LE PALAIS DE LA SOTTISE
Devers la lune, où l'on tient que jadis Était placé des fous le paradis, Sur les confins de cet abîme immense, Où le chaos, et l'Érèbe et la nuit.
Avant les temps de l'univers produit, Ont exercé leur aveugle puissance, Il est un vaste et caverneux séjour, Peu caressé des doux rayons du jour, Et qui n'a rien qu'une lumière affreuse, Froide, tremblante, incertaine, et trompeuse : Pour toute étoile on a des feux follets; L'air est peuplé de petits farfadets.
De ce pays la reine est la Sottise.
Ce vieil enfant porte une barbe grise, OEil de travers, et bouche à la Danchet.
Sa lourde main tient pour sceptre un hochet.
De l'Ignorance elle est, dit-on, la fille.
Près de son trône est sa so:te famille,
Le fol Orgueil, l'Opiniâtreté,
Et la Paresse, et la Crédulité.
Elle est servie, elle est flattée en reine ;
On la croirait en effet souveraine :
Mais ce n'est rien qu'un fantôme impuissant,
Un Chilpéric, un vrai roi fainéant.
La Fourberie est son ministre avide.
Tout est réglé par ce maire perfide;
Et la Sottise est son digne instrument.
Sa cour plénière est à son gré fournie
De gens profonds en fait d'astroiogie,
Sûrs de leur art, à tous moments déçus,
Dupes, fripons, et partant toujours crus.
C'est là. qu'on voit les maîtres d'alchimie Faisant de l'or, et n'ayant pas un sou, Les roses-croix, et tout ce peuple fou Argumentant sur la théologie.
Le gros Lourdis, pour aller en ces lieux, Fut donc choisi parmi tous ses confrères.
Lorsque la nuit couvrait le front des cieux D'un tourbillon de vapeurs non légères, Enveloppé dans le sein du repos, Il fut conduit au paradis des sots.
Quand il y fut, il ne s'étonna guères :
Tout lui plaisait, et même en arrivant Il crut encore être dans son couvent.
11 vit d'abord la suite emblématique Des beaux tableaux de ce séjour antique.
Cacodémon, qui ce grand temple orna, Sur la muraille à plaisir griffonna Un long croquis de toutes nos sottises, Traits d'étourdi, pas de clerc, balourdises, Projets mal faits, plus mal exécutés,
Et tous les mois du Mercure vantés.
Dans cet amas de merveilles confuses, Parmi ces flots d'imposteurs et de buses, On voit surtout un superbe Écossais; Lass est son nom; nouveau roi des Français, D'un beau papier il porte un diadème, Et sur son front il est écrit système; Environné de grands ballots de vent, Sa noble main les donne à tout venant :
Prêtres, catins, guerriers, gens do justice, Lui vont porter leur or par avarice.
Ah ! quel spectacle! ah! vous êtes donc là, Tendre Escobar, suffisant Molioa, Petit Doucin, dont la main pateline Donne à baiser une bulle divine Que Le Tellier lourdement fabriqua, Dont Rome même en secret se moqua, Et qui chez nous est la noble origine De nos partis, de nos divisions, Et, qui pis est, de volumes profonds, Remplis, dit-on, de poisons hérétiques, Tous poisons froids, et tous soporifiques.