‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 171 sur 273 · LES CABALES · texte numérisé non relu

LES CABALES

« Barbouilleurs de papier, d'où viennent tant d'intrigues, Tant de petits partis, de cabales, de brigues?

1. Charnier» des Saints-Innocents, belle place de Paris, près du Palais-Royal, et non loin du Louvre. Cest là qu'on enterre tous les gueux, an lien de les porter hors de la Tille, comme on fait partout ailleurs. On y voit plusieurs écrivains qui font les placets au roi, les lettres des cuisinières à leurs amants et les critiques des pièces nouvelles. On y a travaillé longtemps à Y Année littéraire. Il y a le style à cinq sons, et le style à dix sons.

Qu'on écrive les Imaginations de M. Ou fie, les Mémoires d'un homme de qualité, les Soliloques d'une âme dévote; que l'on condamne les idées innées, et que Ton condamne ensuite ceux qui les rejettent; qu'on donne au public les lettres de Thérèse à Sophie, ou qu'on dise en mauvais latin* c que la vraie religion a été, selon la variété des temps, variée et diverse quant à sa forme et quant à la clarté de la révélation, et que cependant elle a toujours été la môme depuis Adam, quant à ce qui appartient à la substance ; » que ces belles choses, dis-je, partent des charniers des Saints-Innocents, ou de l'imprimerie de la veuve Simon, cela est bien égal : Imitons le bon Dieu qui n'en a fait que rire.

Concluons surtout qu'une nation qui s'amuse continuellement de tant de sottises doit être une nation extrêmement opulente et extrêmement heureuse, puisqu'elle est si oisive. ( 1772.)

* Yeram religùmem, etsi quantum ad sui formam et revelationis perspicuitatem, etc., page 21 d'un livre latin rempli de solécismes et de barbarismes, imputé faussement à la Sorbonne ; il est intitulé Dcterminalio sacrai faeullaiis Parisiensis in libellum eui titulus Bélisaire ; ParisiiSt 1767 : Censure de la faculté de théologie de Paris, contre le livre qui a pour titre Bélisaire, à Paris, 1767, chez la veuve Simon, etc.

Voyez aussi Les trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiétés, par un bachelier ubiquiste.

— L'auteur de cet ouvrage (Turgot) était véritablement bachelier en théologie ; mais ayant renoncé à cette science, il était devenu un des plus grands philosophes et un des premiers hommes d'État de l'Europe. On appelle ubiquiste un docteur ou licencié de la faculté de Paris, qui n'est ni moine ni associé aux maisons de Sorbonne et de Navarre. yrs'otedeÉsd.deKeld.)

S'agit-il d'un emploi de fermier général,

Ou du large chapeau qui coiffe un cardinal?

Êtes- vous au conclave? aspirez-vous au trône 1

Où Ton dit qu'autrefois monta Simon Barjone?

Çà, que prétendez-vous? — De la gloire. — Ah, gredin !

Sais- tu bien que cent rois la briguèrent en vain ?

Sais-tu ce qu'il coûta de périls et de peines

Aux Condés, aux Sullis, aux Golberts, aux Turennes,

Pour avoir une place au haut du mont sacré,

De sultan Moustapha pour jamais ignoré?

Je ne m'attendais pas qu'un crapaud du Parnasse

Eût pu, dans son bourbier, s'enfler de tant d'audace.

— Monsieur, écoutez-moi : j'arrive de Dijon, Et je n'ai ni logis, ni crédit, ni renom.

J'ai fait de méchants vers, et vous pouvez bien croire Que je n'ai pas le front de prétendre à la gloire; Je ne veux que l'ôter à quiconque en jouit.

Dans ce noble métier l'ami Fréron m'instruit Monsieur l'abbé Profond m'introduit chez les dames; Avec deux beaux esprits nous ourdissons nos trames. Nous serons dans un mois l'un de l'autre ennemis; Mais le besoin présent nous tient encore unis. Je me forme sous eux dans le bel art de nuire : Voilà mon seul talent; c'est la gloire où j'aspire,

Laissons là de Dijon ce pauvre garnement*,

1. Notes de M. de Morza. — Ce trône est très-respectable. Il est sans doute l'objet d'une louable émulation. Simon, fils de Jones, nommé Côphas ou Pierre, est un très-grand saint ; mais il n'eut point de trône. Celui au nom duquel il parlait avait défendu expressément à tous ses envoyés de prendre même le nom de docteur, de maître, et avait déciaré que qui voudrait être le premier serait le dernier. Les choses «ont changées ; et dans la suite des temps le trône devint la récompense de l'humilité passée.

2. Ce garnement de Dijon est un nommé Clément, maître de quartier dans un collège de Dijon, qui a fait un livre contre MM. de Saint-Lambert, Delille, de Watelet, Dorât, et plusieurs autres personnes. L'auteur des Cabales fut maltraité dans ce livre, ou règne un air de suffi-

Des bâtards de Zoïle imbécile instrument; Qu'il coure à l'hôpital, où son Destin le mène..

Allons nous réjouir aux jeux de Meîpomène...

Bon ! j'y vois deux partis l'un à l'autre opposés : Léon dix et Luther étaient moins divisés. L'un claque, l'autre siffle; et l'antre du parterre 1 Et les cafés voisins sont le champ de la guerre.

Je vais chercher la paix au temple des chansons. J'entends crier : « Lulli, Campra, Rameau, Bouffons*,

sauce, un ton décisif et tranchant qui a été tant blâmé par tous les honnêtes gens dans les hommes les plus accrédités de la littérature, et qui est le comble de l'insolence et du ridicule dans un jeune provincial sans expérience et sans génie. Il s'est couvert d'opprobre par des libelles aussi affreux qu'absurdes, que la police n'a pas punis, parce qu'elle les a ignorés. Les malheureux qui ont composé de tels libelles pour vivre, comme Clément, La Beaumelle, Sabatier natif de Castres, ressemblent précisément au Pauvre Diable, qui est si naturellement peint dans la pièce de ce nom. Il n'est point de vie plus déplorable que la leur.

1. C'est principalement au parterre de la Comédie-Française, à la représentation des pièces nouvelles, que les cabales éclatent avec le plus d'emportement. Le parti qui fronde l'ouvrage et le parti qui le soutient se rangent chacun d'un côté. Les émissaires reçoivent à la porte ceux qui entrent, et leur disent : « Venez-vous siffler? mettezvous là; venez-vous pour applaudir? mettez-vous ici. » On a joué quelquefois aux dés la chute ou le succès d'une tragédie nouvelle au café de Procope. Ces cabales ont dégoûté les hommes de génie, et n'ont pas peu servi à décréditer un spectacle qui avait fait si longtemps la gloire de la nation,

2. La même manie a passé à l'Opéra, et a été encore plus tumultueuse. Mais les cabales au Théâtre-Français ont un avantage que les cabales de l'Opéra n'ont pas ; c'est celui de la satire raisonnée. On ne peut à l'Opéra critiquer que des sons ; quand on a dit : « Cette chaconne, cette coure me déplatt, » on a tout dit. Mais à la Comédie on examine des idées, des raisonnements, des passions, la conduite, l'exposition, le nœud, le dénoùment, le langage. On peut vous prouver méthodiquement, et de conséquence en conséquence, que vous êtes un sot qui avez voulu avoir de l'esprit, et qui avez assemblé quinze cents personnes pour leur prouver que vous en savez plus qu'eux. Chacun de ceux qui vous écoutent est, sans le savoir, un peu jaloux de vous ; il est en droit de vous critiquer, et vous êtes en droit de lui répondre. Le seul malheur est que vous êtes trop souvent un contre mille.

Il en va autrement en fait de musique ; il n'y a que le potier qui soit jaloux du potier, et le musicien du musicien, disait Hésiode. Il

Êtes-vous pour la France ou bien pour l'Italie?

— Je suis pour mon plaisir, messieurs. Quelle folie Vous tient ici debout sans vouloir écouter?

Ne suis-je à l'Opéra que pour y disputer? »

Je sors, je me dérobe aux flots de la cohue;

Les laquais assemblés cabalaient dans la rue.

Je me sauve avec peine aux jardins si vantés

Que la main de Le Nostre avec art a plantés.

D'autres fous à l'instant une troupe m'arrête.

Tous parlent à la fois, tous me rompent la tête...

« Avez- vous lu sa pièce? il tombe, il est perdu;

Parle dernier journal je le tiens confondu.

— Qui? de quoi parlez-vous? d'où vient tant de colère? Quel est votre ennemi? — C'est un vil téméraire,

Un rimeur insolent qui cause nos chagrins; Il croit nous égaler en vers alexandrins.

— Fort bien : de vos débats je conçois l'importance. » Mais un gros de bourgeois vers ce côté s'avance.

« Choisissez, me dit-on, du vieux ou du nouveau. »

Je croyais qu'on parlait d'un vin qu'on boit sans eau,

Et qu'on examinait si les gourmets de France

D'une vendange heureuse avaient quelque espérance;

Ou que des érudits balançaient doctement

Entre la loi nouvelle et le Vieux Testament.

Un jeune candidat, de qui la chevelure

Passait de Clodion la royale coiffure 1 ,

Me dit d'un ton de maître, avec peine adouci :

« Ce sont nos parlements dont il s'agit ici ;

y faut seulement ajouter encore les partisans du musicien; mais ceux-là sont ennemis, et ne sont point jaloux. Dans les talents de l'esprit, au contraire, tout le monde est jaloux en secret; et voilât pourquoi tous les gens de lettres, méprisés quand ils n'ont pas réussi, ont été persécutés dès qu'ils ont eu de la réputation.

1. Il n'y a pas longtemps que tes jeunes conseillers alliant au tribunal les cheveux étalés et poudrés de blanc, ou blanc poudrés.

Lequel préférez-vous? — Aucun d'eux, je vous jure.

Je n'ai point de procès, et, dans ma vie obscure,

Je laisse au roi mon naître, en pauvre citoyen,

Le soin de son royaume, où je ne prétends rien.

Assez de grands esprits, dans leur troisième étage,

N'ayant pu gouverner leur femme et leur ménage 1 ,

Se sont mis, par plaisir, à régir l'univers.

Sans quitter leur grenier, ils traversent les mers;

Ils raniment l'État, le peuplent, l'enrichissent :

Leurs marchands de papiers sont les seuls qui gémissent.

Moi, j'attends dans un coin que l'imprimeur du roi

M'apprenne, pour dix sous, mon devoir et ma loi.

Tout confus d'un édit qui rogne mes finances,

Sur mes biens écornés je règle mes dépenses;

Rebuté de Plutus, je m'adresse à Cérès;

Ses fertiles trésors garnissent mes guérets.

La campagne, en tout temps, par un travail utile,

Répara tous les maux qu'on nous 6t à la ville.

On est un peu fâché; mais qu'y faire?... Obéir.

A quoi bon cabaler, quand on ne peut agir?

— - Mais, monsieur, des Gapets les lois fondamentales,

1. L'Europe est pleine de gens qui, ayant perdu leur fortune,, veulent faire ceUe de leur patrie ou de quelque État voisin. Ils présentent aux ministres des mémoires qui rétabliront les affaires publiques en peu de temps; et en attendant ils demandent une aumône qu'on leur refuse. Bois-Quillebert, qui écrivit contre le grand Colbert, et qui ensuite osa attribuer sa Dixme royale au maréchal de Vauban, s'était ruiné. Ceux qui sont assez ignorants pour le citer encore aujourd'hui, croyant citer le maréchal de Vauban, ne se doutent pas que, ai on suivait ces beaux systèmes, le royaume serait aussi misérable que lui. Celui qui a imprimé le Moyen d'enrichir l'État, sous le nom du comte de Boulaiuvilliers, est mort à l'hôpital. Le petit La Jonchère, qui a donné tant d'argent au roi en quatre volumes, demandait l'aumône. Telles sont les gens qui enseignent l'art de s'enrichir par le commerce après avoir fait banqueroute, et ceux qui font le tour du monde sans sortir de leur cabinet, et ceux qui n'ayant jamais possédé une charrue, remplissent nos greniers de froment. D'ailleurs la littérature ne subsiste presque plus que d'infâmes plagiats ou de libelles. Jamais cette profession si beUe m'a été ni si universelle ni si avilie.

Et le grenier à sel, et les cours féodales, Et le gouvernement du chancelier Ouprat? — Monsieur, je n'entends rien aux matières d'État : Ma loi fondamentale est de vivre tranquille.

La Fronde était plaisante 1 , et la guerre civile Amusait la grand'chambre et le coadjuteur.

Barricadez-vous bien; je m'enfuis; serviteur. » A peine ai-je quitté mon jeune énergumène,

l. La Fronde en effet était fort plaisante, si l'on ne regarde que ses ridicules. Le président Le Cogneux, qui chasse de chez lui son fils le célèbre Bachaumont, conseiller au parlement, pour avoir opiné en faveur de la cour, et qui fait mettre ses chevaux dans la rue; Bachaumont qui loi dit : c Mon père, mes chevaux n'ont pas opiné, » et qui, de raillerie en raillerie, fait boire son père à la santé du cardinal Mazarin, proscrit parle parlement; le gentilhomme ami du coadjuteur qui vient pour le servir dans la guerre civile, et qui, trouvant un de ses camarades chez ce prélat, lui dit : c II n'est pas juste que les deux plus grands fous du royaume serrent sous le même drapeau, il faut se partager, je vais chez le cardinal de Mazarin ; » et qui en effet va dé ce pas battre les troupes auxquelles il était venu se joindre ; ce même coadjuteur qui prêche, et qui fait pleurer des femmes ; un de ses convives qui leur dit : « Mesdames, si vous saviez ce qu'il a gagné avec vous, vous pleureriez bien davantage ; » ce même archevêque qui va au parlement avec un poignard, et le peuple qui crie : « C'est son bréviaire! » et toutes les expéditions de cette guerre méditées au cabaret, et les bons mots; et les chansons qui ne finissaient point; tout cela serait bon sans doute pour un opéra-comique. Mais les fourberies, les pillages, les rapines, les scélératesses, les assassinats, les crimes de toute espèce dont ces plaisanteries étaient accompagnées, formaient un mélange hideux des horreurs de la Ligue et des farces d'Arlequin. Et c'étaient des gens graves, des patres conscripti qui ordonnaient ces abominations et ces ridicules. Le casdinal de Retz dit, dans ses Mémoires, c que le parlement faisait par des arrêts la guerre civile, qu'il aurait condamnée lui-même par les arrêts les plus sanglants. •

L'auteur que je commente avait peint cette guerre de singes dans le Siècle de Louis XIV : un de ces magistrats qui, ayant acheté leurs charges quarante ou cinquante mille francs, se croyaient en droit de parler orgueilleusement aux lettrés, écrivit à l'auteur que messieurs pourraient le faire repentir d'avoir dit ces vérités, quoique reconnues. U lui répondit : < Un empereur de la Chine dit un jour à l'historiographe de l'empire : < Je suis averti que vous mettez par écrit mes c fautes; tremblez. » L'historiographe prit sur-le-champ des tablettes, c Qu'osez-vous écrire là? — Ce que Votre Majesté vient de me dire, j» L'empereur se recueillit, et dit : « Écrivez tout, mes fautes seront réparées. »

Qu'un groupe de savants m'enveloppe et m'entraîne. D'un air d'autorité l'un (Feux me tire à part... a Je vous goûtai, dit-il, lorsque de Saint-Médard 1 Vous crayonniez gaiement la cabale grossière, Gambadant pour la grâce au coin d'un cimetière; Les billets au porteur des chrétiens trépassés; Les fils de Loyola sur la terre éclipsés.

Nous applaudîmes tous à votre noble audace, Lorsque vous nous prouviez qu'un maroufle à besace, Dans sa crasse orgueilleuse à charge au genre humain, S'il eût bêché la terre, eût servi son prochain. Jouissez d'une gloire avec peine achetée; Acceptez à la fin votre brevet d'athée.

— Ah ! vous êtes trop bon : je sens au fond du cœur Tout le prix qu'on doit mettre à cet excès d'honneur. Il est vrai, j'ai raillé Saint-Médard et la bulle; Mais j'ai sur la nature encor quelque scrupule. L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe, et n'ait point d'horloger 1 .

1. On connaît le fanatisme des convulsions de Saint-Médard, qui durèrent si longtemps dans la populace, et qui furent entretenues par le président Dubois, le conseiller Carré, et d'autres énergumènes. La terre a été mille fois inondée de superstitions plus affreuses, mais jamais il n'y en eut de plus sotte et de plus avilissante. L'histoire des billets de confession et l'expulsion des jésuites succédèrent bientôt à ces facéties. Observez surtout que nous avons une liste de miracles opérés par ces malheureux, signée de plus de cinq cents personnes. Les miracles d'Esculape, ceux de Yespasien et d'Apollonius de Tyane, etc., n'ont pas été plus authentiques.

2. Si une horloge prouve un horleger, si un palais annonce un architecte, comment en effet l'univers ne démontre-t-il pas une intelligence suprême? Quelle plante, quel animal, quel élément, quel astre ne porte pas l'empreinte de celui que Platon appelait l'éternel géomètre? 11 me semble que le corps du moindre animal démontre une profondeur et une unité de dessein qui doivent à la fois nous ravir en admiration, et atterrer notre esprit. Non-seulement ce chétif insecte est une machine dont tous les ressorts sont faits exactement l'un pour l'autre j non-seulement il est né, mais il vit par un art que nous ne pouvons ni imiter ni comprendre; mais sa vie a un rapport immédiat avec la nature entière» avec tous les éléments, avec tous les astres dont la

Mille abus, je le sais, ont régné dans l'Église; Fleury le confesseur en parle avec franchise 1 . J'ai pu de les siffler prendre un peu trop de soin ; Ehl quel auteur, hélas! ne va jamais trop loin? De saint Ignace encore on me voit souvent rire; Je crois pourtant un Dieu, puisqu'il faut vous le dire» — Ah, traître! ah, malheureux! je m'en étais douté. Va, j'avais bien prévu ce trait de lâcheté, Alors que de Maillet insultant la mémoire 1 , Du monde qu'il forma tu combattis l'histoire.... Ignorant, vois l'effet de mes combinaisons :

Les hommes autrefois ont été des poissons;

lumière se fait sentir i lai. Le soleil le réchauffe, et les rayons quf partent de Sirius, à quatre cents millions de lieues au delà du soleil, pénètrent dans ses petits yeux, selon toutes les règles de l'optique. S'il n'y a pas là immensité et unité de dessein qui démontrent un fabricateur intelligent, immense, unique, incompréhensible, qu'on nous démontre donc le contraire ; mais c'est ce qu'on n'a jamais fait. Platon, Newton, Locke, ont été frappés également de cette grande vérité. Ils étaient théistes, dans le sens le plus rigoureux et le plus respectable.

Des objections I on nous en fait sans nombre : des ridicules! on croit nous en donner en nous appelant cause-finaliers ; mais des preuves contre l'existence d'une intelligence suprême, on n'en a jamais apporté aucune. Spinosa lui-môme est forcé de reconnaître cette intelligence; et Virgile avant lui, et après tant d'autres, avait dit : Mens agitai molem. C'est ce Mens agitai molem qui est le fort de la dispute entre les athées et les théistes, comme l'avoue le géomètre Clark e dans son livre de l'existence de Dieu; livre le plus éloigné de notre bavarderie ordinaire, livre le plus profond et le plus serré que nous ayons sur cette matière, livre auprès duquel ceux de Platon ne sont que des mots, et auquel je ne pourrais préférer que le naturel et la candeur de Locke.

1. Fleury, célèbre par ses excellents discours, qui sont d'un sage écrivain et d'un citoyen zélé, connu aussi par son Histoire ecclésiastique qui ressemble trop en plusieurs endroits à la Légende dorée.

2. Ce consul Maillet fut un de ces charlatans dont on a dit qu'ils voulaient imiter Dieu, et créer un monde avec la parole. C'est lui qui, abusant de l'histoire de quelques bouleversements avérés, arrivés dans ce globe, prétend que les mers avaient formé les montagnes, et que les poissons avaient été changés en hommes. Aussi quand on a imprimé son livre, on n'a pas manqué de le dédier à Cyrano de- Jeryerac.

SATIRES. 35fr

La mer de l'Amérique a marché vers le Phase ; Les huîtres d'Angleterre ont formé le Caucase : Noua* te l'avions appris, mais tu t'es éloigné Du vrai sens de Platon, par nous seuls enseigné. Lâche! oses-tu bien croire une essence suprême? — Mais, oui. — De la nature as-tu lu le Système f Par ses propos diffus n'es-tu pas foudroyé?

Que dis-tu de ce livre? — Il m'a fort ennuyé 1 .

1. Il y a des morceaux éloquents dans ce livre ; mais il faut avouer qu'il est diffus et quelquefois déclamateur; qu'il se contredit, qu'il affirme trop souvent ce qui est en question, et surtout qu'il est fondé sur de prétendues expériences dont la fausseté et le ridicule sont aujourd'hui reconnus et siffles de tout le monde. Tenons-nous-en à ce dernier article, qui est le plus palpable de tous. C'est cette fameuse transmutation qu'un pauvre jésuite anglais, nommé Needham, crut avoir faite, de jus de mouton et de blé pourri, en petites anguilles lesquelles produisaient bientôt une race innombrable d'anguilles. Nous en avons parlé ailleurs.

On disait au jésuite Needham que cela n'était bon que du temps d'Àristote, de Gamaliel, de Flavien-Josèphe, et de Philon, où l'on croyait que la génération s'opérait par la corruption, et que le limon d'Egypte formait des rats. Il répondit que notre Sauveur lui-même et ses apôtres avaient dit plusieurs fois qu'il faut que le blé pourrisse et meure pour lever et pour produire, et que par conséquent son blé pourri et son jus de mouton faisaient nattre des races d'anguil'es infailliblement. On avait beau lui répliquer que Jésus-Christ daignait se conformer aux idées fausses et grossières des paysans galiléens, ainsi qu'il daignait se vêtir à leur mode, parler leur langage, et observer tous leurs rites; mais que la sagesse incarnée devait bien, savoir que rien ne peut naître sans germe ; que sou système était aussi dangereux qu'extravagant; que si on pouvait former des anguilles avee du jus de mouton, on ne manquerait pas de former des hommes avec du jus de perdrix; qu'alors on croirait pouvoir se passer de Diem, et que les athées s'empareraient de la place. Needham n'en démordait point; et, aussi mauvais raisonneur que mauvais chimiste, il persista longtemps à se croire créateur d'anguilles; de sorte que par une étrange bizarrerie, un jésuite se servait des propres paroles de Jésus- Christ pour établir son opinion ridicule, et les athées se servaient de l'ignorance et de l'opiniâtreté d'un jésuite pour se confirmer dans l'athéisme. On citait partout la découverte de Needham. Un des plus intrépides athées m'assurait que dans la ménagerie du prince Charles, à Bruxelles, il y avait un lapm qui faisait tous les mois des enfants à une poule. Enfin l'expérience du jésuite fut reconnue pour ce qu'elle était; et les athées furent obligés de se pourvoir ailleurs.

— C'en est assez, ingrat : ta perfide insolence Dans mon premier concile aura sa récompense.

Va, sot adorateur d'un fantôme impuissant, Nous t'avions jusqu'ici préservé du néant ; Nous t'y ferons rentrer, ainsi que ce grand Être Que tu prends bassement pour ton unique maître. De mes amis, de moi, tu seras méprisé.

— Soit. — Nous insulterons à ton génie usé.

— J'y consens. — Des fatras de brochures sans nombre, Dans ta bière à grands flots vont tomber sur ton ombre.

— Je n'en sentirai rien. — Nous t'abandonnerons Aux puissants Langlevieux, aux immortels Frérons '.

— Ah! bachelier du diable, un peu plus d'indulgence : Nous avons, vous et moi, besoin de tolérance.

Que deviendraient le monde et la société,

1. Cest ce môme Langlevieux La Beaumelle dont il est parlé dans les notes sur l'épttre à M. Dalembert, et ailleurs.

Ce même homme s'est depuis associé avec Fréron ; et malgré tant d'horreurs et tant de bassesses, il a surpris la protection d'une personne respectable qui ignorait ses excès ridicules ; mais oportet cognosci malos.

Nous ajouterons à cette note que Boileau attaqua toujours des personnes dont il n'avait pas le moindre sujet de se plaindre, et que notre auteur s'est toujours borné à repousser les injures et les calomnies des Rollets de son temps. Il y avait deux partis à prendre, celui de négliger les impostures atroces que La Beaumelle a vomies pendant vingt ans, et celui de les relever. Nous avons jugé le dernier parti plus juste et plus convenable.

C'est rendre un service essentiel à plus de cent familles, de faire connaître le vil scélérat qui a osé les outrager.

Les ministres d'État, et tous ceux qui sont chargés de maintenir Tordre public, doivent savoir que ces libelles méprisables sont recherchés dans l'Allemagne, dans l'Angleterre, dans tout le Nord ; qu'il y en a de toute espèce ; qu'on les lit avidement, comme on y boit pour du vin de Bourgogne les vins faits à Liège ; que la faim et la malice produisent tous les jours de ces ouvrages infâmes, écrits quelquefois avec assez d'artifice ; que la curiosité les dévore ; qu'ils font pendant un temps une impression dangereuse ; que depuis peu l'Europe a été inondée de ces scandales; et que plus la langue française a de cours dans les pays étrangers, plus on doit l'employer contre les malheureux qui en font un si coupable usage, et qui se rendent si indignes de leur patrie.

satires. 357

Si tout, jusqu'à l'athée, était sans charité? Permettez qu'ici-bas chacun fasse à sa tête.

J'avouerai qu'Épicure avait une âme honnête, Mais le grand Marc Aurèle était plus vertueux. Lucrèce avait du bon, Gicéron valait mieux.

Spinosa pardonnait à ceux dont la faiblesse 1 D'un moteur éternel admirait la sagesse.

Je crois qu'il est un Dieu; vous osez le nier : Examinons le fait sans nous injurier.

a J'ai désiré cent fois, dans ma verte jeunesse, De voir notre saint Père, au sortir de la messe, Avec le grand lama dansant en cotillon ; Bossuet le funèbre embrassant Fénelon; Et, le verre à la main, Le Tellier et Noailles Chantant chez Maintenon des couplets dans Versailles. Je préférais Chaulieu, coulant en paix ses jours Entre le dieu des vers et celui des amours, A tous ces froids savants dont les vieilles querelles Traînaient si pesamment les dégoûts après elles.

« Des charmes de la paix mon cœur était frappé; J'espérais en jouir : je me suis bien trompé. On cabale à la cour, à l'armée, au parterre ; Dans Londres, dans Paris, les esprits sont en guerre ; Ils y seront toujours. La Discorde autrefois,

1. Baruch Spinosa, théologien circonspect, et fort honnête homme ; nous l'appelons ici Baruch, parce que c'est son véritable nom ; on no lui a donné celui de Benoît que par erreur; il ne fut jamais baptisé. Nous avons fait une note plus longue sur ce sophiste à la suite du petit poème sur les Systèmes.

— Vers 1771, les querelles sur les deux parlements, les révolutions du ministère, et les disputes sur la cause universelle, augmentèrent le nombre des ennemis de M. de Voltaire ; les philosophes parurent un moment vouloir s'unir aux prêtres contre lui ; mais cette division entre des hommes qui devaient rester toujours unis, pour défendre la cause de la raison et de l'humanité, ne fut point durable. C'est à cette" querelle passagère que M. de Voltaire fait allusion à la fin des tabules. {Note de VÊd. de Kehl.)

Ayant brouillé les dieux, descendit chez les rois, Puis dans l'Église sainte établit son empire, Et rétendit bientôt sur tout ce qui respire.

Chacun vantait la paix, que partout on chassa. On dit que seulement par grâce on lui laissa Deux asiles fort doux : c'est le lit et la table. Puisse-t-elle y fixer un règne un peu durable! L'un d'eux me plaît encore. Allons, ami, buvons; Cabalons pour Chloris, et faisons des chansons. o

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