‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 44 sur 273 · OU SOI-DISANT TELLE · texte numérisé non relu

OU SOI-DISANT TELLE

Tu commences par me louer,

Tu veux finir par me connaître :

Tu me loueras bien moins. Mais il faut t'avouer

Ce que je suis, ce que je voudrais être.

J'aurai vu dans trois ans passer quarante hivers. Apollon présidait au jour qui m'a vu naître.

Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers.

Bientôt ce dieu puissant m'ouvrit son sanctuaire : Mon cœur, vaincu par lui, se rangea sous sa loi. D'autres ont fait des vers par le désir d'en faire ;

Je fus poëte malgré moi.

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme ; Tout art a mon hommage, et tout plaisir m'enflamme ; La peinture me charme : on me voit quelquefois Au palais de Philippe, ou dans celui des rois, Sous les efforts de l'art admirer la nature, Du brillant Cagliari saisir l'esprit divin, Et dévorer des yeux la touche noble et sûre

De Raphaël et du Poussin, De ces appartements qu'anime la peinture, Sur les pas du plaisir je vole à l'Opéra ;

J'applaudis tout ce qui me touche,

La fertilité de Gampra, La gaieté de Mouret, les grâces de Destouche ;

1. Cette pièce est adressée à Desforges-Maillard, en réponse à l'épître que celui-ci avait envoyée à Voltaire sous le pseudonyme de M 1,e Materais de la Vigne.

Pélissier par son art, Le Maure par sa Voix,

Tour à tour ont mes vœux et suspendent mon choix.

Quelquefois, embrassant la science hardie

Que la curiosité

Honora par vanité

Du nom de philosophie, Je cours après Newton dans l'abîme des cieux; Je veux voir si des nuits la courrière inégale, Par le pouvoir changeant d'une force centrale, En gravitant vers nous s'approche de nos yeux, Et pèse d'autant plus qu'elle est près de ces lieux,

Dans les limites d'un ovale.

J'en entends raisonner les plus profonds esprits, Maupertuis et Glairaut, calculante cabale ; Je les vois qui des cieux franchissent l'intervalle. Et je vois trop souvent que j'ai très-peu compris. De ces obscurités je passe à la morale; Je lis au cœur de l'homme, et souvent j'en rougis. J'examine avec soin les informes écrits, Les monuments épars, et le style énergique De ce fameux Pascal, ce dévot satirique.

Je vois ce rare esprit trop prompt à s'enflammer;

Je combats ses rigueurs extrêmes.

Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes ; Je voudrais, malgré lui, leur apprendre à s'aimer. Ainsi mes jours égaux, que les muses remplissent, Sans soins, sans passions, sans préjugés fâcheux, Commencent avec joie, et vivement finissent

Par des soupers délicieux.

L'amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines ; La tardive raison vient de briser mes chaînes ; J'ai quitté prudemment ce dieu qui m'a quitté ; J'ai passé l'heureux temps fait pour la volupté. Est-il donc vrai, grands dieux 1 il ne faut plus que j'aime,

La foule des beaux-arts, dont je veux tour à tour

Remplir le vide de moi-même, N'est pas encore assez pour remplacer l'amour.

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