‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 67 sur 273 · Le comte de Maurepa · texte numérisé non relu

Le comte de Maurepa

11 méprise Racine, il insulte à Corneille; Lulli n'a point de son pour sa pesante oreille; Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs, De la belle nature assortit les couleurs.

Des xx redoublés admirant la puissance, Il croit que Varignon fut seul utile en France, Et s'étonne surtout qu'inspiré par l'amour, Sans algèbre autrefois Quinault charmât la cour.

Avec non moins d'orgueil et non moins de folie, Un élève d'Euterpe, un enfant de Thalle, Qui, dans ses vers pillés, nous répète aujourd'hui Ce qu'on a dit cent fois et toujours mieux que lui, De sa frivole muse admirateur unique, Conçoit pour tout le reste un dégoût léthargique, Prend pour des arpenteurs Archimède et Newton Et voudrait mettre en vers Aristote et Platon.

Ce bœuf qui pesamment rumine ses problèmes, Ce papillon folâtre, ennemi des systèmes, Sont regardés tous deux avec un ris moqueur Par un bavard en robe, apprenti chicaneur, Qui, de papiers timbrés barbouilleur mercenaire, Vous vend pour un écu sa plume et sa colère.

« Pauvres fous, vains esprits, s'écrie avec hauteur Un ignorant fourré, fier du nom de docteur, Venez à moi; laissez Massillon, Bourdaloue; Je veux vous convertir; mais je veux qu'on me loue. Je divise en trois points le plus simple des cas; J'ai vingt ans, sans l'entendre, expliqué saint Thomas. » Ainsi ces charlatans, de leur art idolâtres, Attroupent un vain peuple au pied de leurs théâtres. L'honnête homme est plus juste, il approuve en autrui Les arts et les talents qu'il ne sent point en lui.

Jadis avant que Dieu, consommant son ouvrage, Eût d'un souffle de vie animé son image,

H se plut à créer des animaux divers :

L'aigle au regard perçant, pour régner dans les airs ;

Le paon, pour étaler l'iris de son plumage ;

Le coursier, pour servir; le loup, pour le carnage;

Le chien, fidèle et prompt; l'âne, docile et lent;

Et le taureau farouche, et ranimai bêlant;

Le chantre des forêts; la douce tourterelle,

Qu'on a cru faussement des amants le modèle :

L'homme les nomma tous ; et, par un heureux choix,

Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois.

On conte que l'époux de la célèbre Hortense 1

Signala plaisamment sa sainte extravagance :

Craignant de faire un choix par sa faible raison,

Il tirait aux trois dés les rangs de sa maison.

Le sort, d'un postillon faisait un secrétaire,

Son cocher étonné devint homme d'affaire;

Un docteur hibernots, son très-digne aumônier,

Rendit grâce au destin qui le fit cuisinier.

On a vu quelquefois des choix assez bizarres.

Il est beaucoup d'emplois, mais les talents sont rares. Si dans Rome avilie un empereur brutal Des faisceaux d'un consul honora son cheval, Il fut cent fois moins fou que ceux dont l'imprudence Dans d'indignes mortels a mis sa confiance.

L'ignorant a porté la robe de Gujas; La mitre a décoré des têtes de Midas; Et tel au gouvernail a présidé sans peine, Qui, la rame à la main, dut servir à la chaîne. Le mérite est caché. Qui sait si de nos temps U n'est point, quoi qu'on dise, encor quelques talents? Peut-être qu'un Virgile, un Cicéron sauvage,

1. Le duc de Mazarin, mari d 'Hortense M an ci ni, faisait tous les ans une loterie de plusieurs emplois de sa maison ; et ce qu'on rapporte ici * un fondement véritable.

Est chantre de paroisse, ou juge de village.

Le sort, aveugle roi des aveugles humains, Contredit la nature, et détruit ses desseins ; Il affaiblit ses traits, les change ou les efface ; Tout s'arrange au hasard, et rien n'est à sa place.

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