‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 114 sur 134 · XXV. A Madame DU DEFFANT · texte numérisé non relu

XXV. A Madame DU DEFFANT

A Feruey, le i6 novembre 1773,

. E quoi, vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers Ma muse faible et surannée Puisse encor fredonner des vers?

Quelquefois un peu de verdure Rit sons les glaçons de nos champs; Elle console la nature , Mais elle sèche en peu de temps.

Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours ; Mais sa voix n'a plus rien de tendre , Il ne chante plus ses amours.

Ainsi je touche encor ma lyre Qui n'obéit plus à mes doigts; Ainsi j'essaie encor ma voix Au moment même qu'elle expire.

Je veux dans mes derniers adieux , Disait TibuUe à son amante, Attacher mes yeux sur tes yeux. Te presser de iiih main mourante.

Mais quand on sent qu'on va passer.

Quand l'ame fuit avec la vie ,

A-t-oD (les yeux pour voir Délie, Et des mains pour la caresser?

Dans ce moment chacun oublie Tout ce qu'il a fait en santé; Quel mortel s'est jamais flatté D'un rendez-vous à l'agonie?

Délie elle-même à son tour S'en va dans la nuit éternelle, En oubliant qu'elle fut belle Et qu'elle a vécu pour l'amonr.

Nous naissons , nous vivons , bergère , Nous monrons sans savoir comment ; Chacun est parti du néant :

Oii va-t-il?... Dieu le sait, ma chère.

,f- XXVI. LES DESAGREMENTS DE LAVIEILLESSE.

V/ui,je sais qu'il est doux de voir dans ses jardins Ces beaux fruits incarnats et de Perse et d'Epire, De savourer en paix la sève de ses vins ,

Et de manger ce qu'on admire.

J'aime fort un faisan qu'à pi o(ios on rôtit ; , De ces perd^'eaux maillés le fumet seul m'attire; Mais je voudrais encore avoir de l'appétit.

Sur le penchant fleuri de ces fraîches cascades , Sur ces prés émaillés, dans ces sombres forêts. Je voudrais bien danser avec quelques dryades; Mais il faut avoir des jarrets.

J'aime leurs yeux, leur taille, ot leurs couleurs vermeilles ,

sait STANCES.

Leurs chants harmonieux, leur sourire enchanteur;

Mais il faudrait avoir des yeux et des oreilles ;

On do.t s'aller cacher quand un na que son cœur.

Vous serez comme moi quand vous aurez mon âge , Archevêques . afcbés , empourprés cardinaux,

Princes , rois , fermiers-généraux :

Chacun avec le temps devient tristement sage»

Tous nos plaisirs n'oHt qu'an moment:

Hélas ! quel est le cours et le but de la vie ? Des fadaises et le néant.

O Jupiter ! tu lis en nous créant Une froide plaisanterie.

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