‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 45 sur 273 · XXXVI. — A M™ DE FONTAINE-MARTEL · texte numérisé non relu

XXXVI. — A M™ DE FONTAINE-MARTEL

très-singulière Martel,

J'ai pour vous estime profonde :

C'est dans votre petit hôtel,

C'est sur vos soupers que je fonde

Mon plaisir, le seul bien réel

Qu'un honnête homme ait en ce moncé.

Il est vrai qu'un peu je vous gronde ;

Mais, malgré cette liberté,

Mon cœur vous trouve, en vérité,

Femme à peu de femmes seconde ;

Car sous vos cornettes de nuit,

Sans préjugés et sans faiblesse.

Vous logez esprit qui séduit,

Et qui tient fort à la sagesse.

Or votre sagesse n'est pas

Cette pointilleuse harpie

Qui raisonne sur tous les cas,

Et qui, triste sœur de l'Envie,

Ouvrant un gosier édenté,

Contre la tendre Volupté

Toujours prêche, argumente, et crie$

Mais celle qui si doucement,

Sans efforts et sans industrie,

Se bornant toute au sentiment,

Sait jusques au dernier moment

Répandre un charme sur la vie.

ÉPITRES. 7ï

Voyez-vous pas de tous côtés

De très-décrépites beautés,

Pleurant de n'être plus aimables,

Dans leur besoin de passion

Ne pouvant rester raisonnables,

S'affoler ,de dévotion

Et rechercher l'ambition

D'être bégueules respectables?

Bien loin de cette triste erreur,

Vous avez, au lieu de vigiles,

Des soupers longs, gais et tranquilles;

Des vers aimables et faciles,

Au lieu des fatras inutiles

De Quesnel et de Letourneur ;

Voltaire, au lieu d'un directeur,

Et, pour mieux chasser toute angoisse,

Au curé préférant Gampra,

Vous avez loge à l'Opéra,

Au lieu de banc à la paroisse ;

Et ce qui rend mon sort plus doux,

C'est que ma maîtresse chez vous,

La Liberté, se voit logée;

Cette Liberté mitigée,

A l'œil ouvert, au front serein,

A la démarche dégagée,

N'étant ni prude, ni catin,

Décente, et jamais arrangée,

Souriant d'un souris badin

A ces paroles chatouilleuses

Qui font baisser un œil malin

A mesdames les précieuses.

C'est là qu'on trouve la Gaieté,

Cette sœur de la Liberté,

Jamais aigre dans la satire,

Toujours vive dans les bons mots,

Se moquant quelquefois des sots,

Et très-souvent, mais à propos,

Permettant au sage de rire.

Que le ciel bénisse le cours

D'un sort aussi doux que le vôtre !

Martel, l'automne de vos jours

Vaut mieux que le printemps d'un autre.

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