vint présenter son dos à mon vilain.
11 demandait des housses, des aigrettes, Un beau harnais, de l'or sur ses bosse ttes.
Le bon Bathos quelque temps marchanda, Un certain âne alors se présenta.
L'âne disait : a Mieux que lui je sais braire, Et vous verrez que je sais mieux courir; Pour des chardons je m'offre à vous servir :
Préférez-moi. » Mon Bathos le préfère.
Sûr du triomphe, il sort de sa maison.
Voilà Bathos monté sur son grison.
Il veut courir. La Grèce était railleuse :
Plus l'assemblée était belle et nombreuse, Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps N'imposaient pas silence aux bons plaisants.
Profitez bien de cette belle histoire, Vous qui suivez les sentiers de la gloire ; Vous qui briguez ou donnez des lauriers, Distinguez bien les ânes des coursiers.
En tout état et dans toute science,
Vous avez vu plus d'un Bathos en France; Et plus d'un âne a mangé quelquefois Au râtelier des coursiers de nos rois. L'abbé Dubois, fameux par sa vessie, Mit sur son front, très-atteint de folie,
La même mitre, hélas I qui décora
Ce Fénelon que l'Europe admira.
Au Gicéron des oraisons funèbres *,
Sublime auteur de tant d'écrits célèbres,
Qui succéda dans l'emploi glorieux
De cultiver l'esprit des demi-dieux?
Un théatin, un Boyer. Mais qu'importe,
Quand l'arbre est beau, quand sa sève est bien forte,
Qu'il soit taillé par Bénigne ou Boyer?
De très-bons fruits viennent sans jardinier.
C'est dans Paris, dans notre immense ville, En grands esprits, en sots toujours fertile, Mes chers amis, qu'il faut bien nous garder Des charlatans qui viennent l'inonder.
Les vrais talents se taisent, ou s'enfuient, Découragés des dégoûts qu'ils essuient.
Les faux talents sont hardis, effrontés, Souples, adroits, et jamais rebutés.
Que de frelons vont pillant les abeilles!
Que de Pradons s'érigent en Corneilles !
Que deGauchats semblent des Massillons!
Que de Le Dains succèdent aux Bignons!
Virgile meurt, Bavius le remplace.
Après Lulll nous avons vu Colasse; Après Le Brun, Coypel obtint l'emploi De premier peintre ou barbouilleur du roi. Ah ! mon ami, malgré ta suffisance, Tu n'étais pas premier peintre de France.
Le lourd Grevier J , pédant, crasseux et vain,