‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 205 sur 273 · CHANT CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIÈME

l'enfer.

Mon cher lecteur, il est temps de te dire Qu'un jour Satan, seigneur du sombre empire, A ses vassaux donnait un grand régal.

Il était fête au manoir infernal :

On avait fait une énorme recrue, Et les d jmons buvaient la bienvenue

D'un certain pape et d'un gros cardinal,

D'un roi du Nord, de quatorze chanoines,

Trois intendants, deux conseillers, vingt moines,

Tous frais venus du séjour des mortels,

Et dévolus aux brasiers éternels.

Le roi cornu de la huaille noire

Se déridait entouré de ses pairs;

On s'enivrait du nectar des enfers,

On fredonnait quelques chansons à boire,

Lorsqu'à la porte il s'élève un grand cri :

« Ah ! bonjour donc, vous voilà, vous voici ;

C'est lui, messieurs, c'est le grand émissaire;

C'est Grisbourdon, notre féal ami ;

Entrez, entrez, et chauffez-vous ici :

Et bras dessus et bras dessous, beau-père,

Beau Grisbourdon, docteur de Lucifer,

Fils de Satan, apôtre de l'enfer. »

On vous l'embrasse, on le baise, on le serre;

On vous le porte en moins d'un tour de main,

Toujours baisé, vers le lieu du festin.

Satan se lève, et lui dit : a Fils du diable, des frapparts ornement véritable, Certes sitôt je n'espérais te voir; Chez les humains tu m'étais, nécessaire.

Qui mieux que toi peuplait notre manoir?

Par toi la France était mon séminaire; En te voyant je perds tout mon espoir.

Mais du destin la volonté soit faite !

Bois avec nous, et prends place à ma draite. »

Le cordelier, plein d'une sainte horreur, Baise à genoux l'ergot de son seigneur; Puis d'un air morne il jette au loin la vue Sur cette vaste et brûlante étendue, Séjour de feu qu'habitent pour jamais

L'affreuse Mort, les Tourments, les Forfaits; Trône éternel où sied l'esprit immonde, Abîme immense où s'engloutit le monde; Sépulcre où gît la docte antiquité, Esprit, amour, savoir, grâce, beauté, Et cette foule immortelle, innombrable, D'enfants du ciel créés tous pour le diable.

Tu sais, lecteur, qu'en ces feux dévorants Les meilleurs rois sont avec les tyrans.

Nous y plaçons Antonin, Marc-Aurèle ; Ce bon Trajan, des princes le modèle; Ce doux Titus, l'amour de l'univers; Les deux Catons, ces fléaux des pervers ; Ce Scipion maître de son courage, Lui qui vainquit et l'amour et Carthage.

Vous y grillez, sage et docte Platon, Divin Homère, éloquent Cicéron; Et vous, Socrate, enfant de la sagesse, Martyr de Dieu dans la profane Grèce; Juste Aristide, et vertueux Solon :

Tous malheureux morts sans confession.

Mais ce qui plus étonna Grisbourdon, Ce fut de voir en la chaudière grande Certains quidams, saints ou rois, dont le nom Orne l'histoire, et pare la légende.

Un des premiers était le roi Clovis.

Je vois d'abord mon lecteur qui s'étonne Qu'un si grand roi, qui tout son peuple a mis Dans le chemin du benoît paradis, N'ait pu jouir du salut qu'il nous donne.

Ah 1 qui croirait qu'un premier roi chrétien Fût en effet damné comme un païen?

Mais mon lecteur se souviendra très-bien Qu'être lavé de cette eau salutaire

Ne suffit pas quand le cœur est gâté.

Or ce Clovis, dans le crime empâté, Portait un cœur inhumain, sanguinaire; Et saint Rémi ne put laver jamais Ce roi des Francs gangrené de forfaits.

Parmi ces grands, ces souverains du monde, Ensevelis dans cette nuit profonde, On discernait le fameux Constantin.

« Est-il bien vrai? criait avec surprise Le moine gris : ô rigueur! ô destin l Quoil ce héros fondateur de l'Église, Qui de la terre a chassé les faux dieux, Est descendu dans l'enfer avec eux? »

Lors Constantin dit ces propres paroles :

« J'ai renversé le culte des idoles; Sur les débris de leurs temples fumants Au Dieu du ciel j'ai prodigué l'encens :

Mais tous mes soins pour sa grandeur suprêmo N'eurent jamais d'autre objet que moi-même; Les saints autels n'étaient à mes regards Qu'un marchepied du trône des Césars.

L'ambition, les fureurs, les délices, Étaient mes dieux, avaient mes sacrifices.

L'or des chrétiens, leurs intrigues, leur sang, Ont cimenté ma fortune et mon rang. Pour conserver cette grandeur si chère, J'ai massacré mon malheureux beau-père.

Dans les plaisirs et dans le sang plongé, Faible et barbare, en ma fureur jalouse, Ivre d'amour, et de soupçons rongé, Je fis périr mon fils et mon épouse.

O Grisbourdon, ne sois plus étonné Si comme toi Constantin est damné 1 »

Le révérend de plus en plus adn:iro

Tous les secrets du ténébreux empire.

Il voit partout de grands prédicateurs, Riches prélats, casuistes, docteurs, Moines d'Espagne, et nonnains d'Italie.

De tous les rois il voit les confesseurs, De nos beautés il voit les directeurs :

Le paradis ils ont eu dans leur vie.

Il aperçut dans le fond d'un dortoir Certain frocard moitié blanc, moitié noir, Portant crinière en écuelle arrondie.

Au fier aspect de cet animal pie, Le cordelier, riant d'un ris malin, Se dit tout bas : « Cet homme est jacobin.

Quel est ton nom? » lui cria-t-il soudain.

L'ombre répond d'un ton mélancolique :

« Hélas! mon fils, je suis saint Dominique. »

A ce discours, à cet auguste nom, Vous eussiez vu reculer Grisbourdon; Il se signait, il ne pouvait le croire.

« Comment, dit-il, dans la caverne noire Un si grand saint, un apôtre, un docteur!

Vous de la foi le sacré promoteur, Homme de Dieu, prêcheur évangélique, Vous dans l'enfer ainsi qu'un hérétique !

Certes ici la grâce est en défaut.

Pauvres humains, qu'on est trompé là-haut!

Et puis allez, dans vos cérémonies, De tous les saints chanter les litanies! »

Lors repartit avec un ton dolent Notre Espagnol au manteau noir et blanc :

<* Ne songeons plus aux vains discours des hommes; De leurs erreurs qu'importe le fracas?

Infortunés, tourmentés où nous sommes, Loués, fêtés où nous ne sommes pas :

Tel sur la terre a plus d'une chapelle, Qui dans l'enfer rôtit bien tristement; Et tel au monde on damne impunément, Qui dans les cieux a la vie éternelle.

Pour moi, je suis dans la noire séquelle Très-justement, pour avoir autrefois Persécuté ces pauvres Albigeois, Je n'étais pas envoyé pour détruire, Et je suis cuit pour les avoir fait cuire. »

Oh ! quand j'aurais une langue de fer, Toujours parlant je ne pourrais suffire, Mon cher lecteur, à te nombrer et dire Combien de saints on rencontre en enfer.

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