LA TACTIQUE
Tétais lundi passé chez mon libraire Caille, Qui, dans son magasin, n'a souvent rien qui vaille. « J'ai, dit-il, par bonheur, un ouvrage nouveau, Nécessaire aux humains, et sage autant que beau. C'est à l'étudier qu'il faut que l'on s'applique; Il fait seul nos destins : prenez, c'est la Tactique. — La Tactique! lui dis-je : hélas! jusqu'à présent J'ignorais la faveur de ce mot si savant.
— Ce nom, répondit-il, venu de Grèce en France, Veut dire le grand art, ou l'art par excellence 1 ; Des plus nobles esprits il remplit tous les vœux. »
J'achetai sa Tactique, et je me crus heureux. J'espérais trouver l'art de prolonger ma vie, D'adoucir les chagrins dont elle est poursuivie, De cultiver mes goûts, d'être sans passion, D'asservir mes désirs au joug de la raison, D'être juste envers tous, sans jamais être dupe.
1. Tactique vient originairement du verbe tasso, j'arrange. Tactiqueest proprement l'art d'aller par rangs ; c'est l'arrangement des troupes. C'est ce qui fit que Pyrrhus, en voyant le camp des Romains, ne lestrouva pas si barbares.
Je m'enferme chez moi, je lis; je ne m'occupe Que d'apprendre par cœur un livre si divin.
Mes amisl c'était l'art d'égorger son prochain. J'apprends qu'en Germanie autrefois un bon prêtre 1
1. On ne sait encore qui employa le premier des canons dans les batailles et dans les sièges. Une invention qui a changé entièrement l'art de la guerre, dans toute la terre connue, méritait plus de recherches; mais presque toutes les origines sont ignorées. Qui le premier inventa un bateau? qui imagina de couper une branche de frêne, de l'assujettir avec une corde faite d'un intestin d'animal, et d'y ajuster une verge garnie d'un os ou d'un fer pointu à an bout, et de quatre plumes à l'autre bout? qui inventa la navette, les fours, les moulins? De cette prodigieuse multitude d'arts qui secourent notre vie ou la détruisent, il n'y en a pas un dont l'inventeur soit connu. C'est que personne n'inventa l'art entier. Les architectes ne sont venus que des milliers de siècles après les cavernes et les huttes.
Les Chinois connaissaient la poudre inflammable, et la faisaient servir à leurs divertissements ingénieux, à leurs fêtes, deux mille ans avant que les jésuites Shall et Yerbiest fondissent du canon pour les conquérants tartares, vers l'an 1630. Ce furent donc deux religieux allemands qui enseignèrent l'usage de l'artillerie dans cette vaste partie du monde, comme ce fut, dit-on, un autre Allemand, nommé Schwartz, on moine noir, qui trouva le secret de la poudre inflammable au xxv* siècle, sans qu'on ait jamais su l'année de cette invention.
On a prétendu que Roger Bacon, moine anglais, antérieur d'environ cent années au moine allemand, était le véritable inventeur de la poudre. Nous avons rapporté ailleurs les paroles de ce Roger, qui se trouvent dans son' Opus ma jus, page 454, grande édition d'Oxford... « Nous avons une preuve des explosions subites dans ce jeu d'enfants qu'on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre dans une balle de la grosseur d'un pouce, et on la fait crever avec un bruit si violent qu'elle surpasse le rugissement du tonnerre, et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre, s
Il y a bien loin sans doute de cette petite boule de simple salpêtre à notre artillerie, mais elle a pu mettre sur la voie.
Il parait qu'il est très-faux que les Anglais eussent employé le canon dans leur victoire de Crécy en 1346, et dans celle de Poitiers dix ans après. Les actes de la Tour de Londres, recueillis par Rymer, en diraient quelque chose.
Plusieurs de nos historiens ont assuré qu'il existe encore, dans la ville d'Amberg du haut Palatinat, un canon fondu en 1301, et que cette date est encore gravée sur la culasse.
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
On écrivait et on imprimait à Paris cette erreur avec tant d'assurance, que je fis écrire à M. le comte de Holstein de Bavière, gou-
Pétrit, pour s'amuser, du soufre et du salpêtre; Qu'un énorme boulet, qu'on lance avec fracas, Doit mirer un peu haut pour arriver plus bas ; Que d'un tube de bronze aussitôt la mort vole Dans la direction qui fait la parabole S Et renverse, en deux coups prudemment ménagés,. Cent automates bleus, à la file rangés.
Mousquet, poignard, épée ou tranchante ou pointue, Tout est bon, tout va bien, tout sert, pourvu qu'on tue. L'auteur, bientôt après, peint des voleurs de nuit, Qui, dans un chemin creux, sans tambour et sans bruit, Discrètement chargés de sabres et d'échelles, Assassinent d'abord cinq ou six sentinelles;
verneur du pays d'Amberg. Il donna un certificat authentique qu'un fondeur de canons, nommé Martin, assez fameux pour son temps, étaii mort en 1501. On mit un petit canon sur son tombeau, avec la date 1501. Il eut la bonté d'envoyer une copie figurée de l'inscription. Il est étonnant qu'on ait pris 1501 pour 1301 ; mais les historiens aiment l'antique et le merveilleux.
Je n'ai guère plus de foi à la bombarde de Froissard, qui avait plus de c cinquante pieds de long, et qui menoit si grande noise au décliquer, qu'il sembloit que tous les diables d'enfer fussent en chemin. » C'était apparemment une espèce de baliste.
Je doute beaucoup encore du registre de Du Dracht, trésorier des guerres en 1338 : « A Henri Faumechon, pour avoir' poudre et autres choses nécessaires aux canons devant Puisguillaume. » Du Cange rapporte ce trait, mais il se borne à le rapporter. Il n'examine point s'il y avait alors des trésoriers des guerres. Il ne s'informe pas si on assiégea un Puisguillaume ou un Puisguilliem dans le Périgord. Il ne paraît pas qu'on ait fait le moindre exploit de guerre en Périgord en l'an 1338. Si l'on entend le petit hameau de Puisguillaume en Bourbonnais, on ne voit pas qu'il eût un château. Il faut donc douter, et c'est presque toujours le seul parti à prendre.
Ce qui paraît certain, c'est que trois moines ont contribué à détruire les hommes et les villes par l'artillerie; et en ajoutant à ces troismoines les jésuites Shall et Yerbiest, cela fera cinq.
1. Lorsqu'on tire un boulet, ou qu'on lance une flèche horizontalement, elle tend à décrire une ligne droite ; mais la gravitation la fait descendre continuellement dans une autre ligne droite vers le centre de la terre, et de ces deux directions se compose la ligne courbe nommée parabole, à la lettre, allant au delà. Si un canonnier s'occupait de toutes les propriétés de cette ligne courbe, il n'aurait jamais le temps dû mettre le feu à son canon.
Puis, montant lestement aux murs de la cité, Où les pauvres bourgeois dormaient en sûreté, Portent dans leurs logis le fer avec les flammes, Poignardent les maris, couchent ayec les dames, Écrasent les enfants, et, las de tant d'efforts, Boivent le vin d'autrui sur des monceaux de morts. Le lendemain matin, on les mène à l'église Rendre grâce au bon Dieu de leur noble entreprise, Lui chanter en latin qu'il est leur digne appui, Que dans la ville en feu l'on n'eût rien fait sans lui, Qu'on ne peut ni voler, ni violer son monde, Ni massacrer les gens, si Dieu ne nous seconde.
Étrangement surpris de cet art si vanté, Je cours chez monsieur Caille, encore épouvanté, Je lui rends son volume, et lui dis en colère : « Allez, de Belzébut détestable libraire I Portez votre Tactique au chevalier de Tôt; Il fait marcher les Turcs au nom de Sabaoth.
C'est lui qui, de canons couvrant les Dardanelles, À tuer les chrétiens instruit les infidèles.
Allez, adressez-vous à monsieur Romanzof , Aux vainqueurs tout sanglants de Bender et d'Azof ; A Frédéric surtout offrez ce bel ouvrage, Et soyez convaincu qu'il en sait davantage.
Lucifer l'inspira bien mieux que votre auteur 1 ; Il est maître passé dans cet art plein d'horreur; Plus adroit meurtrier que Gustave et qu'Eugène. Allez; je ne crois pas que la nature humaine Sortit (je ne sais quand) des mains du Créateur,
1. Il s'est élevé sur ces vers une grande dispute. Les uns ont pris ces vers pour un reproche, les autres pour une louange. Il est clair qu'on ne peut faire un plus grand éloge d'un guerrier qu'en le mettant au-defesus du prince Eugène et du grand Gustave. On a dit que vouloir condamner cette comparaison, c'était vouloir faire uxa querelle d'Allemand*
Pour insulter ainsi l'éternel bienfaiteur,
Pour montrer tant de rage et tant d'extravagance.
L'homme, avec ses dix doigts, sans armes, sans défense,
N'a point été formé pour abréger des jours
Que la nécessité rendait déjà si courts.
La goutte avec sa craie, et la glaire endurcie
Qui se forme en cailloux au fond de la vessie,
La fièvre, le catarrhe, et cent maux plus affreux,
Cent charlatans fourrés, encor plus dangereux,
Auraient suffi sans doute au malheur de la terre,
Sans que l'homme inventât ce grand art de la guerre.
« Je hais tous les héros, depuis le grand Cyrus Jusqu'à ce roi brillant qui forma Lentulus 1 : On a beau me vanter leur conduite admirable, Je m'enfuis loin d'eux tous, et je les donne au diable.»
En m'expliquant ainsi, je vis que dans un coin Un jeune curieux m'observait avec soin.
Son habit d'ordonnance avait deux épaulettes, De son grade à la guerre éclatants interprètes; Ses regards assurés, mais tranquilles et doux, Annonçaient ses talents sans marquer de courroux ; De la Tactique, enfin, c'était l'auteur lui-môme.
« Je conçois, me dit-il, la répugnance extrême Qu'un vieillard philosophe, ami du monde entier, Dans son cœur attendri se sent pour mon métier : Il n'est pas fort humain, mais il est nécessaire.. L'homme est né bien méchant : Gain tua son frère, Et nos frères les Huns, les Francs, les Visigoths, Des bords du Tanaîs accourant à grands flots, N'auraient point désolé les rives de la Seine, Si nous avions mieux su la tactique romaine.
Guerrier, né d'un guerrier, je professe aujourd'hui